PREMIERE PARTIE, ART. X
point un moindre mal d'être dans l'erreur pour les choses de cette nature , que d'être dans cette curiosité inutile.
Si la foudre tombait sur les lieux bas, les poètes , et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueraient de preuves.
L'esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé , en exposant par ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule.
Jésus-Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur , qui est celui de la charité , que celui de l'esprit; car leur but principal n'était pas d'instruire, mais d'échauffer. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin , pour la montrer toujours.
Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux , mais un auguste monarque; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut appeler Paris , Paris ; et d'autres où il faut l'appeler capitale du royaume.
Quand dans un discours on trouve des mots répétés , et qu'essayant de les corriger , on les trouve si propres , qu'on gâterait le discours , il faut les laisser , c'en est la marque ; et c'est la part de l'envie qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit : car il n'y a point de règle générale.
Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste , mais de faire des figures justes.
Une langue à l'égard d'une autre est un chiffre où les mots sont changés en mots , et non les
lettres en lettres; ainsi une langue inconnue est déchiffrable.
Il y a un modèle d'agrément et de beauté , qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : maison , chanson , discours , vers , prose , femmes , oiseaux , rivières , arbres, chambres, habits. Tout ce qui n'est point sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goûl bon.
Comme on dit beauté poétique, on devrait dire aussi beauté géométrique , et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point : et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie et quel est l'objet de la médecine; mais on ne sait pa« en quoi consiste l'agrément , qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter; et, faute de cette connaissance , on a inventé de certains termes bizarres : siècle d'or, merveilles de nos jours , fatal laurier , bel astre , etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme vêtue sur ce modèle verra une jolie demoiselle toute couverte de miroirs et de chaînes de laiton; et au lieu de la trouver agréable , il ne pourra s'empêcher d'en rire, parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connaissent pas l'admireraient peut-être en cet équipage; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine; et c'est pourquoi il y en a qui appellent des sonnets faits sur ce modèle, des reines de village.
Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, qui y était sans qu'on le sût, et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous fait pas montre de son bien , mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer.