‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 258 sur 343 · AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ

On dit: Si tout est nécessaire, il n'y a plus de vice. Je réponds qu'une chose est bonne ou

mauvaise en elle-même, et nullement parce qu'elle est nécessaire ou ne l'est pas. Qu'un homme soit malade parce qu'il le veut, ou qu'il soit malade sans le vouloir, cela ne revient-il pas au même ? Celui qui s'est blessé lui-même à la chasse n'est-il pas aussi réellement blessé que celui qui a reçu à la guerre un coup de fusil ? et celui qui est en délire pour avoir trop bu n'est-il pas aussi réellement fou , pendant quelques heures, que celui qui l'est devenu par maladie? Dira-t-on que Dieu n'est point parfait , parce qu'il est nécessairement parfait? Ne faut-il pas dire, au contraire, qu'il est d'autant plus parfait , qu'il ne peut être imparfait? S'il n'était pas nécessairement parfait, il pourrait déchoir de sa perfection, à laquelle il manquerait un plus haut degré d'excellence , et qui dès lors ne mériterait plus ce nom. Il en est de même du vice : plus il est nécessaire , plus 11 est vice ; rien n'est plus vicieux dans le monde que ce qui, par son fond, est incapable d'être bien. Mais, dira quelqu'un, si le vice est une maladie de notre âme , il ne faut donc pas traiter les vicieux autrement que des malades. Sans difficulté : rien n'est si juste , rien n'est plus humain. Il ne faut pas traiter un scélérat autrement qu'un malade ; mais il faut le traiter comme un malade. Or comment en use-t-on avec un malade? par exemple, avec un blessé qui a la gangrène dans le bras? si on peut sauver le bras sans risquer le corps, on sauve le bras ; mais si on ne peut sauver le bras qu'au péril du corps, on le coupe, n'est-il pas vrai? Il faut donc en user de même avec un scélérat : si on peut l'épargner sans faire tort à la société dont il est membre , il faut l'épargner; mais si le salut de la société dépend de sa perte , il faut qu'il meure : cela est dans l'ordre. Mais Dieu punira-t-il aussi ce misérable dans l'autre monde, qui a été puni dans celui-ci, et qui n'a vécu d'ailleurs que selon les lois de son être ? Cette question ne regarde pas les philosophes, c'est aux théologiens à la décider. Ah I du moins, continue-t-on, en punissant le criminel qui nuit à la société , vous ne direz pas que c'est un homme faible et méprisable, un homme odieux. Et pourquoi ne le dirais-je pas? Ne dites-vous pas vous-même d'un homme qui manque d'esprit, que c'est un sot ? et de celui qui n'a qu'un oeil , ne dites- vous pas qu'il est borgne? Assurément, ce n'est pas leur faute s'ils sont ainsi faits. Cela est tout différent, répondez- vous : je dis d'un homme qui manque d'esprit, que c'est un sot; mais je ne le méprise point. Tant mieux; vous faites fort bien : car si cet homme qui manque d'esprit a ITuiie

VAUVENARGUES

grande , vous vous tromperiez en disant que c'est un homme méprisablç; mais de celui qui manque en même temps d'esprit et de cœur, vous ne pouvez pas vous tromper en disant qu'il est méprisable, parce que dire qu'un homme est méprisable, c'est dire qu'il manque d'esprit et de cœur. Or on n'est point injuste quand on ne pense en cela que ce qui est vrai et ce qu'il est très-impossible de ne pas penser^ A l'égard de ceux que la naturfei favorisés des beautés du génie ou de la vertu , il faudrait être bien peu raisonnable pour se défendre de les aimer, par cette raison qu'ils tiennent tous ces biens de la nature. Quelle absurdité 1 Quoi 1 parce que M. de Voltaire est né poëte, j'estimerais moins ses poésies? parce qu'il est né humain , j'honorerais moins son humanité? parce qu'il est né grand et sociable, je n'aimerais pas tendrement toutes ses vertus ? C'est parce que toutes ces choses se trouvent en lui invinciblement, que je l'en aime et l'en estime davantage; et comme il ne dépend pas de lui de n'être pas le plus beau génie de son siècle , il ne dépend pas de moi de n'être pas le plus passionné de ses admirateurs et de ses amis. Il est bon nécessairement, je l'aime de même. Qu'y a-t-il de beau et de grand que ce que la nature a fait ? Qu'y a-t-il de difforme et de faible que ce qu'elle a produit dans sa rigueur? Quoi de plus aimable que ses dons, ou de plus terrible que ses coups? Mais, poursuivez-vous, malgré cela , je ne puis m'empêcher d'excuser un homme que la nature seule a fait méchant. Eh bien! mon ami, excusez-le; pourquoi vous défendre de la pitié? La nature a rempli le cœur des bons de l'horreur du vice; mais elle y a mis aussi la compassion, pour tempérer cette haine trop fière, et les rendre plus indulgents. Si la créance de la nécessité augmente encore ces sentiments d'humanité, si elle rappelle plus fortement les hommes à la clémence, quel plus beau système? 0 mortels , tout est nécessaire : le rien ne peut rien engendrer; il faut loncque le premier principe de toutes choses soit éternel ; il faut que les êtres créés , qui ne sont point éternels , tiennent tout ce qui est en eux de l'Être éternel qui les a faits. Pr, s'il y avait dans l'esprit de l'homme quelque chose de véritablement indépendant ; s'il y avait, par exemple , une volonté qui ne dépendît pas du sentiment et de la réflexion qui la précèdent, il s'ensuivrait que cette volonté serait à ellemême son principe. Ainsi il faudrait dire qu'une chose qui a commencé a pu se donner l'être avant que d'être; il faudrait dire que cette volonté, qui hier n'était point , s'est pourtant donné l'exis-

