‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 201 sur 343 · J. B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J. B. ROUSSEAU

On ne peut disputer à Rousseau d'avoir connu parfaitement la mécanique des vers '. Égal peutêtre à Despréaux par cet endroit, on pourrait 1g mettre à côté de ce grand homme, si celui-ci, né à l'aurore du bon goût, n'avait été le maître de Rousseau , et de tous les poètes de son siècle.

Ces deux excellents écrivains se sont distingués l'un et l'autre par l'art difficile de faire régner dans les vers une extrême simplicité,

' On trouve dans toutes les éditions la mécanique des vers. Celte expression n'étant ordinairement employée qu'au flguré, c'est sans doute une faute échappée aux premiers imprimeurs ; lisez donc te mécanisme des vers. B.

par le talent d'y conserver le tour et le génie de notre langue, et enfin par cette harmonie continue sans laquelle il n'y a point de véritable poésie.

On leur a reproché, à la vérité, d'avoir manqué de délicatesse et d'expression pour le sentiment. Ce dernier défaut me parait peu considérable dans Despréaux , parce que s'étant attaché uniquement à peindre la raison , il lui suffisait de la peindre avec vivacité et avec feu , comme il a fait : mais l'expression des passions ne lui était pas nécessaire. Son Art poétique j et quelques autres de ses ouvrages , approchent de la perfection qui leur est propre , et on n'y regrette point la langue du sentiment, quoiqu'elle puisse entrer peut-être dans tous les genres et les embellir de ses charmes.

Il n'est pas tout à fait si facile de justifier Rousseau à cet égard. L*ode étant, comme il dit lui-même , te véritable champ du pathétique et du sublime, on voudrait toujours trouver dans les siennes ce haut caractère ; mais quoiqu'elles soient dessinées avec une grande noblesse, je ne sais si elles sont toutes assez passionnées. J'excepte quelques-unes des odes sacrées , dont le fond appartient à de plus grands maîtres. Quant à celles qu'il a tirées de son propre fonds , il me semble qu'en général les fortes images qui les embellissent ne produisent pas de grands mouvements, et n'excitent ni la pitié, ni l'étonnement, ni la crainte , ni ce sombre saisissement que le vrai sublime fait naître.

La marche impétueuse de Tode n'est pas celle de l'esprit tranquille : il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-froid dans ces écarts qui n'appartiennent qu'aux grandes passions, il court risque de marcher seul; car le lecteur se lasse de ces transitions forcées , et de ces fréquentes hardiesses que l'art s'efforce d'imiter du sentiment , et qu'il imite toujours sans succès. Les endroits où le poète paraît s'égarer devraient être, à ce qu'il me semble, les plus passionnés de son ouvrage; il est même d'autant plus nécessaire de mettre du sentiment dans nos odes, que ces petits poèmes sont ordinairement vides de pensées , et qu'un ouvrage vide de pensées sera toujours faible s'il n'est rempli de passion. Or je ne crois pas qu'on puisse dire que les odes de Rousseau soient fort passionnées. Il est tombé quelquefois dans le défaut de ces poètes qui semblent s'être proposé dans leurs écrits, non d'exprimer plus fortement par des

REFLFAIONS CRITIQUES.

images des passions violentes , mais seulement d'assembler des images magnifiques , plus occupés de chercher de grandes figures que de faire naître dans leur âme de grandes pensées. Les défenseurs de Rousseau répondent qu'il a surpassé Horace et Pindare, auteurs illustres dans le même genre et de plus rendus respectables par l'estime dont ils sont en possession depuis tant de

siècles. Si cela est ainsi, je ne m'étonne point que Rousseau ait emporté tous les suffrages. On ne juge que par comparaison de toutes choses, et ceux qui font mieux que les autres dans leur genre, passent toujours pour excellents, personne n'osant leur contester d'être dans le bon chemin. Il m'appartient moins qu'à tout autre de dire que Rousseau n'a pu atteindre le but de son art; mais je crains bien que si on n'aspire pas à faire de l'ode une imitation plus fidèle de la nature, ce genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité.

