‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 217 sur 343 · CCIV. .M · texte numérisé non relu

CCIV. .M

*^Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'a juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite mais d'être réglée.

Parler imprudemment et parler hardiment, est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence, et parler juste; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux, parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.

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Il y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants ; la plupcirt le deviennent par imitation , froids copistes de la vivacité et de la gaieté.

Ceux qui se moquent des penchants sérieux aiment sérieusement les bagatelles.

Différent génie, différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l'on achète une bague, on dit : Celle-là est trop grande, l'autre est trop petite; jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier, car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.

' Quand on a beaucoup de lumières , etc. La liaison n'est pas assez marquée entre la première partie de cette maxime et la seconde; œ qid fait qu'au premier aspect elles paraissent se contredire , quoiqu'elles ne se contredisent pas en effet : parce que la première partie offre une maxime absolue et générale , la seconde une réflexion applicable seulement à quelques occasions. S.

Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égards à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

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J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines, qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais s'il conclut mal , je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble , et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou à la profondeur de son esprit.

On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit : car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.

Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses , ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet , sans pénétration et sans goût.

Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

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Savoir bien rapprocheflês choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapproclier beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la vraie étendue d'esprit.

Un homme qui digère mal , et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.

ccxvn.

Je n'approuve point la maxime qui veut qu^un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie : car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails , et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels; et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent , à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très-médiocre ; et au contraire, des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit , ni le savoir n'est preuve de génie.

Gcxvni.

La vérité échappe au jugement , comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur.

CGXIX.

11 y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises , autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce , et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous

sommes si présomptueux , que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus ; car la philosophie a ses modes comme les habits , la musique et l'architecture , etc. ^

Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à abandonner et à embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi , s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : et c'est ce qui fait en partie que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

Les grands hommes , en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.

Où il y a de la grandeur, nous la sentons mal gré nous. La gloire des conquérants a toujoun été combattue ; les peuples en ont toujours souffert , et ils l'ont toujours respectée.

Le contemplateur, mollement couché dans un» chambre tapissée, invective contre le soldat qu passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, e veille en silence sous les armes pour la sûreté d« sa patrie. ' \-

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Ce n'est pas à porter la faim et la misère che les étrangers, qu'un héros attache la gloire, mai à les souffrir pour l'État; ce n'est pas à donne la mort, mais à la braver.

* f^af. La philosophie a ses modes comme rarchitecture' les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâr chez les philosophes , et c'est à qui le chargera de plus de vices, mais peut-être est -il sur le point de se relever et de se fai»

restituer toutes ses vertus. " *

KÉFLEXIOINS ET MAXIMES.

Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu , nous aurions pour toujours la paix.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est AÔ^. de celle des génies et des courages.

Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

CCXXVIIL

Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

.^e.K, CCXXIX.

On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

SK La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition , qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées : et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.

Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent'. Il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.

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Nous croyons négliger la gloire par pure pa-

* Les sujets font leur cour avec bien plus de goût, etc. Goût veut dire ici le plaisir qu'on éprouve à satisfaire un penchant. Faire avec goût, dans ce sens, est se porter de cœur , d'inclination , à une action quelconque : c'est le con amore des Italiens. L'expression n'est pent-ôtr« pas Mon exacte; mais H est ditlicile de la remplacer. S.

resse , tandis que nous prenons des peines infinies pour le plus petit intérêt.

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