DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES
et le temps où je parle ne permettent peut-être pas dinsister sur ces vérités. Toutefois il ne peut nous dispenser de traiter chrétiennement un sujet chrétien; et quiconque n'aperçoit pas cette nécessité inévitable , ne connaît pas même les règles de la vraie éloquence. Pénétré de cette pensée , je reprends ce qui fait l'objet et le fonds de tout ce discours.
Nous avons reconnu la sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, qui fait le scandale des faibles ; l'impuissance de la fortune pour le vrai bonheur s'est offerte de tous côtés , et nous l'avons suivie jusqu'au pied du trône' . Élevons maintenant nos vues ; observons la vie de ces princes mêmes qui excitent la cupidité et l'envie du reste des hommes. Nous adorons leur grandeur et leur opulence; mais j'ai vu l'indigence sur le trône *, telle que les cœurs les plus durs en auraient été attendris : il ne m'appartient pas d'expliquer ce discours; nous devons au moins ce respect à ceux qui sont l'image de Dieu sur la terre. Aussi n'avons-nous pas besoin de recourir à ces paradoxes que le peuple ne peut comprendre; les peines de la royauté sont d'ailleurs assez manifestes. Un homme obligé par état à faire le bonheur des autres hommes , à les rendre bons et soumis , à maintenir en même temps la gloire et la tranquillité de la nation ; lorsque les calamités inséparables de la guerre accablent ses peuples ; qu'il voit ses États attaqués par un ennemi redoutable ; que les ressources épuisées ne laissent pas même la consolation de l'espérance, ô peines sans bornes ! quelle main séchera les larmes d'un bon prince dans ces circonstances ? S'il est touché, comme il doit l'être , de tels maux , quel accablement ! s'il y est insensible , quelle indigiîité ! Quelle honte, si une condition si élevée ne lui inspire pas la vertu! Quelle misère, si la vertu ne peut le rendre plus heureux ! Tout ce qui a de l'éclat au dehors éblouit notre vanité. Nous idolâtrons en secret tout ce qui s'offre sous les apparences de la gloire. Aveugles que nous
* Si Vauvenargues voyait Louis XV malheureux dans la partie la plus brillante du règne de ce prince , alors jeune et victorieux , quel poids n'auraient point ajouté à ses raisonnements les malheurs du successeur de Louis XV, de l'infortuné Louis XVI, périssant sur l'échafaudl F.
* L'auteur parle vraisemblablement de Stanislas Leczinski, roi de Pologne , dont il avait vu la cour à Nancy. Il avait pu voir aussi la famille du roi Jac(|ii('s , réduiliî à une extrême indigence, après la rcvolulion qui dépouilla ce prince du trône d'Angleterre. On connaît l'histoire de Charles le Gros, '|ui, après avoir réuni sur sa lèlc toutes les couronnes de Charlemagne, mourut de misère et de chagrin Tnii «««. F.
sommes, l'expérience et la raison devraient bien nous dessiller les yeux. Mêmes infirmités, mêmes faiblesses, même fragilité, se font remarquer dans tous les états ; même sujétion à la mort, qui met un terme si court et si redoutable aux grandeurs humaines. Un prince s'était élevé jusqu'au premier trône du monde par la protection d'un roi puissant'. L'Europe , jalouse de la gloire de son bienfaiteur, formait des complots contre lui. Tous les peuples prêtaient l'oreille et attendaient les circonstances pour prendre parti. Déjà la meilleure partie de l'Europe était en armes, ses plus belles provinces ravagées ; la mort avait détruit en un moment les armées les plus redoutables; triomphantes sous leurs ruines, elles renaissaient de leurs cendres; de nouveaux soldats se rangeaient en foule sous nos drapeaux victorieux; nous attendions tout de leur nombre, de leur chef* et de leur courage. Espérance fallacieuse! Ce spectacle nous imposait. Celui pour qui nous avions entrepris de si grandes choses touchait à son terme; la mort invisible assiégeait son trône; la terre l'appelle à son centre. Il descend aux sombres demeures où la mort égale à jamais le pauvre et le riche, le faible et le fort, le pru-
dent et le téméraire. Ses braves soldats.
qui
avaient perdu le jour sous ses enseignes, l'environnent saisis de crainte : 0 sage empereur ^ est-ce vous? Nous avons combatiu jusqu'au dernier soupir pour votre gloire. Nous aurions donné mille vies pour rendre vos Joîirs plus tranquilles. Quoi! sitôt vous nous rejoignez/ quoi! la mort a osé interrompre vos vastes des-
'■ On voit que l'aufeur parle ici de Charles-Albert, électeur de Bavière, couronné empereur à Francfort, le 24 janvier 1742, par le secours des armes de Louis XV, sous le nom de Charles VII. Accablé d'infirmités et dénué de ressources personnelles , il fut bientôt dépouillé de ce qu'il avait conquis , et ce ne fut que par le secours du roi de Prusse qu'il put rentrer dans ses États héréditaires, à Munich, où ib mourut le 20 janvier 1745 , dans la quarante-huitième année de son âge. On trouva, dit-on, ses poumons, son foie et son estomac gangrenés, des pierres dans ses reins , et un polype dans son cœur. F.
