‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 196 sur 343 · SUR DIVERS SUJETS · texte numérisé non relu

SUR DIVERS SUJETS

Sur le pyrrhonisme*.

Qui doute a une idée de la certitude , et par conséquent reconnaît quelque marque de la vérité. Mais parce que les premiers principes ne peuvent se démontrer, on s'en défie; on ne fait pas attention que la démonstration n'est qu'un raisonnement fondé sur l'évidence. Or les premiers principes ont l'évidence par eux-mêmes, et sans raisonnement ; de sorte qu'ils portent la marque de la certitude la plus invincible. Les pyrrhoniens obstinés affectent de douter que l'évidence soit signe de vérité; mais on leur demande : Quel autre signe en désirez-vous donc? Quel autre croyez- vous qu'on puisse avoir? Vous, en formez-vous quelque idée ?

On leur dit aussi : Qui doute pense, et qui

I Jean-Pierre de Crouzas, mort en 1748, est l'auteur «l'un Traité sur le beau, en deux volumes, et beaucoup trop long. F.

' Pyrrhon, philosophe Rrec, vivait vers l'an 3(k» de l'ère chrétienne; il chercha toute sa vie la vérité , et ne voulut jamais convenir de l'avoir trouvée. C'est de lui que prirent l(>»n' nom les pyrrhoniens ou scopliques, et la, secte du pyç rlionjsnie. F.

VAUVEN ARGUES.

peose est; et tout ce qui est vrai de sa pensée l'est aussi de la chose qu'elle représente, si cette chose a l'être ou le reçoit jamais. Voilà donc déjà des principes irréfutables : or, s'il y a quelque principe de cette nature, rien n'empêche qu'il y en ait plusieurs. Tous ceux qui porteront le même caractère auront infailliblement la même vérité : il n'en serait pas autrement quand notre vie ne serait qu'un songe ; tous les fantômes que notre imagination pourrait nous figurer dans le sommeil, ou n'auraient pas l'être, ou l'auraient tel qu'il nous paraît. S'il existe hors de notre imagmation une société d'hommes faibles, telle que nos idées nous la représentent , tout ce qui est vrai de cette société imaginaire, le sera de la société réelle , et il y aura dans cette société des qualités nuisibles , d'autres estimables ou utiles, etc. et par conséquent des vices et des vertus. Oui, nous disent les pyrrhoniens; mais peut-être que cette société n'est pas. Je réponds : Pourquoi ne serait -elle pas puisque nous sommes? Je suppose qu'il y eût là-dessus quelque incertitude bien fondée, toujours serions -nous obligés d'agir comme s'il n'y en avait pas. Que sera-ce si cette incertitude est sensiblement supposée? Nous ne nous donnons pas à nous-mêmes nos sensations ; donc il y a quelque chose hors de nous qui nous les donne : si elles sont fidèles ou trompeuses; si les objets qu'elles nous peignent sont des illusions ou des vérités, des réalités ou des apparences, je n'entreprendrai. point de les démontrer. L'esprit de l'homme, qui ne connaît qu'imparfaitement, ne saurait prouver parfaitement : mais l'imperfection de ses connaissances n'est pas plus manifeste que leur réalité; et s'il leur manque quelque chose pour la conviction du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure. Ce que la réflexion trop faible n'ose décider, le sentiment nous force de le croh-e. S'il est quelque pyrrhonien réel et parfait parmi les hommes, c'est dans l'ordre des intelHgences un monstre qu'il faut plaindre. Le pyrrhonisme parfait est le délh-e de la raison, et la production la plus ridicule de l'esprit humain'.

Sur la nature et la coutume.

Les hommes s'entretiennent volontiers de la

• S'travesande, dans son Traité des syllogismes, réduit, a très-peu de chose près, atix mêmes termes, ses argumenta contre les pyrrhoniens. B.

force de la coutume, des effets de la nature ou de l'opinion : peu en parlent exactement. Les dispositions fondamentales et originelles de chaque être forment ce qu'on appelle sa nature. Une longue habitude peut modifier ces dispositions primitives; et telle est quelquefois sa force, qu'elle leur en substitue de nouvelles plus constantes , quoique absolument opposées : de sorte qu'elle agit ensuite comme cause première, et fait le fondement d'un nouvel être; d'où est venue cette conclusion très-littérale, qu'elle était une seconde nature; et cette autre pensée plus hardie de Pascal, que ce que nous prenons pour la nature n'est souvent qu'une première coutume : deux maximes très-véritables. Toutefois, avant qu'il y eût une première coutume , notre âme existait, et avait ses inclinations qui fondaient sa nature ; et ceux qui réduisent tout à l'opinion et à l'habitude, ne comprennent pas ce qu'ils disent : toute coutume suppose antérieurement une nature, toute erreur une vérité. Il est vrai qu'il est difficile de distinguer les principes de cette première nature de ceux de l'éducation ; ces principes sont en si grand nombre et si compliqués , que l'esprit se perd à les suivre , et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On peut remarquer seulement que ce qui nous reste de notre première nature est plus véhément et plus fort que ce qu'on acquiert par étude , par coutume et par réflexion : parce que l'effet de l'art est d'affaiblir, lors même qu'il polit et qu'il corrige ; de sorte que nos qualités acquises sont en même temps plus parfaites et plus défectueuses que nos qualités naturelles ; et cette faiblesse de l'art ne procède pas seulement de la résistance trop forte que fait la nature , mais aussi de la propre imperfection de ses principes, ou insuffisants , ou mêlés d'erreur. Sur quoi cependant je remarque qu'à l'égard des lettres , l'art est supérieur au génie de beaucoup d'artistes qui , ne pouvant atteindre la hauteur des règles et les mettre toutes en œuvre , ni rester dans leur caractère qu'ils trouvent trop bas, ni arriver au beau naturel, demeurent dans un milieu insupportable, qui est l'enflure et l'affectation , et ne suivent ni fart ni la nature. La longue habitude leur rend propre ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'éloignent davantage de leur naturel , ils croient élever la nature, don incomparable, qui n'appartient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte ; et malheureusement rien n'est plus

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ordinaire que de voir les hommes se former par étude et par coutume un instinct particulier, et s'éloigner ainsi , autant qu'ils peuvent , des lois générales et originelles de leur être : comme si la nature n'avait pas mis entre eux assez de différences, sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les uns disent : Cela est dans la nature ou hors de la nature, et les autres tout au contraire. 11 y en a qui rejettent, en fait, de style, les transitions soudaines des Orientaux , et les sublimes hardiesses de Bossuet'; l'enthousiasme même de la poésie ne les émeut pas , ni sa force et son harmonie , qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires , comme des inventions forcées et des jeux d'imagination, tandis que d'autres admirent l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel. Parmi ces variétés inexplicables de la nature ou de l'opinion , je crois que la coutume dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire ; parce qu'elle vient de la nature dominante des esprits , ou qu'elle la plie à ses règles , et forme le goût et les mœurs : de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter, lors même qu'elle nous paraît manifestement vicieuse. Il n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai , et de les assujettir à leur génie particulier ; mais ceux qui conclueraient de là que tout est opinion, et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seraient les plus inconséquents de tous les hommes.

Nulle jouissance sans action.

.Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères de la vie humaine , en accusent notre activité trop empressée , et ne cessent de rappeler les hommes au repos et à jouir d'eux-mêmes ». Ils ignorent que la

* Jacques-Bénigne Bossuet, évéque de Condom, puis de Meaux, mourut en I704. B.

* Le P. Charles le Gobien , dans sa Préface de VHistoire de l'Édit de l'empereur de la Chine, donne cette morale sma. brahmanes, qu'il appelle bramènes. Ils poussent si loin, dit-il, l'apathie ou l'indlfAîrence, à laquelle ils rapportent toute la sainteté, qu'il faut devenir pierre ou statue pour en acquérir la perfection. Non-seulement ils enseignent que le sage ne doit avoir aucune passion, mais qu'il ne lui est pas permis d'avoir même un désir; de sorte qu'il doit conUnuellemenl s'appliquer à ne vouloir rien , à ne sentir rien, h han-

jouissance est le fruit et la récompense du travail; qu'elle est elle-même une action; qu'on ne saurait jouir qu'autant que l'on agit, et que notre âme enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin, et à justifier l'oisiveté; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travail , et nous rend à l'action, détrompés du néant de ses promesses ; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes , qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre tin juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues la mesure et le choix de nos occupations ; en quoi ils sont peutêtre plus inconséquents que les premiers : car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit ; effet purement surnaturel , et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse.

De la certitude des principes.

Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes, et de la barbarie des duels; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes , et nous en faisons voir la force. IN ou s nous épuisons sur ces choses comme sur des abus uniques, et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leurs vues remarquent cet aveuglement; et entrant là-dessus en défiance des plus grands principes, concluent que tout est opinion; mais ils montrent à leur tour par là les limites de leur esprit. L'être et la vérité n'étant , de leur aveu, qu'une même chose sous deux expressions, il faut tout réduire au néant ou admettre des vérités indépendantes de nos conjectures et de nos frivoles discours. Or, s'il y a des vérités réelles, comme il me parait hors de doute , il s'ensuit qu'il y a des principes qui ne peuvent être arbitraires ; la difficulté , je l'avoue , est à les connaître '. Mais pourquoi la même raison qui nous

nir si loin de son esprit toute idéti de vertu et de sainteté, qu'il n'y ait rien en lui de contraire à la parfaite qut<^tude do l'Ame. F.

' Il faul , je crois, de les connaître. S.

VAUVE1NARGI]ES.

fait discerner le faux, ne pourrait -elle nous conchiire jusqu'au vrai? L'ombre est-elle plus sensible que le corps, l'apparence que la réalité? Que connaissons-nous d'obscur par sa nature, sinon l'erreur? Que connaissons-nous d'évident, sinon la vérité? N'est-ce pas l'évidence de la vérité qui nous fait discerner le faux, comme le jour marque les ombres? Et qu'est-ce en un mot que la connaissance d'une erreur, sinon la découverte d'une vérité? Toute privation suppose nécessairement une réalité ; ainsi la certitude est démontrée par le doute , la science par l'ignorance, et la vérité par l'erreur.

Du défaut de la plupart des choses.

Le défaut de la plupart des choses dans la poésie, la peinture, l'éloquence, le raisonnement, etc. c'est de n'être pas à leur place. De là le mauvais enthousiasme ou l'emphase dans le dis- Cours, les dissonances dans la musique ', la confusion dans les tableaux, la fausse politesse dans le monde, ou la froide plaisanterie. Qu'on examine la morale même : la profusion n'est-elle pas aussi le plus souvent une générosité hors de sa place; la vanité, une hauteur hors de sa place* ; l'avarice, une prévoyance hors de sa place; la témérité , une valeur hors de sa place , etc. ? La plupart des choses ne sont fortes ou faibles, vicieuses ou vertueuses, dans la nature ou hors de la natui-e, que par cet endroit : on ne laisserait rien à la plupart des hommes , si l'on retranchait de leur vie tout ce qui n'est pas à sa place , et ce n'est pas en tous défaut de jugement , mais impuissance d'assortir les choses.

De Vâme.

Il sert peu d'avoir de l'esprit, lorsqu'on n'a point d'âme. C'est l'âme qui forme l'esprit et qui lui donne l'essor' ; c'est elle qui domine dans les sociétés, qui fait les orateurs, les négociateurs, les ministres, les grands hommes, les conquérants. Voyez conrnie on vit dans le monde. Qui

* Les dissonances dans la musique ne sont pas an défaut , et font souvent beauté. Il faudrait ici discordances.

' Ce n'est pas, Je crois , une hauteur, mais un orgueilhox?, de sa place. La hauteur n'est jamais bien placée ; au lieu qu'on dit un orgfîieil bien placé, wajitste ou noble orgueil. S.

^ Je crois que dirige vaudrait mieux. Former est vague et impropre. S.

prime chez les jeunes gens, chez les fennnes, chez les vieillards, ciiez les hommes de tous les états, dans les cabales et dans les partis? Qui nous gouverne nous-mêmes, est-ce l'esprit ou le cœur? Faute de faire cette réflexion, nous nous étonnons de l'élévation de quelques hommes, ou de l'obscurité de quelques autres , et nous attribuons à la fatalité ce dont nous trouverions plus aisément la cause dans leur caractère; mais nous ne pensons qu'à l'esprit, et point aux qualités de l'âme. Cependant c'est d'elle avant tout que dépend notre destinée : on nous vante en vain les lumières d'une belle imagination ; je ne puis ni estimer, ni aimer, ni haïr, ni craindre ceux qui n'ont que de l'esprit.

Des romans.

Le faux en lui - même nous blesse et n'a pas de quoi nous toucher. Que croyez-vous qu'on cherche si avidement dans les fictions? l'image d'ime vérité vivante et passionnée.

Nous voulons de la vraisemblance dans les fables mêmes , et toute fiction qui ne peint pas la nature est insipide.

Il est vrai que l'esprit de la plupart des hommes a si peu d'assiette, qu'il se laisse entraîner au merveilleux, surpris par l'apparence du grand. Mais le faux , que le grand leur cache dans le merveilleux, les dégoûte au moment qu'il se laisse sentir ; on ne relit point un roman'.

J'excepte les gens d'une imagination frivole et déréglée, qui trouvent dans ces sortes de lectures l'histoire de leurs pensées et de leurs chimères. Ceux-ci , s'ils s'attachent à écrire dans ce genre, travaillent avec une facilité que rien n'égale; car ils portent la matière de l'ouvrage dans leur fonds : mais de semblables puérilités n'ont pas leur place dans un esprit sain; il ne peut les écrire, ni les lire.

