CCXXXIV
Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères '.
Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse , ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire.
Il y a des hommes qui , sans y penser ^ , se forment une idée de leur figure , qu'ils empruntent du sentiment qui les domine ; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau'.
ccxxxvu.
Ceux qui n'ont que de l'esprit ont du goût pour les grandes choses, et de la passion pour les petites.
CCXXXVIII
La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds ; il y a peut-être moins d'esprits faux que de stériles.
Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l'infirmité, l'esprit ou la stupidité? une légère différence des organes, un peu plus ou un peu moins de bile , etc. Cependant ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hommes; et lorsqu'ils en jugent autrement, ils sont dans l'erreur*.
* Far. Les hommes sont si sensibles à la flatterie , que , lors même qu'ils pensent que c'est flallerie, ils ne laissent pas d'en être les dupes.
' Ily a des hommes qui, sans y penser, etc. Comment se forme-t-on une idée de soi sans y penser? J'aimerais mieux sans s'en apercevoir. M.
' Far. Nous nous formons , sans y penser * , une idée de notre figure sur l'idée que nous avons de notre esprit , ou sur le sentiment qui nous domine; et c'est pour cela qu'un fat se croit to^jours si bien fait.
* Far. Le plus ou le rooUis d'esprit est peu de chose ; mais ce peu, quelle différence ne met-il pas entre les hommes I Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santd ou l'Infirmité? n'est-c(» pas ou im peu plus ou un peu moins de bile , et quelque différcncxî imperceptible des organes?
* Sans/ penser. Btc. C.*\K^ né^Wç^mar n rtêj* Hi nbtafT^. Il f«iil nnnf tious ou ap«rcrtnir. M.
VAUVENARGUES
Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la vieillesse, les talents et les agréments : la réputation ou les richesses.
Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables '.
Quelque vanité qu'on nous reproche, nous îvons besoin quelquefois qu'on nous assure de aotre mérite.
ccxLin.
Nous nous consolons rarement des grandes humiliations; nous les oublions.
Moins on est puissant dans le monde , plus on peut commettre de fautes impunément, ou avoir inutilement un vrai mérite.
Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où l'on est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs ; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence , comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.
Soit vivacité, soit hauteur, soit avarice, il n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence, c'est à la fortune qu'il le doit.
Nous sommes consternés de nos rechutes , et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.
CCXLVIIL
La nécessité modère plus de peines que la raison.
' Ce que Vauvenargues dit ici des zélés, au n' 346 il le dit des dévots.
La nécessité empoisonne les maux qu'elle n e peut guérir.
Les favoris de la fortune ou de la gloire , malheureux à nos yeux, ne nous détournent point de l'ambition.
La patience est l'art d'espérer.
Le désespoir comble non-seulement notre misère , mais notre faiblesse.
CGLIIL
Ni les dons ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté.
Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.
Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde, que dans les conditions moins fortunées.
Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.
On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible.
CCLVm.
Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors , comme de jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir, et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.
Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie , comme un homme que la curiosité
HElLt:XlONS El MAXIMES.
a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil.
Le sot est comme le peuple , qui se croit riche de peu.
CGLXI.
Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.
Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes , et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public , au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents , a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque ; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui , s'étant renfermés dans un seul et beau caractère , paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.
ccLxm.
Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.
Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.
Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poètes , pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable; aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément, que vrai et pathétique dans les autres ; d'une vaste imagination , qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines ; à qui ni les sciences abstraites , ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leurs histoires, ni leur langue même, n'ont pu échapper; illustre, en sortant de l'enfance , par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère
original et plein de raison de sa prose; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits , tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière , et enrichi le théâtre de nouvelles grâces; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien, d'ordinaire , qu'il ne l'embellisse ; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que , malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique , il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis , et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres , dont il a reculé toutes les bornes.
Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs , on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice , il faut tout Ure.
€GLXVIL
Il ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent , mais par ce qu'ils savent , et par la manière dont ils le savent '.
CGLXVIII.
On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas droit de lui plaire , surtout si ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussf difficile à contenter que notre esprit ''.
Il nous est plus facile de nous teindre d une
' Kar. Il ne faut pas juger d'un homme par ce (lu'il Ignore , mais par ce qu'il sait. Ce n'est rien d'ignorer Ix anooup de choses , lorsqu'on est c<npable de les concevoir, et (ju'il ne ntanqtie que de les avoir apprises.
' I/auleur dé\«|(»pp(' celle pensée foi/i'i n" 5J?.. B.
ùiO
VAllVENARr.CES.
infinité de connaissances, que d'en bien possé- ] der un petit nombre. I
Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux ; et plus on voudra les pousser au delà des notions communes , plus on les mettra en péril de se tromper.
CCLXXÏ.
Il n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation , qu'on ne voie aussitôt , dans la philosophie et dans les beaux-arts , ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans'.
L'erreur, ajoutée à la vérité , ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres : c'est gâter le goût ; c'est corrompre le jugement des hommes , qui se laisse aisément séduire par les nouveautés , et qui , mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles ».
CCLXXIII
Ce que nous appelons une pensée brillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.
Qui a le plus a, dit-on , le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne
^ Far. Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement deviendront le partag^de toute une nation, il arrivera, comme dans les États populaires, qu'il n'y aura point (le puérilités et de sottises qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.
^ rar. L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point; au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts que d'admettre les mauvais genres : c'est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux plaisirs, pour les faire jouir des véritables ; et quand même on supposerait qu'il n'y aurait point de faux plaisirs , tovijours serait-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisal)les : car on ne peut nier qu'il y en ait de tels.
peut rien à Lucques '. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu.
