‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 200 sur 343 · RÉFLEXIONS CRITIQUES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS CRITIQUES

sont aperçus qu'il était peu naturel à beaucoup d'égards, ont dit, pour le justifier, qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devaient être. Il est donc vrai du moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient : c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C'était néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes , d'ailleurs si féconde en chimères , ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Mais Terreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille , né dans un siècle plein d'affectation , ne pouvait avoir le goût juste : aussi l'a-t-il fait paraître non-seulement dans ses ouvrages , mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins , auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs.

De là ses antithèses affectées , ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes , et où l'on croit assister à une thèse publique de philosophie , qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec les tournures et les subtilités de l'école , et s'amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots , comme des écoliers ou des légistes. C'est ainsi que Cinna dit :

Que le peaple aux tyrans ne soit plus exposé : S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.

Cinna , acte II , scène 2 .

Car il n'y a personne qui ne prévienne la réponse de Maxime :

Mais la mort de César , que vous trouvez si juste ,

A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous affranchir , Brute s'est abusé; y,j

S'il n'eût puni César , Auguste eût moins osé. ' , ,

Cinna, acte II, wxmi:'"^

Cependant je suis moins choqué de ces subti»^ lités que des grossièretés de quelques scènes. Par exemple, lorsque Horace quitte Curiace, c'est-àdire dans un dialogue d'ailleurs admirable, Curiace parle ainsi d'abord : . j

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue; - ?9 i Mais cette âpre vertu ne m'était point connue : , aU

Comme notre malheur, elle est au plus haut point, . 5. r- Souffrez que je l'admire , et ne l'imite point.

Horace, acte II , scène 3.

Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :

Non , non , n'embrassez pas de vertu par contrainte ; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plamte , En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.

Horace , acte II, scène 3 .

Ici Corneille veut peindre apparemment une valeur féroce; mais la férocité s'exprime-t-elle ainsi contre un ami et un rival modeste ? La fierté est une passion fort théâtrale; mais elle dégénère en vanité et en petitesse sitôt qu'elle se montre sans qu'on la provoque.

Me permettra-t-on de le dire? H me semble que l'idée des caractères de Cornefile est presque toujours assez grande ; mais l'exécution en est quelquefois bien faible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelques-uns des caractères de Racine peuvent bien manquer de grandeur dans le dessein; mais les expressions sont toujours de main de maître , et puisées dans la vérité et la nature. J'ai cru remarquer encore qu'on ne trouvait guère dans les personnages de Corneille de ces traits simples qui annoncent une grande étendue d'esprit. Ces traits se rencontrent en foule dans Roxane , dans Agrippine , Joad , Acomat , Athalie.

Je ne puis cacher ma pensée : il était donné à Cornefile de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs , et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu'il parle avec une simplicité majestueuse et tendre au petit Joas, et qU'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant : de même Athalie. Corneille, au contraire, se guindé souvent pour éle-

VAIIVRNÂRGUES.

ver ses ptn'sonnagcs ; et on est étonné que le même pinceau ait cai*actérisé quelquefois l'héroiisn>e avec des traits si naturels et si énergiques.

. Que dirai -je encore de la pesanteur qu*il donne quelquefois aux plus grands hommes? Auguste, en parlant à Cinna, fait d'abord un exorde de rliéteur. Remarquez que je prends l'exemple de tous ses défauts dans les scènes les plus admirées.

Prends un sh^ge, Cinna , prends ; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose; Prête, sans me troubler, l'oreille h mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence , Tu pourras me répoudre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

Cinna , acte V, scène I .

De combien la simplicité d'Agrippine , dans Britannicus, est-elle plus noble et plus naturelle ?

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse, t' ' ' Britannicus, acte IV, scène 2.

Cependant , lorsqu'on fait le parallèle de ces ,deux poètes, il semble qu'on ne convienne de J'art de Racine que pour donner à Corneille l'a- ■vantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable : mais lorsqu'on parle de l'art de Racine, l'art qui met toutes les choses à leur place, qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie; qui chasse les obscurités, les superfluités, les faux brillants; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce; que peut-on penser d'un tel art, si ce n'est qu'il est le génie des hommes extraordinaires, et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle et avec si peu de succès ? Qu'est-ce, dans la Mort de César % que l'art des harangues d'Antoine, si ce n'est le génie d'im esprit supérieur et celui de la vraie éloquence?