Lors donc que les premiers s'attachent aux fantômes qu'on leur reproche , c'est parce qu'ils y trouvent une image des illusions de leur esprit, et par conséquent quelque chose qui tient à la vérité, à leur égard; et les autres qui les rejettent, c'est parce qu'ils n'y reconnaissent pas le Caractère de leurs sentiments : tant il est manifeste de tous les côtés que le faux connu nous dé-

' Celte assertion est trop générale. Beaucoup de gens ont relu Télémaque , Clarisse , Grandisson , et les poèmes d'Homère et de Virgile, dont les fictions sont bien plus éloignées de la vérité que les romans do l'immortel Richardson. F.

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goûte , et que nous ne cherchons tous ensemble que la vérité et la nature ' .

Contre la médiocrité.

Si l'on pouvait dans la médiocrité n'être ni glorieux, ni timide, ni envieux, ni flatteur, ni préoccupé des besoins et des soins de son état, lorsque le dédain et les manières de tout ce qui nous environne concourent à nous abaisser! si l'on savait alors s'élever, se sentir, résister à la multitude !... Mais qui peut soutenir son esprit et son cœur au-dessus de sa condition? qui peut se sauver des faiblesses que la médiocrité traîne avec soi?

Dans les conditions éminentes , la fortune au moins nous dispense de fléchir devant ses idoles. Elle nous dispense de nous déguiser, de quitter notre caractère, de nous absorber dans les riens : elle nous élève sans peine au-dessus de la vanité, et nous met au niveau du grand, et si nous sommes nés avec quelques vertus, les moyens et les occasions de les employer sont en nous.

Enfin, de même qu'on ne peut jouir d'une grande fortune avec une âme basse et un petit génie , on ne saurait jouir d'un grand génie ni d'une grande âme dans une fortune médiocre.

Sfur la noblesse.

La noblesse est un héritage, comme l'or et les diamants. Ceux qui regrettent que la considération des grands emplois et des services passe au sang des hommes illustres , accordent davantage aux hommes riches, puisqu'ils ne contestent pas à leurs neveux la possession de leur fortune bien ou mal acquise. Mais le peuple en juge autrement; car, au lieu que la fortune des gens riches se détruit par la dissipation de leurs enfants, la considération de la noblesse se conserve après que la mollesse en a souillé la source. Sage institution qui, pendant que le prix de l'intérêt se consume et s'appauvrit, rend la récompense de la vertu éternelle et ineffaçable 1

Qu'on ne nous dise donc plus que la mémoire d'un mérite doit céder à des vertus vivantes. Qui mettra le prix au mérite? C'est sans doute à cause de cette difficulté que les grands, qui

* Expression Impropre, pour vi Icfi vus ni les auiirs. S.

ont de la hauteur , ne se fondent que sur leur naissance , quelque opinion qu'ils aient de leur génie. Tout cela est très-raisonnable, si l'on excepte de la loi commune de certains talents qui sont trop au-dessus des règles.

Sur la fortune.

Ni le bonheur ni le mérite seul ne font l'élévation des hommes. La fortune suit l'occasion qu'ils ont d'employer leurs talents. Mais il n'y a peut-être point d'exemple d'un homme à qui le mérite n'ait servi pour sa fortune ou contre l'adversité; cependant la chose à laquelle un homme ambitieux pense le moins , c'est à mériter sa fortune. Un enfant veut être évêque, veut être roi , conquérant , et à peine il connaît l'étendue de ces noms. Yoflà la plupart des hommes ; ils accusent continuellement la fortune de caprice, et ils sont si faibles , qu'ils lui abandonnent la conduite de leurs prétentions, et qu'ils se reposent sur elle du succès de leur ambition.

Contre la vanité.

La chose du monde la plus ridicule et la plus inutile , c'est de vouloir prouver qu'on est aimable, ou que l'on a de l'esprit. Les hommes sont fort pénétrants sur les petites adresses qu'on emploie pour se louer; et soit qu'on leur demande leur suffrage avec hauteur, soit qu'on tâche de les surprendre , ils se croient ordinairement en droit de refuser ce qu'il semble qu'on ait besoin de tenir d'eux. Heureux ceux qui sont nés modestes , et que la nature a remplis d'une noble et sage confiance! Rien ne présente les hommes si petits à l'imagination, rien ne les fait paraître si faibles que la vanité. Il semble qu'elle soit le sceau de la médiocrité ; ce qui n'empêche pas qu'on n'ait vu d'assez grands génies accusés de cette faiblesse, le cardinal de Retz, Montaigne^ Cicéron, etc. Aussi leur a-t-on disputé le titre de grands hommes, et non sans beaucoup de raison.

Ne point sortir de son caractère.

Lorsqu'on veut se mettre à la portée des autres hommes, il faut prendre garde d'abord à ne pas sortir de la sienne; car c'est un ridicule insup-

VAUVENARGDES.

portable, et qu'ils ne nous pardonnent point. C'est aussi une vanité mal entendue de croire que l'on peut jouer toute sorte de personnages, et d'être toujours travesti. Tout homme qui n'est pas dans son véritable caractère, n'est pas dans sa force . il inspire la défiance , et blesse par l'affectation de cette supériorité. Si vous le pouvez, soyez simple, naturel, modeste, uniforme; ne parlez jamais aux hommes que de choses qui les intéressent, et qu'ils puissent aisément entendre; ne les primez point avec faste; ayez de l'indulgence pour tous leurs défauts , de la pénétration pour leurs talents, des égards pour leurs délicatesses et leurs préjugés, etc. Voilà peut-être comme un homme supérieur se monte ' naturellement et sans effort à la portée de chacun. Ce n'est pas la marque d'une grande habileté d'employer beaucoup de finesse; c'est l'imperfection de la nature, qui est l'origine de l'art.

qi.. 'UJ.

Du pouvoir de l'activité.

Qui considérera d'où sont partis la plupart des ministres verra ce que peut le génie, l'ambition et l'activité. Il faut laisser parler le monde, et souffrir qu'il donne au hasard l'honneur de toutes les fortunes, pour autoriser sa mollesse. La nature a marqué à tous les hommes, dans leur caractère, la route naturelle de leur vie, et personne n'est ni tranquille, ni sage, ni bon, ni heureux, qu'autant qu'il connaît son instinct et le suit bien fidèlement. Que ceux qui sont nés pour l'action suivent donc hardiment le leur; l'essentiel est de faire bien : s'il arrive qu'après cela le mérite soit méconnu et le bonheur seul honoré , il faut, pardonner à l'erreur. Les hommes ne sentent les choses qu'au degré de leur esprit, et ne peuvent aller plus loin. Ceux qui sont nés médiocres n'ont point de mesure pour les qualités supérieures : la réputation leur impose plus que le génie, la gloire plus que la vertu ; au moins ont-ils besoin que le nom des choses les avertisse et réveille leur attention.

Sur la dispute.

Où vous ne voyez pas le fond des choses, ne parlez jamais qu'en doutant et en proposant vos

' Se monte. Il faut se met. M.

idées. C'est le propre d'un raisoimeur de prendre feu sur les affaires politiques, ou sur tel autre sujet dont on ne sait pas les principes ; c'est son triomphe , parce qu'il n'y peut être confondu.

Il y a des hommes avec qui j'ai fait vœu de n'avoir jamais de dispute : ceux qui ne parlent que pour parler ou décider, les sophistes, les ignorants , les dévots et les politiques. Cependant tout peut être utile , il ne faut que se posséder.

Sujétion de Vesprit de Vhomme.

Quand on est au cours des grandes affaires , rarement tombe-t-on à de certaines petitesses : les grandes occupations élèvent et soutiennent l'âme; ce n'est donc pas merveille qu'on y fasse bien. Au contraire , un particuher qui a l'esprit naturellement grand, se trouve resserré et à l'étroit dans une fortune privée ; et comme il n'y est pas à sa place, tout le blesse et lui fait violence. Parce qu'il n'est pas né pour les petites choses , il les traite moins bien qu'un autre , ou elles le fatiguent davantage , et il ne lui est pas possible, dit Montaigne, de ne leur donner que l'attention qu'elles méritent , ou de s'en retirer à sa volonté; s'il fait tant que de s'y livrer, elles l'occupent tout entier et l'engagent à des petitesses dont il est lui-même surpris. Telle est la faiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste encore par mille autres endroits, et qui fait dire à Pascal ' : L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant, qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas, continue-t-il , sHl ne raisonne pas bien à présent: une mouche bourdonne à ses oreilles ; c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il trouve la vérité , chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Rien n'est plus vrai, sans doute, que cette pensée ; mais il est vrai aussi , de l'aveu de Pascal, que cette même intelligence, qui est si faible, gouverne les villes et les royaumes : aussi le même auteur remarque que plus on approfondit l'homme, plus on^ dém^^Jç d^.|^lesse et de

' Pensées de Pascal, V* partie, art. Vt, Pehsée XU. F>

F\ÉlLb:K[Oi^S SUR DIVERS SUJETS.

grandeur ^ et C'est lui qui dit encore dans un autre endroit ' , après Montaigne : Cette duplicité de V homme est si visible, qiiHl îj en a qui ont cru que nous avions deux âmes^ : un sujet simple paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur. Rassurons-nous donc sur la foi de ces grands témoignages, et ne nous laissons pas abattre au sentiment de nos faiblesses, jusqu'à perdre le soin irréprochable de la gloire et l'ardeur de la vertu.

