‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 248 sur 343 · AVIS DE L'ÉDITEUR DE · texte numérisé non relu

AVIS DE L'ÉDITEUR DE

Il est clair que dans l'ouvrage suivant l'auteur s'était proposé de refaire et de perfectionner le précédent, dont il copie d'assez longs passages sans y rien changer. J'ai cru devoir les conserver tous deux : le premier , parce qu'il était plus complet ; le second , parce qu'il est plus travaillé , et qu'il renferme des additions importantes. Au reste , les passages répétés sont si bien faits , que l'on ne sera certainement pas fâché de les relire.

Ceux qui croient prouver l'avantage de ce siècle en disant qu'il a hérité des connaissances et des inventions de tous les temps, ne font pas peut-être attention à la faiblesse de l'esprit humain. Il peut être douteux qu'un grand savoir conduise à l'esprit de justesse. Trop d'objets confondent la vue; trop de connaissances étrangères accablent notre propre jugement. En quelque genre que ce puisse être, l'opulence apporte toujours plus d'erreurs que la pauvreté. Teu de gens savent se servir utilement de l'esprit d autrui. Les connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare. Ni les dons de l'esprit ni ceux de la fortune ne peuvent devenir le partage du vulgaire. Dans le monde

VAl VEINARGIJES.

intelligent comme dans ie monde politique, le plus grand nombre des hommes a été destiné par la nature ù être peuple.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers ni au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore a Calvin. On parlera de beaucoup de choses , comme si elles avaient des principes évidents, et on disputera en même temps de toutes choses, comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et on ne saura pas s'il y a des vices. On dira d'un poëte qu'il est sublime, parce qu'il aura peint Uû grand personnage; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau, on ne les estimera point dans l'original. L'effet des opinions, multipliées au delà des forces de l'esprit, est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des principes'. Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni se développer, ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Incapables de conciher toutes leurs idées, ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur offrent. Cette pluralité de relations détruit à leurs yeux l'unité des sujets. Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance. Dans ce combat opiniâtre de tant de sectes, ils n'examinent point si quelqu'une a vaincu et a fait pencher la balance ; il suffit qu'on ait contesté tous les principes pour qu'ils les croient généralement problématiques; et ils se jettent dans un doute universel qui sape par le fondement toutes les sciences.

De là vient que quelques personnes appellent ce savoir mal entendu , et notre politesse même, barbarie : car, disent-elles, n'y a-t-il de barbare que l'extrême férocité ou une grossière ignorance ? S'il était ainsi , ce reproche ne pourrait toucher notre siècle ; mais si la corruption de l'art, si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications, si l'incer-

* Cette objection de Vauvenargues contre la trop grande étendue des lumières dans une nation , est sans doute spécieuse, puisqu'elle a pu séduire un homme de beaucoup d'esprit; mais elle n'est pas solide. Les disputes des philosophes ne font autre chose que de produire au grand jour les idées que les esprits spéculatifs ont eues dans tous les temps, et qui ne font que se répéter l'une l'autre à divers intervalles. Plus elles seront développées , et mieux on en sentira la fausseté, si elles ne sont pas justes. Le progrès évident des sciences exactes par la communication des idées d'une génération à l'autre, doit nécessairement porter aussi à la longue sur toutes les autres sciences. Ainsi l'espèce humaine est évidemment perfectible. F.

titude des opinions , si l'affectation , si la vanité, si les mœurs frivoles , ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût : elles témoignent seulement qu'ils manquaient de science. Mais lorsqu'on eut connu les règles de l'architecture, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse , charger d'ornements superflus les bâtiments, et à force d'art faire disparaître la simphcité; alors ce fut, à mon sens, la preuve du mauvais goût et une véritable barbarie. Suivant ces principes , les dieux et les héros d'Homère ' , peints si naïvement par le poëte d'après les hommes de son siècle , ne font pas que V Iliade soit un poëme barbare ; car elle est un tableau passionné , sinon de la belle nature , du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poëme où j'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images , où les sentiments sont guindés et les ornements inutiles.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine dans tous les genres, je me représente ces temps fabuleux où l'on suppose que le genre humain ignorait ce fard de nos mœurs. Je ne croirais pas aisément que leur simplicité ait été telle que nous la peignons. Les hommes ont aimé l'art dans tous les temps. Leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature. C'est la première prétention de la raison et la plus ancienne promesse de la vanité. Toutefois je pardonne aux premiers hommes d'avoir trop attendu de l'art. Ce serait proprement à nous, qui en connaissons par expérience la faiblesse, d'en être moins amoureux; mais l'esprit humain a trop peu de fonds pour se contenir dans ses propres bornes. Il tâche d'étendre sa sphère et de se donner plus d'essor. La nature a mis elle-même au cœur des hommes ce désir ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté; mais nous ne pouvons la couvrir : les moindres occasions font tomber ces couleurs et cette parure étrangère. Nos plaisirs surtout nous décèlent. Un