S'il m'est permis d'être sincère jusqu'à la fin, j'avouerai que je trouve encore des pensées bien fausses dans les meilleures odes de Rousseau. Cette fameuse Ode à la Fortune j qu'on regarde comme le triomphe de la raison , présente , ce me semble, peu de réflexions qui ne soient plus éblouissantes que solides. Écoutons ce poète philosophe ;

Quoi! Rome et l'Italie en cendre Me feront honorer Sylla?

Non vraiment , V Italie en cendre ne peut faire honorer Sylla ; mais ce qui doit , je crois , le faire respecter avec justice, c'est ce génie supérieur et puissant qui vainquit le génie de Rome , qui lui fit défier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même peuple qu'il avait soumis, et qui sut toujours subjuguer, par les bienfaits ou par la force, le courage ailleurs indomptable de ses ennemis.

„, Voyons ce qui suit :

J'admirerai dans Alexandre Ce que j'abhorre en Attila ^ ?

Je ne sais quel était le caractère d'Attila ; mais je suis forcé d'admirer les rares talents d'Alexandre , et cette hauteur de génie qui , soit dans le gouvernement, soit dans la guerre, soit dans les sciences , soit même dans sa vie privée , l'a toujours fait paraître comme un homme extraordi-

' Il ne s'agit ici ni du génie de Sylla, ni des grandes qualités d'Alexandre, mais des maux que leur ambition et leur exemple ont faits au monde; et le poète philosophe a pu , sous ce rapport, les comparer avec AUlla B.

naire, et qu'un instinct grand et sublime dispensait des moindres vertus'. Je veux révérer un héros qui , parvenu au faîte des grandeurs humaines , ne dédaignait pas l'amitié ; qui , dans cette haute fortune , respectait encore le mérite ; qui aima mieux s'exposer à mourir que de soupçonner son médecin de quelque crime, et d'affliger, par une défiance qu'on n'aurait pas blâmée, la fidélité d'un sujet qu'il estimait : le maître le plus libéral qu'il y eut jamais , jusqu'à ne réserver pour lui que V espérance; plus prompt à réparer ses injustices qu'à les commettre, et plus pénétré de ses fautes que de ses triomphes ; né pour conquérir l'univers, parce qu'il était digne de lui commander ; et en quelque sorte excusable de s'être fait rendre les honneurs divins dans un temps où toute la terre adorait des dieux moins aimables. Rousseau paraît donc trop injuste, lorsqu'il 09e ajouter d'un si grand homme :

Mais à la place de Socrate ,

Le fameux vainqueur de l'Euphrate

Sera le dernier des mortels.

Apparemment que Rousseau ne voulait épargner aucun conquérant ; et voici comme il parle encore: . :'•; ■ '-■'■ ' '^ '" ' ^

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L'inexpérience indocile . .. , - , ^ ^, ^ j

Du compagnon de Paul-Émile ,

Fit tout le succès d'Annibal. '

Combien toutes ces réflexions ne sont-elles pas superficielles ! Qui ne sait que la science de la guerre consiste à profiter des fautes de ses ennemis? Qui ne sait qu'Annibal s'est montré aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires ?

S'il était reçu de tous les poètes , comme il l'est du reste des hommes, qu'il n'y a rien de beau dans aucun genre que le vrai , et que les fictions mêmes de la poésie n'ont été inventées que pour peindre plus vivement la vérité , que pourraiton penser des invectives que je viens de rapporter ? Serait-on trop sévère de juger que VOde à la Fortune n'est qu'une pomppuse déclamation , et un tissu de lieux communs énergiquement exprimés ?

Je ne dirai rien des allégories et de quelques autres ouvrages de Rousseau. Je n'oserais surtout juger d'aucun ouvrage allégorique, parce que c'est un genre que je n'aime pas ; mais je louerai volontiers ses épigrammes , où Ton trouve toute la naïveté de Marot avec; une énergie que Marot n'avait pas. Je louerai des morceaux admirables

' Pour dépensait des verhu d'un ordre mot us relevé, parait amphibologique. S.

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