Un ne peut être dupe de la vertu.

Que ceux qui sont nés pour l'oisiveté et la mollesse y meurent et s'y ensevelissent , je ne prétends pas les troubler; mais je parle au reste des hommes , et je dis : On ne peut être dupe de la vraie vertu ; ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir, et souffrent à s'en détourner : quoi qu'on fasse aussi pour la gloire , jamais ce travail n'est perdu , s'il tend à nous en rendre dignes. C'est une chose étrange que tant d'hommes se défient de la vertu et de la gloire , comme d'une route hasardeuse , et qu'ils regardent l'oisiveté comme un parti sûr et solide. Quand même le travail et le mérite pourraient nuire à notre fortune , il y aurait toujours à gagner à les embrasser. Que sera-ce s'ils y concourent ? Si tout finissait par la mort, ce serait une extravagance de ne pas donner toute notre application à bien disposer notre vie, puisque nous n'aurions que le présent; mais nous croyons un avenir , et l'abandonnons au hasard : cela est bien plus inconcevable. Je laisse tout devoir à part, la morale et la religion, et je demande : L'ignorance vaut-elle mieux que la science, la paresse que l'activité, l'incapacité que les talents ? Pour peu que l'on ait de raison, on ne met point ces choses en parallèle ^ Quelle honte donc de choisir ce qu'il y a de l'extravagance à égaler * ? S'il faut des exemples pour nous décider, d'un côté Coligny, Turenne , Bossuet , Richelieu , Fénélon , etc. ; de l'autre , les gens à la mode , les gens du bel air, ceux qui

I Pensées de Pascal, II* partie, art. V^Pcnsée V. B.

* C'est Platon, qui admettait deux âmes, l'une non engendrée par Dieu, qui n'est qu'une faculté imaj^inative, privée d'ordrç et de raison; l'autre engendrée et disposée par Dieu, qui l'a établie maltresse et ordonnatrice du monde qu'il a formé. Voyez Plutarque,rft' la Création de l'dme. F.

'Lorsque Yauvenargues écrivait, J. J. Rousseau n'avait point encore soutenu ses brillants paradoxes. F.

'' Pour égaliser, estimer égales. S.

passent toute leur vie dans la dissipation et les plaisirs. Comparons ces deux genres d'hommes, et voyons ensuite auquel d'eux ' nous aimerions mieux ressembler.

Sur la familiarité.

ïl n'est point de meilleure école ni plus né» cessaire que la familiarité. Un homme qui s'est retranché toute sa vie dans un caractère réservé, fait les fautes les plus grossières lorsque les occasions l'obligent d'en sortir et que les affaires l'engagent. Ce n'est que par la familiarité que l'on guérit de la présomption , de la timidité , de la sotte hauteur ; ce n'est que dans un commerce libre et ingénu qu'on peut bien connaître les hommes , qu'on se tâte , qu'on se démêle , et qu'on se mesure avec eux : là on voit l'humanité nue avec toutes ses faiblesses et toutes ses forces; là se découvrent les artifices dont on s'enveloppe pour imposer en public ; là parait la stérilité de notre esprit , la violence et la petitesse de notre amourpropre , l'imposture de nos vertus.

Ceux qui n'ont pas le courage de chercher la vérité dans ces rudes épreuves , sont profondément au-dessous de tout ce qu'il y a de grand ; surtout c'est une chose basse que de craindre la raillerie*, qui nous aide à fouler aux pieds notre amour-propre , et qui émousse, par l'habitude de souffrir, ses honteuses délicatesses.

Nécessité défaire des fautes.

Il ne faut pas être timide de peur de faire des fautes ; la plus grande faute de toutes est de Si». priver de l'expérience. Soyons très-persuadés qu'il n'y a que les gens faibles qui aient cette crainte excessive de tomber et de laisser voir leurs défauts ; ils évitent les occasions où ils pourraient broncher et être humiliés ; ils rasent timidement la terre , n'osent rien donner au hasard, et meurent avec toutes leurs faiblesses , qu'ils n'ont pu cacher. Qui voudra se former au grand, doit risquer de faire des fautes , et ne pas s'y laisser abattre, ni craindre de se découvrir' ; ceux qui pc-

» Il faut auquel d'entre eux. S.

a Expression négligée. Ce mot vague de chnse doit être em ployé très-sobrement. Je ne sais si l'on peut appeler bassesse, en aucun sens, la crainte de la raillerie. S.— Bassesse est ici , je crois , pour faiblesse. M.