' Madame Dacier ayant pubUé sa traduction d'Homère , il s'éleva une dispute assez vive avec la Motte A cette occasion, madame Dacier publia, en 1714 , ses Considératiom sur les cames de la corruption du goût. La Motte répondit avec esprit, et critiqua surtout les dieux et les héros d'Homère, et les mœurs que leur donne ce poëte sublime. F.

KK4GME1NT.

sauteur, un bon pantomime, attirent tout Paris à leur théâtre. Le peuple de la terre le plus éclairé oublie son savoir et ses règles , à la vue d'un combat de chiens ou des contorsions d'un farceur. La nature , qui n'a pas fait les hommes philosophes , les désavoue ainsi du personnage qu'ils osent jouer. Leur goût ne peut suivre les progrès de la raison ; car on peut emprunter des jugements , non des sentiments : de sorte qu'il est rare que les hommes s'élèvent du côté du cœur. Ils apprennent à admirer les grandes choses; mais ils sont toujours idolâtres des petites.

Ainsi, quand quelqu'un vient me dire : Croyez* vous que les Anglais , qui ont tant d'esprit , s'accommodassent des tragédies de Shakspeare , si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous le paraissent ? je ne suis pas la dupe de cette objection : je sais trop qu'un siècle savant peut aimer de grandes sottises, surtout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût. Un peuple poli n'en est pas moins peuple.

Si nous pouvions voir à quel point nous sommes engagés dans l'erreur, et combien peut sur nous encore ce que nous nommons préjugé , ni nous ne serions prévenus du mérite de notre siècle , ni nous n'oserions mépriser d'autres mœurs et d'autres faiblesses. Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des anciens, est l'extravagance de leurs religions ; j'ose dire qu'il n'en est aucun de plus injuste. Il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse. Les grands sujets sont pour les hommes le champ des grandes erreurs. Il n'appartenait pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si haute matière que la religion. C'était une assez fière démarche pour la raison, d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens. Le premier homme qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés.

Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes , le temps , l'espérance , la crainte , l'aient enfm persuadé aux autres hommes ; qu'ils aient trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'autorité de la coutume , du pouvoir de l'exemple et de l'amour des lois', ni cela ne me semble étrange, ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus faibles que nous. Ils se sont trompés sur des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse - ' et même les moyens

' C'wfil pour avoir aUaqiK^ la rf llylon qu'Anaxrtgoras de

d'examiner. Est-ce à nous de les en reprendre, nous qui prenons le change de tant de manières sur des bagatelles ; nous qui , même sur les sujets les plus discutés et les plus connus % ne saurions d'ordinaire avoir une heure de conversation sans nous tromper ou nous contredire?

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de cette ignorance et de ces mœurs sans politesse que nous méprisons dans les anciens; j'écoute ces hommes grossiers : je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes; qu'ils n'ont point de principes réfléchis ; qu'ils vivent sans science et sans règles. Cependant je ne trouve pas qu'en cet état ils fassent plus de faux raisonnements que les gens du monde. Il me semble au contraire qu'à tout prendre, leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi , jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers temps, je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thèbes * , à Memphis et à Babylone . Je me serais passé de nos manufactures , de la poudre à canon , de la boussole, et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pas que ces peuples, privés d'une partie de nos arts et des superfluités de notre commerce, aient été par là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses, et il ne m'en paraît ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme. Nous attribuons trop à l'art : ni nos biens ni nos maux essentiels n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la

Clazouiène fut condamné à mort par les Athéniens , que Diagoras vit sa tête mise à prix, et que Socrate fut obligé de boire la ciguC. F.

I J'ai entendu des gens d'esprit et de bon sens discuter s'il était bien vrai que la terre tourne autour du soleil , et finir par en douter. A Rome , le P. Jacquier , en faisant imprimer ses savants commentaires sur la philosophie naturelle de Newton , a été obligé de déclarer , en télé du premier volume , qu'il ne regardait le système de ce géomètre que comme une hypothèse. F.

