AVIS DE L'ÉDITEUR DE
Ou n'a pas encore oublié qu'il y avait à Paris une Académie Française érigée en compagnie par Louis XIII en 1635. Balzac fut un de ses premiers membres , et à sa mort , arrivée en 1554, il laissa deux mille francs de fonds pour un prix d'éloquence qui était donné tous les ans le jour de la fête de saint Louis. Le sujet du concours était donné par l'Académie. Celui qui excita l'émulation de Vauvenargues avait été proposé en ces termes :
<c La sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, suivant ces paroles : Dives et pauper ohviaverunt sibi; utriusque operator est Dominus. (Proverb. XXII, 2.) Le pauvre et le riche se sont rencontrés : le Seigneur a fait l'un «t l'autre. »
Il serait difficile de donner un sujet plus digne de notre attention que celui qu'on nous propose, puisqu'il est question de confondre le prétexte le plus ancien de l'impiété , par la sagesse même de la Providence dans la distribution inégale des richesses, qui fait leur scandale. Il faut, en sondant le secret de ces redoutables conseils qui font la destinée de tous les peuples, ouvrir en même temps aux yeux du genre humain le spectacle de l'univers sous la main de Dieu. Un sujet si vaste embrasse toutes les conditions et tous les hommes. Rois, sujets , étrangers , barbares, savants, ignorants, tous y ont un égal intérêt. Nul ne peut s'affranchir du joug de celui qui , du haut des cieux , commande à tous les peuples de la terre, et tient sous sa loi les empires , les hasards , les tombeaux, la gloire, la vie et la mort.
La matière est trop importante pour n'avoir pas été souvent traitée. Les plus grands hommes se sont attachés à la mettre dans un beau jour, et rien ne leur est échappé ; mais parce que nous oublions très-promptement jusqu'aux choses qu'il nous importe le plus de retenir, il ne sera pas inutile de remettre devant nos yeux une vérité si sublime, et si outragée de nos jours. Si nous n'employons pour la défendre ni de nouveaux raisonnements , ni de nouveaux tours , que personne n'en soit surpris. Qu'on sache que la vérité est une, qu'elle est immuable, qu'elle est éternelle. Belle de sa propre beauté , riche dans son fonds, invincible, elle peut se montrer toujours la même, sans perdre sa force ou sa grâce , parce (jirelle ne peut vieillir ni s'affaiblir, et que n'ayant l)as; ris sou être dans les fantômes de notre ima-
gination, elle rejette ses faux ornements. Que ceux qui prostituent leur voix au mensonge , s'efforcent de couvrir la faiblesse de leurs inventions par les illusions agréables de la nouveauté; qu'ils se répandent inutilement en vains discours, puisqu'ils n'ont pour but que de plaire et d'amuser les oreilles curieuses. Lorsqu'il est question de persuader la vérité , tout ce qui est recherché est vain , tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu; tout ce qui est pour l'auteur, distrait , charge la mémoire , dégoûte. En suivant de tout mon pouvoir ces gTands principes , j'espère démontrer err peu de mots combien nos murmures envers la Providence sont injustes , combien même elle est juste malgré nos murmures.
Et premièrement , que ceux qui se plaignent de l'inégalité des conditions, en reconnaissent la nécessité indispensable. Inutilement les anciens législateurs ont tâché de les rapprocher : les lois ne sauraient empêcher que le génie s'élève au-dessus de l'incapacité, l'activité au-dessus de la paresse, la prudence au-dessus de la témérité. Tous les tempéraments qu'on a employés à cet égard ont été vains; l'art ne peut égaler ' les hommes malgré la nature. Si l'on trouve quelque apparence, dans l'histoire , de cette égalité imaginaire , c'est parmi des peuples sauvages qui vivaient sans lois et sans maîtres, ne connaissaient d'autre droit que la force, d'autres dieux que l'impunité; monstres qui erraient dans les bois avec les ours, et se détruisaient les uns les autres par d'affreux carnages ; égaux par le crime , par la pauvreté, par l'ignorance , par la cruauté; nul appui parmi eux pour l'innocence , nulle récompense pour la vertu, nul frein pour l'audace; l'art du labourage négligé ou ignoré par ces barbares, qui ne subsistaient que de rapines , accoutumés à une vie oisive et vagabonde ; la terre stérile pour ses habitants ; la raison impuissante et inutile : tel était l'état de ces peuples , opprobre de l'humanité ; telles étaient leurs coutumes impies. Pressés par l'indigence la plus rigoureuse , dès qu'ils sentirent la nécessité d'une juste dépendance , cette égalité primitive qui n'était fondée que sur leur pauvreté et leur oisiveté commune , disparut. Mais voici ce qui la suivit : le sage et le laborieux eurent l'abondance pour prix du travail ; la gloire devint le fruit de la vertu; la misère et la dépendance, la peine de l'oisiveté et de la mollesse. Les hommes s'élevant les uns au-dessus des au
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VAIIVENARGIIES.
