‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 251 sur 343 · DISCOURS SUR L'IINÉGALITÉ DES RICHESSES · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'IINÉGALITÉ DES RICHESSES

de nos désordres , nous concluons que cet Être suprême ne se mêle donc pas de la conduite de l'univers , et qu'il a abandonné le genre humain à ses caprices. Ah! s'il était vrai, si les hommes ne dépendaient plus que d'eux-mêmes, s'il n'y avait pas des récompenses pour les bons et des châtiments pour le crime, si tout se bornait à la terre, quelle condition lamentable ! où serait la consolation du pauvre , qui voit ses enfants dans les pleurs autour de lui , et ne peut suffire par un travail continuel à leurs besoins , ni fléchir la fortune inexoral)le? Quelle main calmerait le cœur du riche, agité de remords et d'inquiétudes , confondu dans ses vains projets et dans ses espérances audacieuses ! Dans tous les états de la vie, s'il nous fallait attendre nos consolations des hommes, dont les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans la calamité, ô triste abandon ! Dieu clément ! Dieu vengeur des faibles ! je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain , ni ce riche que la possession même des richesses trouble et embarrasse ; né dans la médiocrité , dont les voies ne sont pas peut-être moins rudes , accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu ! si vous n'étiez pas , ou si vous n'étiez pas pour moi ; seule et délaissée dans ses maux , où mon âme espérerait-elle? Serait-ce à la vie, qui m'échappe et me mène vers le tombeau par les détresses ? Serait-ce à la mort, qui anéantirait, avec ma vie, tout mon être ? Ni la vie ni la mort , également à craindre, ne pourraient adoucir ma peine; le désespoir sans bornes serait mon partage. Je m'égare, et mon faible esprit sort des bornes qu'il s'est prescrites. Vous qui dispensez l'éloquence comme tous les autres talents ; vous qui envoyez ces pensées et ces expressions qui persuadent, vous savez que votre sagesse et votre infinie providence sont l'objet de tout ce discours : c'est le noble sujet qui nous est proposé par les maîtres de la parole; et quel autre serait plus propre à nous inspirer dignement? Toutefois , qui peut le traiter avec l'étendue qu'il mérite? Je n'ose me livrer à tous les sentiments qu'il excite au fond de mon cœur. Qui parle longtemps, parle trop sans doute, dit un homme illustre ^. Jene connais point, continue-t-il, de discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible. Quelle tragédie est sans remplissage , quelle ode sans strophes inutiles ? Si cela est ainsi, messieurs, comme l'expérience le

' V(Jtairo. B.

prouve, quelle retenue ne dois-je pas avoir en m'exprimant pour la première fois dans l'assemblée la plus polie et la plus éclairée de l'univers ! Ce discours si faible aura pour juge une compagnie qui l'est , par son institution , de tous les genres de littérature; une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance , où les places, recherchées avec ardeur, sont le terme de l'ambition des gens de lettres; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont fait retentir la terre de leur voix; où Bossuet, animé d'un génie divin , surpassa les orateurs les plus célèbres de l'antiquité dans la majesté et le sublime du discours ; où Fénélon , plus gracieux et plus tendre , apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu et peignent partout sa grande âme ; où l'auteur immortel des Caractères * donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes, l'ornement et la gloire de leur siècle, nés pour illustrer leur patrie et servir de modèles à la postérité. Je dois un hommage plus tendre à celui "" qui excite du tombeau nos faibles voix par l'espoir flatteur de la gloire, à qui l'éloquence fut si chère et si naturelle , dans un siècle encore peu instruit ; ce tribut que j'ose lui rendre me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n'ont fait que paraître sur la terre, confondus après pour toujours dans l'ombre éternelle des morts , le néant des choses humaines s'offre tout entier à mes yeux, et je répète sans cesse ces tristes paroles : « Le pauvre et le riche se sont rencontrés ; l'ignorant et le savant , celui qui charmait nos oreilles par son éloquence , et ceux qui écout aient ses discours : la mort les a tous égalés. »

L'Éternel partage ses dons : il dispense aux uns la science, aux autres l'esprit des affaires; à ceux-ci la force , à ceux-là l'adresse , aux autres l'amour du travail ou les richesses, afin que tous les arts soient cultivés , et que tous les hommes s'entr'aident, comme nous l'avons vu d'abord. Après avoir distribué le genre humain en différentes classes , il assigne encore à chacune des biens et des maux manifestement compensés; et enfin, pour égaler les hommes plus parfaitement dans une vie plus parfaite et plus durable , pour punir l'abus que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le faible opprimé, pour justifier sa

' I,;i Bruyère, membre de l'Académie Française , ainsi que Bossuet et Fénélon. F.