^ Tlièbes , qu'il ne faut pas confondre avec la capitale de la Béotie qui portait le même nom , a été l'une des plus grandes et des plus belles villes de l'antiquité; on assure qu'elle avait cent quarante stades de tour, et cent portes. S'il en faut croira un passage de Tacite, qui mérite d'être lu en entier (Annal, liv. II, ch. 00), elle renfermait dans son enceinte sept cent mille combattants. Cornélius Gallus, gouverneur d'Egypte pour les Romains , la détruisit. F.

3 La ville de Memphis était le siège des ancien» Pharaons ou rois d'Egypte. F.

♦ La circonférence de Babylone était do trois cent soixante» huit stades. Hérodote et Xénophon on ont vanté la grandeur ot la magnificence. F.

VAUVENARGIJES.

santé, la beauté, les grâces, la vigueur d'esprit et de corps, il ne peut non plus nous soustraire aux maladies, aux guerres, au vice, à la mort. Serait-il plus parfait que la nature , dont il tient ses règles ? L'effet vaut-il mieux que la cause ? La nature , qui est l'inventrice et la législatrice de tous les arts , aurait-elle attendu des arts sa maturité et sa gloire ?

Je ne produirai point ici le témoignage de tant d'historiens qui vantent les mœurs des sauvages, leur simplicité, leur sagesse, leur bonheur et leur innocence. Les histoires des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs reproches et dans leurs éloges , et je ne veux rien établir sur des fondements si ruineux. Mais à ne consulter que la seule raison, est-il probable que la condition des hommes ait été si différente que nous le croyons , selon les divers usages et les divers temps ? Quel si prodigieux changement ont apporté les arts à la vie humaine ? Qu'a produit, par exemple , l'art de se vêtir? A-t-il rendu les hommes plus ou moins robustes, plus ou moins sains, plus ou moins beaux, plus ou moins chastes? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur des saisons? Nus, ils ne souffraient^ pas faute d'habits; habillés, ils ne souffrent point de n'être j)as nus. Ne pourrait-on pas dire à peu près la même chose de tous les arts ? Ils ne sont ni si pernicieux ni si utiles que nous voulons croire, lis exercent l'activité de la nature, qu'on ne peut empêcher ni ralentir ; ils réparent par quelques biens les maux qu'ils causent : cela ne se peut contester. Mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines ? Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions naturelles ? Pour nous dérober au joug des hommes, nous sommes forcés de subir celui des lois; pour résister aux passions, il nous faut fléchir sous la ï'aison, maîtresse encore plus tyrannique : en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier a nos maux, ne fait quelquefois que les aggraver. Les lois n'ont été établies que pour prévenir les guerres, et toutes les guerres naissent des lois. Les contrats publics et particuliers sont le fondement de tous les procès de citoyen à citoyen et de peuple à peuple. Il est vrai que les guerres sont moins cruelles lorsqu'elles se font selon les lois; mais aussi sont-elles plus longues. Les procès des particuliers durent quelquefois davantage que les querelles des na-

' Souffraient, telle est la leçon de l'édition de 1797. On lit dans les éditions de 1806 et de 1820, souffriraient. B.

tions. Ainsi tout ce que les hommes ont pu gagner en voulant éteindre les guerres , a été ou de changer les prétextes , ou la manière de la faire. N'en est-il pas de même de la médecine? les remèdes ne sont-ils pas souvent pires que les maux ? Qu'on examine toutes les inventions des hommes, ou verra qu'ils n'ont réussi qu'aux petites choses. La nature s'est réservé le secret des grandes , et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par les nôtres.

DISCOURS

SUR LES MOEURS DU SIÈCLE

Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs, c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard , ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes ; que ce sont des vices attachés à la nature, et par cette raison inévitables ; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents *.

On se moque d'un homme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens. Rarement les gens de bien même lui sont favorables; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermé»^ dans un petit cercle d'amis vertueux , ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle , ni comprendre la vraie misère et l'abaissement de leur siècle. Contents de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi , lorsque tant d'autres peuples sont la proie d(t ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les États , ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu , les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire , que nous négligeons , plus froids encore là-dessus que sur le reste ^ ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.

^ Ce ne sont pas seulement des vices , mais des crimes qu'on a osé regarder comme presque innocents. N'a-t-on pas osé dire que la mort de quelques innocents n'était rien lorsqu'il s'agissait de conquérir la liberté : comme si le meurtre et l'a» sassinat pouvaient jamais être favorables à la liberté ; comme si les conséquences de pareils crimes n'étaient pas nécessairement funestes à la société , en plaçant à sa tête des scélé- 1 als qui en ont été les instruments , et que l'on ne peut plus contenir, une fois qu'ils ont brisé leur frein. F,

DJSCOllRS SUR LES MœilRS DU SIÈCLE.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle , ni de le peindre plus méchant qu'il est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fait connaître. Nous n'avons pas la force malheureuse qu'on dit que ces excès demandent, trop faibles pour passer la médiocrité , même dans le crime. Mais je dis que les vices bas , ceux qui témoignent le plus de faiblesse et méritent le plus de mépris, n'ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants.