C'est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très-bien imaginées et très-bien conduites. Je crois même qu'il a connu mieux que personne Tart des situations et des contrastes. Mais l'art 4es expressions et l'art des vers , qu'il a si sou-

' Tragédie de Voltaire.

vent négligés ou pris à faux , déparent ses autres beautés. II paraît avoir ignoré que pour être lu avec plaisir, ou même pour faille illusion à tout le monde dans la représentation d'un poëme dramatique, il fallait, par une élocpience continue, soutenir l'attention des spectateurs, qui se relâche et se rebute nécessairement quand les détails sont négligés. Il y a longtemps qu'on a dit que l'expression était la principale partie de tout ouvrage écrit en vers. C'est le sentiment des grands maîtres , qu'il n'est pas Iwîsoin de justifier. Chacun sait ce qu'on souffre, je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais même à entendre mal réciter un bon poëme. Si l'emphase d'un comédien détruit le charme naturel de la poésie, comment l'emphase même du poète ou l'impropriété de ses expressions ne dégoûteraient -elles pas les esprits justes de sa fiction et de ses idées ?

Racine n'est pas sans défauts. Il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible qui fait languir son action. Il n'a pas conçu assez fortement la tragédie. Il n'a point assez fait agir ses personnages. On ne remarque pas dans ses écrits autant d'énergie que d'élévation, ni autant de hardiesse que d'égalité. Plus savant encore à faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que l'étonnement , il n'a pu atteindre au tragique de quelques poètes. Nul homme n'a eu en partage tous les dons. Si d'ailleurs on veut être juste , on avouera que personne ne donna jamais au théâtre plus de pompe, n'éleva plus haut la parole , et n'y versa plus de douceur. Qu'on examine ses ouvrages sans prévention : quelle facilité ! quelle abondance I quelle poésie I quelle imagination dans l'expression ! Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou phïs simple , ou plus variée , ou plus noble , ou plus harmonieuse et plus touchante? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images, dans ses caractères, dans l'expression des passions? Serait-il trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu , et le plus éloquent de ses poètes ?

Corneille a trouvé le théâtre vide, et a eu l'avantage de former le goût de son siècle sur son caractère. Racine a paru après lui , et a partagé les esprits. S'il eût été possible de changer cet ordre , peut-être qu'on aurait jugé de l'un et de l'autre fort différemment.

Oui, dit-on; mais Corneille est venu le premier, et il a créé le théâtre. Je ne puis souscrire à cela. Corneille avait de grands modèles parmi les anciens; Racine ne l'a point suivi : personne

KKILEXIONS CKIÏIQliES.

q!a pris une i-outc , je ne dis pas plus différente, mais plus opposée; personne n'est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs , on ne peut l'ôter à Racine. Mais si l'un et l'autre ont eu des maîtres, lequel a choisi les meilleurs et les a le mieux imités?

On reproche à Racine de n'avoir pas donné à ses héros le caractère de leur siècle et de leur nation ; mais les grands hommes sont de tous les âges et de tous les pays. On rendrait le vicomte de Turenne et le cardinal de Richelieu méconnaissables en leur donnant le caractère de leur siècle. Les âmes véritablement grandes ne sont telles que parce qu'elles se trouvent en quelque manière supérieures à l'éducation et aux coutumes. Je sais qu'elles retiennent toujours quelque chose de l'un et de l'autre; mais le poëte peut négliger ces bagatelles , qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et l'habit du comédien, pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à tous les peuples. Je ne vois point d'ailleurs que Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre. Ne parlons pas des tragédies faibles de ce grand poëte, Alexandre, la Thébaïde, Bérénice, Esther, dans lesquelles on pourrait citer encore de grandes beautés. Ce n'est point par les essais d'un auteur, et par le plus petit nombre de ses ouvrages , qu'on doit en juger ; mais par le plus grand nombre de ses ouvrages , et par ses chefs-d'œuvre. Qu'on observe cette règle avec Racine, et qu'on examine ensuite ses écrits. Dira-t-on qu'Acomat , Roxane , Joad , Athalie, Mithridate, Néron, Agrippine, Rurrhus, Narcisse, Clytemnestre , Agamemnon, etc., n'aient pas le caractère de leur siècle , et celui que les historiens leur ont donné? Parce que Rajazet et Xipharès ressemblent à Rritannicus , parce qu'ils ont un caractère faible pour le théâtre, quoique uaturel , sera-t-on fondé à prétendre que Racine n'ait pas su caractériser les hommes , lui dont le talent éminent était de les peindre avec vérité et avec noblesse?