' Balzac, fond.ilcur du prix d'élofiuence auquel aspirait ce

discours.

VAUVENAKGUES.

bonté) qui éprouve quelquefois dans les souffrances le juste et le sage, lui-même anéantit ces distinctions que sa providence avait établies ; un même tombeau confond tous les hommes; une même loi les condamne ou les absout : même peine et même faveur attendent le riche et le pauvre.

0 vous qui viendrez sur les nues pour juger les uns et les autres, lils de Dieu très-haut, roi des siècles , à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis, vainqueur de la morti la consternation et la crainte marcheront bientôt sur vos traces ; les tombeaux fuiront devant vous : agréez, dans ces jours d'horreur, les vœux humbles de l'innocence ; écartez loin d'elle le crime qui l'assiège de toutes parts, et ne rendez pas inutile votre sang versé sur la croix !

ÉLOCxE

PACL-HIPPOLYTE-EMMANUEL DE SEYTRES,

orriciBK AU KéaiiiKiiT du koi'.

Ainsi donc j'étais destiné à survivre à notre amitié, Hippolyte, quand j'espérais qu'elle adoucirait tous les maux et tous les ennuis de ma vie jusqu'à mon dernier soupir. Au moment où mon cœur, plein de sécurité, mettait une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse , et s'abandonnait à sa joie, ô douleur I une main puissante éteignait dans ton sang la source de la vie. La mort se glissait dans ton cœur, et tu la portais dans le sein. Terrible, elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'était formée à

' Cet ouvrage , où Yauvenargues fait l'éloge de son camarade et de son ami, est celui dont l'auteur faisait le plus de cas. Il ne cessait de le retoucher, et la copie qui en reste est celle que lui-même, avant sa mort, donna au président de Saint-Vincent, qui la fit remettre à M. de Fortia.

Paul-Hjppolyte-Emmanuel deSeytres , fils aîné de Joseph de Seytres, marquis de Caumont, académicien correspondant honoraire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris, et académicien de celle de Marseille, et d'Elisabeth de Donis, naquit le 13 août 1724. Il entra dans le régiment d'infanterie du Roi, et s'étant trouvé à l'invasion de la Bohème, il y périt au mois d'avril 1742. Il n'avait pas encore dix-huit ans, et il est peut-être sans exemple qu'à cet âge, un jeune homme ait eu le bonheur d'acquérir un ami si fUgne de faire son éloge. C'est ce dont va juger le lecteur.

de si charmants entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. 0 miines chéris, ombre aimable, victime innocente du sort, reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages I Réveille-toi , cendre immortelle 1 sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur I

Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion : comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent ; et leur mort ne touche personne. Elle est attendue, désirée, ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne, ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné. Les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie , telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritait pas encore l'envie : il n'avait que dix-huit ans. Naturellement plein de grâce, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, ou ne le voyait pas avec indifférence. D'abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui , et quand on était à portée de connaître son caractère, alors il fallait adorer la beauté de son naturel.

Il n'avait jamais méprisé personne, ni envié, ni haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule, on ne l'avait jamais oui parler mal de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus, et qui semblent les plus bizarres ; elles ne le surprenaient point. Il en pénétrait le principe ; il trouvait dans ses réflexions des vues pour les justifier : marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas ; et il était en effet d'un jugement si ferme et si hardi, que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations , ne pouvaient pas l'entraîner, quoiqu'fl soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse : si modeste d'ailleurs , et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvait souffrir les plus justes louanges, ni même qu'on parlât de lui; et si haut dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvaient pas l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputo-

ELOGE DE SEYTRES.

tion, ni les richesses, ne lui imposaient : ces choses , qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens , n'assujettissaient pas le sien. Il était naturellement et sans effort au niveau d'elles.