très , selon leur génie , l'inégalité des fortunes s'introduisit sur de justes fondements. La subordination qu'elle établit parmi les hommes resserra leurs limites mutuelles, et servit à maintenir l'ordre. Alors celui qui avait les richesses en partage mit en œuvre l'activité et l'industrie. Dans le temps que le laboureur, né sous les cabanes, fertilisait la terre par ses soins, le philosophe ', que la nature avait doué de plus d'intelligence , se donna librement aux sciences ou à l'étude de la politique. Tous les arts cultivés fleurirent sur la terre. Les divers talents s'entr'aidèrent , et la vérité de ces paroles de mon texte se manifesta : Dives et 2)auper obviaverunt sibi f le pauvre et le riche se sont rencontrés : utriusque operator est Bominusy le Seigneur a fait l'un et l'autre. C'est lui qui a ordonné les conditions, et les a subordonnées avec sagesse , afin qu'elles se servissent pour ainsi dire de contre-poids et entretinssent l'équilibre siu* la terre. Et ne croyez pas que sa justice ait mis dans cette inégalité de fortunes une inégalité réelle de bonheur : comme il n'a pas créé les hommes pour la terre, mais pour une fin sans comparaison plus élevée , il attache aux plus éminentes conditions et plus heureuses en apparence, de secrets ennuis. Il n'a pas voulu que la tranquillité de l'âme dépendît du hasard de la naissance ; il a fait en sorte que le cœur de la plupart des hommes se formât sur leur condition. Le laboureur a trouvé dans le travail de ses mains la paix et la satiété^ , qui fuient l'orgueil des grands. Ceux-ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects ; ils ont donc autant de besoins.
Une erreur sans doute bien grossière, c'est de croire que l'oisiveté puisse rendre les hommes plus heureux. La santé , la vigueur d'esprit, la paix du cœur, sont le fruit touchant du travail. Il n'y a qu'une vie laborieuse qui puisse amortir les passions , dont le joug est si rigoureux; c'est elle qui retient sous les cabanes le sommeil, fugitif des riches palais. La pauvreté, contre laquelle nous sommes si prévenus, n'est
* Ce litre, qui siçniiie amateur de la sagesse, fut adopté par Pythagore, qui le préféra par ipodestie à celui de sage. Il a tellement été prostitué depuis , que plusieurs écrivains le regardent comme une injure , quoique d'autres s'en glorifient encore; et il faut convenir que ces derniers ont l'avantage de prendre ce mot dans son acception naturelle. F.
^ Il faut satiété et non société, comme on le lit dans toutes les éditions publiées avant la nôtre de I82I. Le mol société serait ici absolument inintelligible. Nous avons pour cette correction l'autorité de Vau\enargues lui-même dans son manuscrit. B.
^ Les plus ahjrcts II fatulrail de Véfat le plus abject. B.
pas telle que nous pensons : elle rend les hommes plus tempérants, plus laborieux, plus modestes; elle les maintient dans l'innocence, sans laquelle il n'y a ni repos ni bonheur réel sur la terre. Qu'envions-nous dans la condition des riches? Obérés eux-mêmes dans l'abondance par leur luxe et leur faste immodérés, exténués à la fleur de leur âge par leurs débauches criminelles, consumés par l'ambition et la jalousie à mesure qu'ils sont plus élevés, victimes orgueilleuses de la vanité et de l'intempérance; encore une fois, peuple aveugle, que leur pouvons-nous envier? Considérons de loin la cour des princes , où la vanité humaine étale avec éclat ce qu'elle a de plus spécieux. Là, nous trouverons plus qu'ailleurs la bassesse et la servitude sous l'apparence de la grandeur et de la gloire , l'indigence sous le nom de la fortune, l'opprobre sous l'éclat du rang : là, nous verrons la nature étouffée par l'ambition , les mères détachées de leurs enfants par l'amour effréné du monde, les enfants attendant avec impatience la mort de leurs pères, les frères opposés aux frères, l'ami à l'ami : là, l'intérêt sordide et la dissipation, au lieu des plaisirs; le dépit, la haine, la honte , la vengeance et le désespoir, sous le faux dehors du bonheur. Où règne si impérieusement le vice, on ne saurait trop le redire, ne croyons pas que la tranquillité d'esprit et le plaisir puissent habiter. Je ne vous parle pas des peines infinies qui suivront si promptement, et sans être attendues , ces maux passagers. Je ne relève pas l'obligation du riche envers le pauvre , auquel il est comptable de ces biens immenses qui ne peuvent assouvir sa cupidité insatiable. La nécessité inviolable de l'aumône égale le pauvre et le riche. Si celui-ci n'est que le dispensateur de ses trésors, comme on ne saurait en douter, quelle condition! S'il en est l'usurpateur infidèle , quel odieux titre ! Je sais que la plupart des riches ne balancent pas dans ce choix ; mais je sais aussi les supplices réservés à leurs attentats. S'ils s'étourdissent sur ces châtiments inévitables, jjouvons-nous compte! pour un bien ce qui met le comble à leurs maux? S'il leur reste, au contraire, quelque sentiment d'humanité, de combien de remords, de craintes, de troubles secrets, ne seront-ils pas travaillés! En un mot, quel sort est le leur , si non-seulement leurs plaisirs rencontrent un juge inflexible , mais leurs douleurs mêmes ! Passons sur ces tristes objets, si souvent et si vainement présentés à nos faibles yeux. Le lieu