Bajazet, Xipharès, Rritannicus, caractères si critiqués, ont la douceur et la délicatesse de nos mœurs, qualités qui ont pu se rencontrer chez d'autres hommes, et n'en ont pas le ridicule, comme on l'insinue. Mais je veux qu'ils soient plus faibles qu'ils ne me paraissent : quelle tragédie a-t on vue où tous les personnages fussent de la même force? Cela ne se peu^ : Mathan et

Abner sont peu considérables dans Athalie, et cela n'est pas un défaut, mais privation d'une beauté plus achevée. Que voit-on d'ailleurs de plus sublime que toute cette tragédie?

Que reprocher donc à Racine? d'avoir mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible, tel peut-être qu'il est déplacé au théâtre ? Je l'avoue; mais ceux qui se fondent là-dessus pour bannir de la scène une passion si générale et si violente passent, ce me semble, dans un autre excès.

Les grands hommes sont grands dans leurs amours, et ne sont jamais plus aimables. L'amour est le caractère le plus tendre de l'humanité, et l'humanité est le charme et la perfection de la nature.

Je reviens encore à Corneille, afin de finir ce discours. Je crois qu'il a connu mieux que Racine le pouvoir des situations et des contrastes. Ses meilleures tragédies, toujours fort au-dessous, par l'expression, de celles de son rival, sont moins agréables à lire , mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation, soit par le choc des caractères , soit par l'art des situations, soit par la grandeur des intérêts. Moins intelligent que Racine, il concevait peut-être moins profondément , mais plus fortement ses sujets. Il n'était ni si grand poëte , ni si éloquent ; mais il s'exprimait quelquefois avec urje grande énergie. Personne n'a des traits plus élevés et plus hardis ; personne n'a laissé l'idée d'un dialogue si serré et si véhément; personne n'a peint avec le même bonheur l'inflexibilité et la force d'esprit qui naissent de la vertu. De ces disputes mêmes que je lui reproche , sortent quelquefois des éclairs qui laissent l'esprit étonné, et des combats qui véritablement élèvent l'âme; et enfin, quoiqu'il lui arrive continuellement de s'écarter de la nature, on est obligé d'avouer qu'il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits ; et c'est uniquement dans ces morceaux naturels qu'il est admirable. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut dire sans partialité de ses talents. Mais lorsqu'on a rendu justice à son génie, qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle, on ne peut s'empêcher de rejeter, dans ses ouvrages, ce qu'ils retiennent de ce mauvais goût , et ce qui servirait à le perpétuer dans les admirateurs trop passionnés de ce grand maître.

Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts, parce qu'ils ne regardent qu'aux traits originaux de leurs modèles,

VAUVEÎNARGUES.

et qu'ils connaissent mieux le prix de l'invention et du génie. Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu'ils sont, sans égard pour le temps et pour les auteurs : et je crois qu'il serait à désirer que les gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ; car, si l'on confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arriver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres, qui sont aisés à imiter, et n'atteindront jamais à leur génie.

Pour moi , quand je fais la critique de tant d'hommes illustres, mon objet est de prendre des idées plus justes de leur caractère.

Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement me reprocher cette hardiesse : la nature a donné aux grands hommes de faire, et laissé aux autres déjuger.

Si l'on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres , ou pour éviter de répéter des choses qui sont trop connues.

Pour finir, et marquer chacun de ces poètes par ce qu'ils ont eu de plus propre, je dirai que Corneille a éminemment la force, Boileau la justesse , la Fontaine la naïveté , Chaulieu les grâces et l'ingénieux, Molière les saillies et la ^ive imitation des mœurs. Racine la dignité et l'éloquence.

Ils n'ont pas ces avantages à l'exclusion les uns des autres ; ils les ont seulement dans un degré plus éminent, avec une infinité d'autres perfections que chacun y peut remarquer.

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