On ne saurait parler ouvertement de ces opprobres ; on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même les fasse connaître. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il y a peu d'espérance et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre , désespérant de guérir nos erreurs , ou corrompus peutêtre par notre commerce et gâtés par nos préjugés ; ces écrivains , dis-je , flattent le vice , qu'ils pourraient confondre * , couvrent le mensonge de fleurs, s'attachent à orner l'esprit du monde, si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie, à persuader qu'ils la connaissent, qu'eux-mêmes en sont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance. Mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en crédit. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison , ni le goût dépravé des hommes qui n'estiment rien de solide. Je dis , sans détour et sans art, ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens ; et puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent , parce qu'ils sont proportionnés à leur esprit, il serait étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas, au moins dans quelques hommes qui ne la conçoivent pas euxmêmes avec plus de force.

.'C'est en 1745 que ce discours a vraisonjblaI)Iement été écrit, et c'est en 1745 que madame d'Étiolés fut créée marquise de Pompadour, et jouit du plus grand crédit. Si la fortune de mademoiselle Poisson ( c'est le nom de madame de Pompadour) excita si fort la mauvaise humeur de Vauvenargues, qu'aurait dit ce censeur austère en voyant le règne de mademoiselle Lange sous le nom de madame du Barry ? Au reste, il parait que l'écrivain qu'attacjue ici l'auteur est Voltaire, qui prostitua ses talents à célébrer les charmes de madame de Pompadour, et pour leq«i(l Vjiiixcnargues éJalt d'autant phjs sévère, qu'il faisait plus de cas de son esprit.

Il ne faut pas avoir beaucoup de connaissance de l'histoire , pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent, on compte peu de siècles éclairés, et peut-être encore moins de vertueux. Mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été les mêmes, comme on l'insinue. Ni les Allemands n'ont la férocité des Germains leurs ancêtres, ni les ItaUens le mérite des anciens Romains , ni les Français d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV, quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons fait que changer de vices. Quand cela serait, dirat-on que les mœurs des ItaUens soient aussi estimables que celles des anciens Romains , qui leur avaient soumis toute la terre ? et l'avilissement des Grecs , esclaves d'un peuple barbare , serat-il égalé à la gloire, aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux , plus estimés et plus craints , ne méritent-ils pas qu'on les préfère à tous les autres? Que sera-ce si ces prétendus vices , qui soutiennent les empires etlesfontfleu-^ rir, sont de véritables vertus?

Je n'outrerai rien , si je puis. Les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition. Composés de mauvaises et de bonnes qualités , ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les^ unes sur les autres ? qui fait que le vice rem-" porte, ou la vertu? l'opinion. Nos pussions, en partie mauvaises, en partie très-bonnes, nous tiendraient peut-être en suspens, si l'opinion, en se rangeant d'un côté, ne faisait pencher la balance. Ainsi, dès qu'on poun-a nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste , dès lors il est à craindre que le vice , devenu plus fort , n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien : et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommés pas nés si fhibles et si frivoles qu'on nous le reproche ; mais l'opinion nous a fait tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans ce discours : car, puisque notre plus grand mal est dans l'esprit, il faut bien commencer par le guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses, objectent le progrès des sciences, et l'esprit de raisonnement répandu dans tous \e^ états, la politesse, la délicatesse, la subtilité de ce siècle, comme des faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis.

Je réponds à l'é^^ard des sciences: Comme elles

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VAIjVEINARGUES.

sont encore fort imparfaites , si l'on en croit les maîtres % leur progrès ne peut nous surprendre ; quoiqu'il n'y ait peut-être plus d'hommes en Europe comme Descartes et Newton , cela n'empêche pas que l'éditice ne s'élève sur des fondements déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la morale n'ont aucun rapport parmi nous?

Et quant à la délicatesse et à la politesse que nous croyons porter si loin , j'ose dire que nous avons changé en artifices cette imitation de la belle nature qui en était l'objet. Nous abusons de même du raisonnement. En subtilisant sans justesse, nous nous écartons plus peut-être de la vérité par te savoir, que l'on n'a jamais fait par l'ignorance.