^ Pour se laisser abattre; c'est une négligence. Se déeoi;vrir signifie ici laisser apentn'oir ses fautes. S.

VAUVENARGUKS.

métreront ses faibles tâcheront de s'en prévaloir, mais ils le pourront rarement. Le cardinal de Retz iUsait ù ses principaux domestiques : « Vous êtes t< deux ou trois à qui je n'ai pu me dérober; mais ' j'ai si bien établi ma réputation , et par vous- - mêmes, qu'il vous serait impossible de me nuire «s quand vous le voudriez ' . » Il ne mentait pas : son historien rapporte qu'il s'était battu avec un de ses écuyers, qui l'avait accablé de coups, sans ' qu'une aventure si humiliante pour un homme de ce caractère et de ce rang ait pu lui abattre le cœur ou faire aucun tort à sa gloire ; mais cela n'est pas surprenant : combien d'hommes déshonorés soutiennent par leur seule audace la conviction " publique de leur infamie , et font face à toute la 'terre! Si l'effronterie peut autant, que ne fera pas la constance? Le courage sijrjm^ûte tq^tf

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Un homme très-jeune peut se reprocher comme mie vanité onéreuse et inutile la secrète complaisance qu'il a à donner. J'ai eu cette crainte . moi-même avant de connaître le monde; quand fai vu l étroite indigence où vivent la plupart des hommes , et l'énorme pouvoir de l'intérêt sur lous les cœurs, j'ai changé d'avis, et j'ai dit: Voulez-vous que tout ce qui vous environne vous montre un visage content, vos enfants, vos domestiques , votre femme , vos amis et vos ennemis? soyez libéral. Voulez-vous conserver impu- U'hnent beaucoup de vices ^? avez-vous besoin qu'on vous pardonne des mœurs singulières ou des ridicules ? voulez- vous rendre vos plaisirs faciles, et faire que les hommes vous abandonnent leur conscience , leur honneur, leurs préjugés , ceux mêmes dont ils font plus de bruit? tout cela dépendra de vous; quelque affaire que vous ayez , et quels que puissent être les hommes avec qui vous voulez traiter, vous ne trouverez rien de difficile si vous savez donner à propos. L'économe qui a des vues courtes n'est pas seulement

1 Guy Joly, conseiller au Châlelet, rapporte en effet dans ses Mémoires que, lorsqu'il reprochait au cardinal sa \k'. licencieuse ^ ce prélat lui faisait cette réponse. F.

*Uans cet article, Vauvenargues semblerait mettre au nombre des avantages de la libéralité le droit de conserver impunément heaneoup de vices; ce qui n'est ni ne peut être son projet , comme on peut s'en convaincre par la pureté du reste de sa morale. Mais ayant à démontrer les avantages que procure la libéralité, il a voulu conimcncer par démontrer le pouvoir qu'elle a de tout obtenir des hommes , et n'a pas assez distingué ce qui sert de preuve de son pouvoir d'avec la démonstralion de ses f^vanla{;es. S. .

en garde contre ceux qui peuvent le tromper, il appréhende aussi d'être dupe de lui-même : s'il achète quelque plaisir qu'il lui eût été impossible de se procurer autrement, il s'en accuse aussitôt comme d'une faiblesse ; lors({u'il voit un homme qui se plaît à faire louer sa générosité et à surpayer les services, il le plamt de cette illusion. Croyezvous de bonne foi, lui dit-il, qu'on vous en ait plus d'obligation? Un misérable se présente à lui, qu'il pourrait soulager et combler de joie à peu de frais ; il en a d'abord compassion , et puis il se reprend, et pense : C'est un homme que je ne verrai plus. Un autre malheureux s'offre encore à lui, et il fait le même raisonnement. Ainsi toute sa vie se passe sans qu'il trouve l'occasion d'obliger personne, de se faire aimer, d'acquérir une considération utile et légitime : il est défiant et inquiet , sévère à lui-même et aux siens , père et maître dur et fâcheux; les détails frivoles de son domestique le brouillent ' comme les affaires les plus importantes, parce qu'il les traite avec la même exactitude : il ne pense pas que ses soins puissent être mieux employés, incapable de concevoir le prix du temps, la réalité du mérite, et l'utilité des plaisirs.

Il faut avouer ce qui est vrai : il est difficile, surtout aux ambitieux , de conduire une fortune médiocre avec sagesse , et de satisfaire en même temps des inclinations libérales , des besoins présents, etc.; mais ceux qui ont l'esprit véritablement élevé sedétermment, selon roccurrence, par des sentiments où la prudence ordinaire ne saurait atteindre : je vais m'expliquer. Un homme né vain et paresseux, qui vit sans dessein et sans principes, cède indifféremment à toutes ses fantaisies , achète un cheval trois cents pistoles , qu'il laisse pour cinquante quelques mois après , donne dix louis à un joueur de gobelets qui lui a montré quelques tours , et se fait appeler en justice par un domestique qu'il a renvoyé injustement, et auquel il refuse de payer des avances faites à son service.