^ Au mois de janvier 1745, pendant lequel mourut Charles VII , un traité (ViDiion fut conclu à Varsovie entre la niiie de Hongrie , le roi d'Angleterre etda Hollande. L'ambassadeur des États-Généraux ayant rencontré le maréchal de Saxe dans la galerie de Versailles, lui demanda ce (ju'il pensait de ce traité. Je pense , répondit ce général, que xi le roi mon maître veut me donner carte blanclu!, j'irai lire à fa Haye l'original du traité avant la fln de Vannée. Celte réponse n'était pas une rodomontade : le maréchal de Sax(^ le prouva en gagnai\t la balaiilc de Fontenoy, le H mai I74r), peu (l>i temps après l'ouverture de la campagne. Mais Charles Vil , pour qtù l'on combattait, était déjà mort. Cependant la paix ne fut conclue «jue plus de trois ans après celte mort, le i < octobre 174»*. F.
VAIJVEINARGIIKS.
seins. Ah ! c'est maintenant que le sens des paroles de mon texte achève de se découvrir. Le pauvre et le riche se sont rencontrés, le sujet et le souverain; mais ces distinctions de souverain et de sujet avaient disparu , et ce n'était' plus que des noms. 0 néant des grandeurs humaines ! ô fragilité de la vie ! Sont-ce là les vains avantages sur lesquels , toujours prévenus, nous nous consumons de travaux^? Sontce \h les objets de nos empressements , de nos jalousies , de nos murmures audacieux contre la Providence? Dès que nos désirs injustes trou- ! vent des obstacles , dès que notre ambition insatiable n'est pas assouvie; dès que nous souffrons quelque chose par les maladies, juste suite de nos excès; dès que nos espérances ridicules sont trompées; dès que notre orgueil est blessé, nous osons accuser de tous ces maux, vrais ou imaginaires, cette Providence adorable de qui nous tenons tous nos biens. Que dis-je, accuser? Combien d'hommes, par un aveuglement qui fait horreur, portent l'impiété et l'audace jusqu'à nier son existence! La terre et les cieux la confessent; l'univers en porte partout l'auguste marque. Mais ces caractères, ces grands témoignages ne peuvent toucher leur esprit. Inutilement retentit à leurs oreilles la merveille des œuvres de Dieu : l'ordre permanent des saisons, principe fécond des richesses qu'enfante la terre ; les nuits succédant régulièrement aux jours, pour inviter l'homme au repos; les astres parcourant les cieux dans un effroyable silence , sans s'embarrasser dans leur cours; tant de corps si puissants et si impétueux enchaînés sous la même loi ; l'univers éternellement assujetti à la même règle ; ce spectacle échappe à leurs yeux malades et préoccupés. Aussi n'est-ce pas par sa pompe que je combattrai leurs erreurs : je veux les convaincre par ce qui se passe sur cette même terre qui enchante leurs sens, où se bornent toutes leurs pensées et tous leurs désirs. Je leur présenterai les merveilles sensibles qu'ils idolâtrent; tous les hommes, tous les états, tous les arts enchaînés les uns aux autres , et concourant également au maintien de la société ; la justice manifeste de Dieu dans sa conduite impénétrable; le pauvre soulagé, sans le savoir , par la privation des biens mêmes qu'il
' La première édition dit étaient. B.
^Sont-cc là les vains avantages, etc. Cette phrase est incorrecte. 11 faut pour lesquels, ou tourner la phrase autreni«''nt. S.
regrette; le riche agité, traversé, désespéré dans la possession des trésors qu'il accumule, puni de son orgueil par son orgueil , châtié du mauvais usage des richesses par l'abus même qu'il en ose faire; le pauvre et le riche également mécontents de leur état, et par conséquent également injustes et aveugles, car ils portent envie l'un à l'autre * et se croient réciproquement heureux ; le pauvre et le riche forcés par leur propre condition de s'entr'aider , malgré ïa jalousie des uns et l'orgueil injurieux des autres; le pauvre et le riche égalés enfin par la mort et par les jugements de Dieu.
S'il est des misères sur la terre qui méritent d'être exceptées, parce qu'elles paraissent sans compensation, prouvent - elles l'injustice de la Providence, qui donne si libéralement aux riches les moyens de les soulager, ou l'endurcissement de ceux-là mêmes qui s'en font un titre contre elle? Grands du monde 1 quel est ce luxe qui vous suit et vous environne ? quelle est cette somptuosité qui règne dans vos bâtiments et dans vos repas licencieux? Quelle profusion! quelle audace! quel faste insensé! Cependant le pauvre, affamé, nu, malade, accablé d'injures, repose à la porte des temples où veille le Dieu des vengeances. Cet homme , qui a une âme comme vous, qui a un même Dieu avec vous, même culte, même patrie , et sans doute plus de vertu , il languit à vos yeux , couvert d'opprobres ; la douleur et la faim intolérable abrègent ses jours; les maux qui l'ont environné dès son enfance, le précipitent au tombeau à la fleur de sa vie. O douleur I ô ignominie ! ô renversement de la nature corrompue ! Rejetterons-nous sur la Providence ces scandales que nous sommes inutilement chargés de réparer, et que la Providence venge si rigoureusement après la vie! Conclurions-nous donc autrement , si de tels désordres étaient sans vengeance, si les moyens de les prévenir nous avaient été refusés, si l'obligation de le faire était moins manifeste et moins expresse ?
Violateurs de la loi de Dieu , ravisseurs du dépôt qui nous est confié, nous ne nous contentons pas de nous livrer à notre dureté, à notre cupidité, à notre avarice : nous voulons encore que Dieu soit l'auteur de ces excès ; et quand on nous fait voir qu'il ne peut l'être, parce que cela détruirait sa perfection, aveuglés par ce qui devrait nous éclairer, encouragés par ce qui devrait nous confondre, enhardis peut-être par l'impunité
i Car ils portent envie Vun à Vautre. Il faut ils se portent envie l'un à Vautre. S.