CCCXVI
L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu'il en puisse être : et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe , disent les hommes, de savoh: où est la vérité , sachant où est le plaisir.
Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres , que de leur raison *.
' Var. Nous avons plus de f(»i a la coutume et à la tradition de no8 pères qu'à notre raison.
CCCXVIH.
La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toiyours plus d'esprit que ceux qui y croient.
CCCXIX,
Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit , et qui intéressent leur cœur.
Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.
Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts '.
cccxxn.
L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant , ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables ii^térêts , et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or je n'ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs
CCCXXIII
La foi est la consolation des misérables, et la terreur des heureux.
La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs , ni nous consoler de ses peines.
Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés , se regardait peut-être comme un philosophe.
' rar. Quand je vois qu'un homme d'espnt , dans le plut f'clairé de tous les siècles, n'ose se mettre à table si on est treize, il n'y n plus d'erreur, ni ancienne ni moderne, qui m'étonne.
HEFLEXIONS ET MAXIMES.
CCCXXVl. De l'art et du goût d'écrire \
Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées , et qu'on ne s'attache à aucune, il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion , ou qu'ils établissent d'euxmêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire estimer.
CGCXXVIL
Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges [ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois ; c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu'il veut le paraître.
Gccxxvm.
Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.
CGCXXIX.
L'art de plaire est l'art de tromper.
Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble , et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.
Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n'empruntaient rien que d'eux-mêmes, ce qui fait qu'ils sont inégaux , et mêlés de mille endroits faibles , avec un génie tout divin. Ceux' qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions , et par là sont plus soutenus ; nul ne trouve tout dans son propre fonds.
CCCXXXIL
Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu'il prenne, s'il peut, la manière et le tour élevé ^ des maîtres. Toutes les richesses de l'expression appartiemient de droit à ceux qui savent les mettre à leur place.
CCCXXXIIL
Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne, lorsqu'on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour , ou la joindre à une autre vérité qui l'éclaircisse , et former un corps de raison ^. C'est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses , et de savoir les rassembler ; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu'à ceux qui les rendent utiles.
CCCXXXIV
On fait un ridicule à un homme du monde du talent et du goût d'écrire \ Je demande aux gens raisonnables : Que font ceux qui n'écrivent pas ?
On ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences , à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu'il y a , dans les objets de la pensée , de noble ou d'utile : de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné.
* De l'art et du yoûl d'écrire. Goût signifie ici penclmiit, inclination qu'on éprouve pour une cliose; mais il ne peut s'employer en parlant d'une action. On peut dire avoir le goût de la peinture , mais non pas le goût de peindre. Ainsi le goût d'écrire est une incorrection, S.
^' Le tour élevé ; métapliore qui peut paraitrc incohérente. S.
3 Fomier un corps de raison. Il faut de raisons. S.
^ Pu goût d'écrire. On a d«yi» observé (|ue celte expression ('lait incorrecte. S.
VAUVENARGUtS.
GCCXXXVÏ.
Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre sous un même point de vue , et les réduire en principes? jetez-les d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à gagner par cet usage du côté de la réflexion, ce qui est faux manifestement, que n'acquerriez-vous pas du côté de l'expression? Laissez dire à ceux ' qui regardent cette étude comme au-dessous d'eux. Qui peut croire avoir plus d'esprit, un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu ? qui a été chargé de plus d'affaires et de plus importantes ? Cependant nous avons des Contwverses de ce grand ministre, et un Testament politique : on sait même quïl n'a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la plus empruntée et la plus à nous qu'on connaisse. Il n'est pas besoin de citer, après un si grand nom, d'autres exemples : le duc de la Rochefoucauld, l'homme de son siècle le plus poli et le plus capable d'intrigues, auteur du livre des Maximes; le fameux cardinal de Retz , le cardinal d'Ossat % le chevalier Guillaume Temple ^, et une infinité d'autres qui sont aussi connus par leurs écrits que par leurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu'il paraisse du moins par l'expression de nos pensées, et par ce qui dépend de nous, que nous n'étions pas incapables de les concevoir.
Sur la vérité et réloquence.
CCGXXXVII.
Deux études sont importantes : l'éloquence et la vérité; la vérité, pour donner un fondement solide à l'éloquence , et bien disposer notre vie ; l'éloquence , pour diriger la conduite des autres hommes et défendre la vérité.
CCCXXXVIII
La plupart des grandes affaires se traitent par écrit ; il ne suffît donc pas de savoir parler : tous les intérêts subalternes , les engagements, les plaisirs, les devoirs de la vie civile, deman-
' Laissez dire à ceux, etc. Il faut, ce semble, laissez dire ceu^jc. B.
* Arnaud, cardinal d'Ossat, auteur de lettres regardées comme des chefs-d'œuvre de politique, mourut à Rome le 13 mars IG04. B.
^ Guillaume Temple, célèbre négociateur anglais, auteur d'un grand nombre d'ouvrages historiques , mourut dans le comîé de S'jsscx en février 1608. B.
dent qu'on sache parler; c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'unir l'une et l'autre éloquence : mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne sait penser ; et on ne sait guère penser, si l'on n'a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout confirme notre maxime : l'étude du vrai la première , l'éloquence après.
Pensées diverses.
CCCXXXLX.
C'est un mauvais parti pour une femme que d'être coquette. Il est rare que celles de ce caractère allument de grandes passions ; et ce n'est pas à cause qu'elles sont légères, comme on croit communément, mais parce que personne ne veut être dupe. La vertu nous fait mépriser la fausseté, et l'amour-propre nous la fait haïr.
Est-ce force dans les hommes d'avoir des passions , ou insuffisance et faiblesse ? Est-ce grandeur d'être exempt de passions , ou médiocrité de génie? Ou tout est-il mêlé de faiblesse et de force, de grandeur et de petitesse?
Qui est plus nécessaire au maintien d'une société d'hommes faibles , et que leur faiblesse a unis , la douceur ou l'austérité ? Il faut employer l'une et l'autre. Que la loi soit sévère et les hommes indulgents.
La sévérité dans les lois est humanité pour les peuples ; dans les hommes , elle est la marque d'un génie étroit et cruel. Il n'y a que la nécessité qui puisse la rendre innocente.
CCCXLIII.
Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe ; la loi ne saurait égaler ' les hommes malgré la nature \
* La loi ne saurait égaler les hommes, pour les rendre égaux. 11 faut égaliser. S.
* Suivant l'article III des droits de l'homme, dans la Constitution française de 1795, V égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous : soit qu'elle protège , soit qu'elle punisse , elle n'admet aucune distinction de naissance, aucune héré dite de pouvoirs; mais l'article V dit que la propriété est le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. Ces deux droits ne sont pas toujours faciles à concilier, et l'homme né sans propriété et saiïs industrie se croira difficilement l'égal du ricbe
RÉlLEXIOiNS ET MAXIMES.
GCCXLIV.
S'il n'y avait de domination légitime que celle qui s'exerce avec justice, nous ne devrions rien aux mauvais rois.
CCGXLV.
Comptez rarement sur l'estime et sur la confiance d'un homme qui entre dans tous vos intérêts , s'il ne vous parle aussitôt des siens.
CCGXLVI.
Nous haïssons les dévots qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons , et se piquent souvent eux-mêmes de choses encore plus méprisables '.