Quiconque a naturellement beaucoup de fantaisies a peu de jugement , et l'âme probablement I faible. Je méprise autant que personne des homi mes de ce caractère ; mais je dis hardiment aux I autres : Apprenons à subordonner les petits inté- I rets aux grands , même éloignés , et faisons géné- I reusement et sans compter tout le bien qui tente j nos cœurs : on ne peut être dupe d'aucune verjtu.

! ' Expression familière e( négligée, pour le troublent. S.

CONSEILS A l)N JEUNE HOiMME.

Mïixime de P-ascal , expliquée,

, , Le peuple d'ISS habiles composent, pour V ordinaire, le train du monde; les autres le méprisent, et en sont méprisés ' : maxime admirable de Pascal , mais qu'il faut bien entendre. Qui croirait que Pascal a voulu dire que les habiles doivent vivre dans l'inapplication et la mollesse, etc. condamnerait toute la vie de Pascal pas sa propre maxime ; car personne n'a moins vécu comme le peuple que Pascal, à ces égards : tlonc le vrai sens de Pascal , c'est que tout homme qui cherche à se distinguer par des apparences singulières , qui ne rejette pas les maximes vulgaires parce qu'elles sont mauvaises , mais parce qu'elles sont vulgaires ; qui s'attache à des sciences stériles , purement curieuses et de nul usage dans le monde ; qui est pourtant gonflé de cette fausse science, et ne peut arriver à la véritable; un tel homme , comme il dit plus haut , trouble le monde, et juge plus mal que les autres. En deux mots, voici sa pensée expliquée d'une autre manière : Ceux qui n'ont qu'un esprit médiocre ne j)énètrent pas jusqu'au bien ou jusqu'à la néces- ,^té qui autorise certains usages, et s'érigent mal ^â propos en réformateurs de leur siècle : les ha- J^.DiIes mettent à profit la coutume bonne ou mau- ,yaise, abandonnent leur extérieur aux légèretés de la mode, et savent se proportionner au besoin ''àe tous les esprits.

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L'esprit naturel et le simple.

L'esprit naturel et le simple peuvent en mille manières se confondre, et ne sont pas néanmoins • toujours semblables. On appelle esprit naturel un Instinct qui prévient la réflexion, et se caractérise par la promptitude et par la vérité du sentiment. Cette aimable disposition prouve moins ordinairement une grande sagacité qu'une âme naturellehient vive et sincère, qui ne peut retenir ni farder sa pensée , et la produit toujours avec la grâce d'un secret échappé à la franchise. La simplicité est aussi un don de l'âme, qu'on reçoit immédiatement de la nature et qui en porte le caractère: elle ne suppose pas nécessairement l'esprit supéi-reur, mais il est ordinaire qu'elle l'accompagne; elle exclut toute sorte de vanités et d'affectations, témoigne un esprit juste , un cœur noble, un sens

• Pensées de Pascal, l" partie, art. VI, Pensée XXV. B.

droit , un naturel riche et modeste , qui peut tout puiser dans son fonds et ne veut se parer de rien. Ces deux caractères comparés ensemble , je crois setitir que la simplicité est la perfection de l'esprit naturel ; et je ne suis plus étonné de la rencontrer si souvent dans les grands hommes : les autres ont trop peu de fonds et trop de vanité pour s'arrêter dans leur propre sphère , qu'ils sentent si petite et si bornée.

Du bonheur. ' " ^ ^ ''\ "

Quand on pense que le bonheur dépend beaucoup du caractère, on a raison ; si on ajoute que la fortune y est indifférente, c'est aller trop loin : il est faux encore que la raison n'y puisse rien , ou qu'elle y puisse tout.

On sait que le bonheur dépend aussi des rapports de notre condition avec nos passions : on n'est pas nécessairement heureux par l'accord de ces deux parties; mais on est toujours malheureux par leur opposition et par leur contraste : de même la prospérité ne nous satisfait pas infailliblement; mais l'adversité nous apporte un mécontentement inévitable.

Parce que notre condition naturelle est misé* rable , il ne s'ensuit pas qu'elle le soit également pour tous , qu'il n'y ait pas dans la même vie des temps plus ou moins agréables, des degrés de bonheur et d'affliction : donc les circonstances différentes décident beaucoup; et on a tort de condamner les malheureux comme incapables, par leur caractère , de bonheur.

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