DXXI
Le but des poètes tragiques est d'émouvoir. C'est faire trop d'homieur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent produire cet effet. Il n'est pas besoin de tant d'art pour tirer les meilleurs esprits de leur assiette, et leur cacher de grands défauts dans un ouvrage qui peint les passions. Il ne faut pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion , ni imposer aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre; notre goût se contente à moins. Pourvu qu'il n'y ait pas plus d'irrégularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n'empêche qu'il ne puisse plaire , s'il est bon d'ailleurs. N'avonsnous pas des tragédies monstrueuses ^ qui entraînent toujours les suffrages , malgré les critiques, et qui sont les délices du peuple, je veux dire de la plus grande partie des hommes? Je sais que le succès de ces ouvrages prouve moins le génie de leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans : c'est aux hommes délicats à choisir de meilleurs modèles , et à s'efforcer, dans tous les genres, d'égaler la belle nature ; mais comme elle n'est pas exempte de défauts, toute belle qu'elle paraît , nous avons tort d'exiger des auteurs plus qu'elle ne peut leur fournir. Il s'en faut de beau coup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.