La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes , ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples , n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur âme. Il ne parait pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultueuses de la vie : au lieu que l'éloquence se mêle partout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'État et les politiques , etc.
C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie
* iQui a le plus a, dit-on , le moins : cela est faux. Le roi d^ Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Plus et moins, exprimant des rapports de mesure et de quantité , ne peuvent s'appliquer qu'à des objets qu'on puisse mesurer ensemble , afin de juger de leur mesure et de leur quantité relative. Ainsi on ne dira pas qu'il y a plus ou moins de toile dans une pièce de dix aunes, que de grains dans un boisseau de froment, parce qu'il n'existe pas de moyen de mesurer ensemble de la toile et du froment. L'emploi de plus et de moins suppose donc dans les objets comparés une qualité commune que chacun possède plus ou moins , et qui offre le point de vue sous lequel on les compare. On dira, par exemple, que le soleil est plus grand que la terre, parce que l'étendue est une qualité commune à tous deux, par laquelle le soleil et la terre se sei*vent récipro([uement de mesure relative. Mais on ne dira pas que le soleil est plus brillant que la terre , parce que le soleil est brillant et que la terre ne l'est pas ; comme on ne peut dire que le roi d'Espagne est plus puissant en Espagne qu'à Lucques, parce qu'il a de la puissance en Espagne et n'en a point du tout à Lucques. La maxime qui a le plus a le moins est donc ici tolalement inapplicable , puisque le plus et le moins-sont la mesure relative des objets , et qu'il n'existe pas de manière de mesurer quelque chose avec ! rien. On ne sait ce que veut dire la fin de cette maxime : On j usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu. On n'u- ! surpe point de vertus; toutes celles qu'on acquiert sont de t bonne prise. S.
UKFLEXiOlNS ET MAXIMES.
réussisse; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général , étaient fidèles aux particuliers ; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes , et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux choses , ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures , par une dissimulation continuelle^ et par un langage purement ingénieux : s'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal , ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail : car le mensonge est faible par luimême; il faut qu'il se cache avec soin; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux , ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.
CCLXXVIL
Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper; un flatteur, celui (Jui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile.
GCLXXVIIL
Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes ? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, la Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie?
Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de ses principes , et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s*accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas est de se croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes , tous gens sans imagination. T.es esprits subalternes
n'ont point d'erreur en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes , ce qui peut arriver soU' vent , c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.
Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie , lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions, des discussions, des détails et des arguments. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence : et les gens du monde , qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent , se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode , ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire : l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs.
CCLXXXII
Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour? Les hom mes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc. ; et ce peu qu'ils ont en partage , ils ne le possèdent pointa leur volonté, ni dans le besoin, ni dniis tous hr, «l^os.
VAllVENARGUES.
CCLXXXIH.
C'est une maxime inventée par i'envic, et trop légèrement adoptée par les philosophes, quHl ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
CCLXXXIV
L'envie ne saurait se cacher. Elle accuse et juge sans preuves; elle grossit les défauts; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes; son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle, emportée, insensée, brutale.
Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Ceux qui , par leurs discours ou leui-s écrits , ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité, sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu'ils ne dépravent ses inclinations.
CCLXXXVI
Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres.
CCLXXXVII
Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu , ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.
CCLXXXVIII
Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes, en faisant remarquer .dans notre esprit des contrariétés et des difficultés
qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amth sent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérite de les dénouer, sont des charlatans de morale.
CCLXXXIX
Il n'y a point de contradictions dans la nature.
Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même? Et pourquoi voulons -nous que l'amour-propre ' soit toujours un vice?
S'il y a un amour de nous-mêmes naturellement officieux et compatissant, et un autre amour-propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre?
Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison, que s'ensuivrait-il? Pourquoi, si on nous loue avec justice de nos sentiments , ne nous louerait-on pas encore de notre raison? Est-elle moins nôtre que la volonté?
On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion , la trahiraient pour le vice utile. Oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.
Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme, si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non-seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre, ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.
Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.
J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient fait une vertu incompatible avec la
* Pourquoi voulons-nous que V amour-propre, etc. Amourpropre employé encore pour amour de soi. S.
RÉFLEXIONS ET MAXLMES
nature de Thomme; et qu'après l'avoir ainsi feinte, ils aient" prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination ; ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire, puisqu'ils l'ont créé: mais la véritable vertu , celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom , parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions , celle qui est l'ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'âme, celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie et subsistera à jamais avec des caractères ineffaçables.
CGXCVII.
Le corps a ses grâces , l'esprit ses talents. Le cœur n'aurait-il que des vices? et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu?
CCXCVIIL
Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité , de compassion et de raison. 0 mes amis ! qu'est-ce donc que la vertu?
Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tons les hommes , mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?
CGC.
Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides , et que leurs auteurs ne sont pas sincères , c'est que , faibles échos les uns des autres, ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi , nonseulement dans la morale, mais en quelque sujet que ce puisse être, presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité, excitent contre eux la colère et les préventions du public.
eccL
Î1 n'y a guère d'esprits qui. soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de ciiaque sujet: et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. ]\^ndant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail; l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer
le pouvoir de la politique , qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables.
Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits. Les lois qui sont la plus belle invention de la raison^ n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.
Quelle est quelquefois la faiblesse et l'inconséquence des hommes! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple, la plus nombreuse partie de la nation ; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l'esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.
Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.
Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus, ni les mêmes vices.
CCGVL
C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts , et à notre raison de les conduire.
La médiocrité d'esprit et 1-a paresse font plus de philosophes que la réflexion.
CCCVUL
Nul n'est ambitieux par raison , ni vicieux par défaut d'esprit.
cecL\.
Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de celte famille, non après. Les traités lesmieux ménages ne sont que la loi du plus fort.