En un mot, je me borne à dire que la corruption des principes est cause de celle des mœurs. Pour juger de ce que j'avance, il suffit de connaître les maximes qui régnent aujourd'hui dans le grand monde , et qui de là se répandant jusque dans le peuple , infectent également toutes les conditions; ces maximes qui , nous présentant toutes choses comme incertaines , nous laissent les maîtres abolus de nos actions ; ces maximes qui , anéantissant le mérite de la vertu , et n'admettant parmi les hommes que des appareii- -ces , égalent le bien et le mal ; ces maximes qui, avilissant la gloire comme la plus insensée des vanités, justifient l'intérêt et la bassesse, et une brutale indolence.

Des principes si corrompus entraînent infailliblement la ruine des plus grands empires. Car, si l'on y tait attention , qui peut rendre un peuple puissant, si ce n'est l'amour de la gloire? Qui peut le rendre heureux et redoutable , sinon la vertu? L'esprit, l'intérêt, la finesse, n'ont jamais tenu lieu de ces nobles motifs. Quel peuple plus ingénieux et plus raffiné que les Grecs dans l'esclavage %

■' Sans doute les sciences sont encore imparfaites ; mais cela u'empéche point qu'elles n'aient fait des progrès marqués , même à ne dater que depuis Descartes et Newton , sans oublier Leibnitz , qui n'a pas moins contribué qu'eux à perfectionner les sciences exactes. Les BernouUi, Euler, d'Alembert , Clairaut , Lagrange , et d'autres encore, ont reculé les bornes de nos connaissances en ce genre , et l'Europe abonde en ce moment de mathématicieos distingués. Or les mathématiques apprennent à raisonner juste, et rien n'est si utile en morale. Condillac a fait voir l'utilité de la méthode des géomètres dans les sciences auxquelles elle parait le moins susceptible d'être appliquée , et l'exact et profond Vauvenar- «ues aurait cédé à la justesse et à la dialectique savante du plus habile de nos métaphysiciens. F.

^ Sous l'empire d'Alexis Comnène, les Grecs ne se contentaient pas du titre di' Auguste ou de Sebastos, que les Romains donnaient aux empereurs. Ils doublaient ce superlatif au moyen du titre de Pan hyper Sebastos, qui signifie ce qu'il y a de phis auguste au monde. Voyez la Cfironique de Carion,

et quel autre plus malheureux ? Quel peuple plus raisonneur 'et en un sens plus éclairé que les Romains? et dans la décadence de l'empire, quel autre plus avili?

Ce n'est donc ni par l'intérêt, ni par la licence des opinions ou l'esprit de raisonnement, que les États fleurissent et se maintiennent , mais par les qualités mêmes que nous méprisons , par l'estime de la vertu et de la gloire. Ne serait-il pas bien étrange qu'un peuple frivole, bassement partagé entre l'intérêt et les plaisirs , fiit capable de grandes choses ? Et si ce même peuple méprisait la gloire, s'en rendrait-il digne?

Qu'il me soit permis d'appliquer ces réflexions. On ne saurait nier que la paresse , l'intérêt , la dissipation , ne soient ce qui domine parmi nous; et à l'égard des opinions qui favorisent ces penchants honteux, je m'en rapporte à ceux qui connaissent le monde et qui ont de la bonne foi : qu'ils disent si c'est faussement que je les attribue à notre siècle. En vérité , il est difficile de le justifier à cet égard. Jamais le mépris de la gloire et la bassesse ne se sont produits avec tant d'audace. Jusqu'à ceux qui se piquent de bien danser, et qui attachent ainsi l'honneur aux choses les moins honorables, traitent toutes les grandes de folies , et persuadés que l'amour de la gloire est au-dessus d'eux, ils sont le jouet ridicule de leur vanité.

Mais faut-il s'étonner qu'on dégrade la gloire, si on nie jusqu'à la vertu? Il n'est guère possible de rendre raison d'une erreur aussi insensée; j'avoue que j'ai peine à comprendre sur quoi elle a pu se fonder.

liv. IV. Encore aujourd'hui , pendant que les Romains réservent pour le pape seul le titre de votre sainteté, les Grecs prodiguent cette dénomination aux moindres prêtres , et le patriarche de Constantinople est la toute sainteté. On voit à quel degré est parvenue la bassesse de ces Grecs si tiers autrefois. F.

* On peut citer Sénèque dissertant si ingénieusement sur la philosophie, et se chargeant d'excuser Néron, qui vient d'assassiner sa mère. F.

DISCOURS SLR L'IINÉGALITÉ DES RICHESSES.

DISCOURS

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