Qui pourrait expliquer le caractère de son ambition, qui était tout à la fois si modeste et si fière? Qui pourrait définir son amour pour le bien du monde ? Qui aurait l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il était né ardent; son imagination le portait toujours au delà des amusements de son âge, et n'était jamais satisfaite : tantôt on remarquait en lui quelque chose de dégagé et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même ; tantôt il semblait qu'épuisé , desséché par son propre feu , son âme abattue languissait de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif; et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses, le trouvaient alors indolent. Mais au lieu que les autres hommes paraissent au-dessous des choses qu'ils négligent , lui paraissait au-dessus ; il méprisait les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avait rien de faible ni de lent; on y aurait remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste, il avait un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses et saisir le vrai dans l'instant. On aurait dit que, dans toutes ses vues, il ne passait jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes ; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisait sentir tout entière, et d'une m.anière immédiate, à son cœur et à son esprit : de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laquelle il s'arrêtait, le faisait quelquefois paraître trop froid pour le raisonnement, où il ne trouvait pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvait sa sagacité. Il ne pouvait s'assujettir à expliquer par des paroles et par des retours fatigants , ce qu'il concevait d'un coup d'oeil. Enfin, pour finir ce discours par les quaUtés de son cœur, il était vrai , généreux , pitoyable , et capable de la plus sure et de la plustendre amitié; d'un si beau naturel d'ailleurs, qu'il n'avait jamais rien à cacher à personne, ne connaissant aucune de ces petitesses (haines, jalousies, vanités) que l'on dérobe au monde avec tant de mystère, et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des nmitiés faibles, élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs friibicsses, en leur fai-

sant sentir le prix d'une naïveté modeste ; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie, qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie, ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté : on ne verra jamais dans le même sujet tant de qualités réunies. Oh 1 que cette idée est cruelle, après une mort si soudaine 1 Ah ! du moins, s'il avait connu toute mon amitié pour lui ! si je pouvais encore lui parler un moment ! s'il pouvait voir couler ces larmes ! . . . Mais il n'entendra plus ma voix. La mort a fermé son oreille, ses yeux ne s'ouvriront plus : il n'est plus. 0 triste parole ! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau , du sein euchanteur des plaisirs ? Tu croissais au milieu des fleurs et des songes de l'espérance ; tu croissais... 0 funeste guerre ^ ! ô climat redoutable ^1 ô rigoureux hiver M ô terre qui contiens la cendre de tes conquérants étonnés! Tombeaux, monuments effroyables des faveurs perfides du sort ! voyage fatal ! murs sanglants ! Tu ne sortiras pas du champ de la victoire *, glorieuse victime : la mort t'a traîné dans un piège affreux ; tu respires un air infecté ; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes tix)phées. Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire. Pleure, dis-je , verse des larmes , pousse de lamentables cris : à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés. Avec quels périls ! j'en frémis. Ils fuient *. La faim , le désordre , marchent sur leurs traces furtives ; la nuit enveloppe leurs pas, et la mort les suit en silence. Vous dites : Est-ce là cette armée qui semait l'effroi devant elle? Vous voyez; la fortune change : elle craint à son tour ; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche

* La guerre de 1741 , entreprise pour la succession de l'empereur Charles VI, contre l'archiduchesse Marie-Thérèse, sa tille aînée. F.

* 11 y a plus de six degrés de différence entre le climat de Prague et celui d'Avignon, où le jeune Cauniont était né. F.

3 Le froid de l'hiver de 1741 à 1742 fut le plus grand cfui eût été éprouvé depuis 1709. On en trouvera la description dans les Mémoires de l'Académie des Sciences pour 1742. F.

♦Prague avait été prise d'assaut , le 26 novembre 1741, par le duc de Bavière, à la tête d'une partie des troupes francuises et bavaroises; et c'est à Prague que mourut Hippolyte. F.

^ La nuit du Uî au 17 décembre 1742, le maréchal do Belle- Isle sortit de Prague avec l'armée française , et se rendit j| F.gra W 2«. Le 2 janvier I74:J, la garni.son française qu'il avait laissée dans Prn^;uP, en sorti! après une capitulation h<»no r.iMe. B.

VAUVENARGIIES.

wns s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive, accablent nos jeunes soldats. Misérables ! on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments. La terre est leur lit redoutable.

O chère patrie 1 quoil mes yeux te revoient après tant d'horreurs ! En quel temps, en quelle détresse , en quel déplorable appareil I 0 triste retour I ô revers ! Fortuné Lorrain ' , nos disgrâces ont passé ta cruelle attente : la mort a servi ta colère. Les tombeaux regorgent de sang. N'en sois pas plus fier : la fortune n'a pas mis à tes pieds nos drapeaux victorieux; l'univers les a vus sur tes murs ébranlés triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu; tu t'abuses. Une main plus puissante a détruit nos armées. Écoute la voix qui te crie : Je t'ai chassé du trône et du lit impérial , où tu te flattais de l'asseoir. J'élève et je brise les sceptres; j'assemble et détruis les nations ; je donne à mon gré la victoire , le trépas, le trône et les fers. Mortel, tout est né sous ma loi.

0 Dieu I vous l'avez fait paraître. Vous avez dissipé nos armées innombrables, vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas ! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes I Aimable Hippolyte, aucun vice n'infectait encore ta jeunesse. Tes années croissaient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnaient dans tes sages discours avec l'enjouement et les grâces. La tristesse déconcertée s'enfuyait au son de ta voix; les désirs inquiets s'apaisaient. Modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdait jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais , province éloignée, Moravie, théâtre funeste de nos marches laborieuses ; tu sais avec quelle patience il

' François-Etienne, fils aîné du duc Léopold et d'Élisabeth- Charlotté d'Orléans, né le 8 décembre 1708 , fut reconnu duc de Lorraine, après la mort de son père, le 27 mars 1729; il était alors à Vienne, d'où il arriva en Lorraine le 9 novembre de la même année. L'an 1736, le I2 février, il épousa, à Vienne, Maiie-Thérèse, archiduchesse, fille aînée de l'empereur Charles VI, et le 13 décembre suivant, il ratifia les conventions de l'Empereur et du roi de France , portant que Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, serait mis dès lors en possession des duchés de Bar et de Lorraine , pour être, après lui, réunis à la couronne de France. Après la mort de l'Empereur, en 1741, il fut déclaré corégent de tous les fttats autrichiens ; l'archiduchesse son épouse s'était fait couronner reine de Hongrie le 25 juin de cette même année. Mais Charles-Albert, duc de Bavière, avait été reconnu roi de Bohème le 19 décembre , et il fut élu empereur le 24 janvier 1742. Ce ne fut que le 1 1 mai 1743 , que la reine de Hongrie fut couronnée à Prague reine de Bohème ; et son mari ne devint empereur qu'apr-s la mort du duc de Bavière. B.

portait ces courses mortelles. Son visage toujours serein effaçait l'éclat de tes neiges, et réjouissait tes cabanes. Oh ! puissions-nous toujours sous tes rustiques toits.... Mais le repos succède à nos longues fatigues. Prague nous reçoit. Ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. 0 cher Hippolyte 1 la mort t'avait préparé cette embûche. A l'instant elle se déclare, tu péris ; la fleur de tes jours sèche comme l'herbe des champs; je veux te parler, je rencontre tes regards mourants qui me troublent. Je bégaye , et force ma langue. Tu ne m'entends plus ; une voiK plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le temps presse, la mort t'appelle, la mort te demande et t'attire. Hâte-toi, dit-elle, hâte-toi ; ta jeunesse m'irrite et ta beauté ir.e blesse ; ne fais point de vœux inutiles : je me ris des larmes des faibles, et j'ai soif du sang innocent : tombe, passe, exhale ta vie. — Quoi, sitôt ! Quoi , dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge ! Dieu vivant, vous le livrez donc ti l'affreuse main qui l'opprime; vous le délaissez sans pitié. Tant de dons et tant d'agréments qui environnaient sa jeunesse, ce mortel abandon... 0 voile fatal I Dieu terrible ! véritablement tu te plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru, mon cher Hippolyte , qui l'eût cru ? Le ciel semblait prendre un soin paternel de tes jours; et soudain le ciel te condamne, et tu meurs sans qu'aucun effort te puisse arrêter dans ta chute. Tu meurs... ô rigueur lamentable! Hippolyte... cher Hippolyte, est-ce toi que je vois dans ces tristes débris?... Restes mutilés de la mort, quel spectacle affreux vous m'offrez I... Où fuirai-je? Je vois partout des lambeaux flétris et sanglants, un tombeau qui marche à mes yeux , des flambeaux et des fu; érailles. Cesse de m'ef frayer de ces noires images ^^^ chère ombre, je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre. Je t'aimais vivant, je te pleure au tombeau. Ta vie comblait mes vœux, et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent-ils avoir des limites , lorsque ton malheur n'en a point? Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre. Ta vertu méritait un attachement éternel; je lui dois d'éternelles larmes , et j'en verserai des torrents.

Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète, tu t'attaches, tu te détaches, tu t'affliges, tu te consoles ; ta faiblesse partout éclate. Mais connais du moins ce principe : qui s'est consolé, n'aime plus; et qui n'aime plus, tu le sais, est léger, ingrat, infidèle, et d'une imagi-

MEDITATIOJN SUR L4 FOÏ.

nntion faible , qui périt avec son objet. On dit : dans la mort , nul remède. Conclus : nulle consolation à qui aime au delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : Ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent. Une longue absence le cache. Je ne puis ni le secourir, ni le joindre; et je me console, et je m'abandonne an plaisir avec une barbare ardeur! Faible image, vaine expression I nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. 0 cœurs durs ! vous ne sentez pas la force de ces vérités. Les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que faiblement. Vous n'aimez , vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hippolyte, n'admiraient-ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre? Que peuvent-ils voir de plus rare? Ils veulent des actions brillantes qui puissent forcer leur estime : eh ! n'avais-tu pas le génie qui enfante ces nobles actions? Mon enfant , ta grande jeunesse leur cachait des dons si précoces. Leurs sens n'allaient pas jusqu'à toi. La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard. Ils ne peuvent, parmi les grâces d'une si riante jeunesse , admettre un sérieux si profond : ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ont point rendu justice ; ils ne peuvent plus te la rendre. Moi-même , pardonne , ombre aimable, tes vertus et tes agréments peut-être ne m'ont pas trouvé toujours équitable et sensible. Pardonne un excès d'amitié qui mêlait à mes sentiments des délicatesses injustes. Oh ! comme elles se sont promptement dissipées ! Quand la mort a levé le voile qu'elles avaient mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse voulait que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une fois; car tu n'as jamais pu douter du fond de mon attachement. Je t'aimais même avant de pouvoir te connaître Je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étaient chères à mon enfance ; avant de t'avoir jamais vu , mon imagination séduite m'en faisait l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les grâces de ton caractère , ta beauté , ta pudeur , ta facile bonté. J'ignorais ton nom et ta vie, et mon cœur t'admirait, te parlait, te voyait, te cherchait dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment ; et lorsque nous nous sommes connus, j'avais rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus. Hélas 1 un bonheur plus réel paraissait avoir pris la place de l'erreur de mes premiers vœux. Je croyais posséder l'objet d'une si touchante illusion, et je l'ai perdu pour toujours.

Qu'êtes- vous devenue, ombre digne des cieux ?

mes regrets vont-ils jusqu'à vous?.... Je frissonne... 0 profond abîme! ô douleur! ô mort! 6 tombeau ! voile obscur, nuit impénétrable , mystères de l'éternité! Qui pourra calmer l'inquiétude et la crainte qui me dévorent? Qui me révélera les conseils de la mort? 0 terre! crains-tu de violer le secret affreux de tes antres? Tu te tais, tu prêtes l'oreille ; tu caches ton sanglant larcin. Chaque instant augmente ma peine ; mon trouble interroge la nuit, et la nuit ne peut l'éclaircir; j'implore les cieux , ils se taisent. Les enfers sont sourds à ma voix : toute la nature est muette ; l'univers effrayé repose.

Ouvrez-vous, tombeaux redoutables. Mânes solitaires, parlez, parlez. Quel silence indomptable ! 0 triste abandon ! ô terreur ! Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? 0 Être éternel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon âme infirme est plongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits. Voilé dans le fond de ton être , tu fais les destins et les temps , et la vie et la mort , et la crainte et la joie, et l'espoir trompeur et crédule. Tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés; l'air frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir.

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