tence qu'elle a aujourd'hui : effet impossible et contradictoire. Ce que je dis de la volonté , il est aisé de l'appliquer à toute autre chose ; il est, dis-je , aisé de sentir que c'est une loi générale à laquelle est soumise toute la nature. En un mot, je me trompe fort, ou c'est une contradiction de dire qu'une chose est , et qu'elle n'est pas nécessairement. Ce principe est beau et fécond, et je crois qu'on en peut tirer les conséquences les plus lumineuses sur les matières les plus difficiles; mais le malheur veut que les philosophes ne fassent qu'entrevoir la vérité, et qu'il y en ait peu de capables de la mettre dans un beau jour.

Sur la justice.

La justice est le sentiment d'une âme amoureuse de l'ordre, et qui se contente du sien. Elle est le fondement des sociétés ; nulle vertu n'est plus utile au genre humain ; nulle n'est consacrée à meilleur titre. Le potier ne doit rien à l'argile qu'il a pétrie, dit saint Paul; Dieu ne peut être injuste. Cela est visible ; mais nous en concluons qu'il est donc juste , et nous nous étonnons qu'il juge tous les hommes par la même loi , quoiqu'il ne donne pas à tous la même grâce ; et quand on nous démontre que cette conduite est formellement opposée aux principes de l'équité, nous disons que la justice divine n'est point semblable à la justice humaine : qu'on définisse donc cette justice contraire à la nôtre. Il n'est pas raisonnable d'attacher deux idées différentes au même terme , pour lui donner tantôt un sens, tantôt un autre, selon nos besoins ; et il faudrait ôter toute équivoque sur une matière de cette importance.

Sur la Providence.

Les inondations ou la sécheresse font périr les fruits ; le froid excessif dépeuple la terre des animaux qui n'ont point d'abri ; les maladies épidémiques ravagent en tous lieux l'espèce humaine et changent de vastes royaumes en déserts; les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres, et le faible est la proie du fort. Celui qui ne possède rien , s'il ne peut travailler, qu'il meure : c'est la loi du sort ; il diminue et s'évanouit à la face du soleil , délaissé de toute la terre. Les bêtes se dévorent aussi entre elles : le loup, l'épervier, le faucon, si les animaux plus faibles leur échap» peut , périssent eux-mêmes; rivaux de la barbare cruauté des hommes , ils se partagent ses restes sanglants et ne vivent que de carnage. 0 terre ! ô terre ! tu n'es qu'un tombeau et un champ cou-

IMITAÏIOIN DE PASCAL.

vert de dépouilles ; tu u'eufantes que pour la mort. Qui t'a donné l'être? Ton âme paraît endormie dans ses fers. Qui préside à tes mouvements? Te faut-il admirer dans ta constante et invariable imperfection? Ainsi s'exhale le chagrin d'un philosophe qui ne connaît que la raison et la nature sans révélation.

Sur l'économie de l'univers.

Tout ce qui a l'être a un ordre, c'est-à-dire, une certaine manière d'exister qui lui est aussi essentielle que son être même : pétrissez au hasard un morceau d'argile ; en quelque état que vous le laissiez , cette argile aura des rapports , une forme et des proportions , c'est-à-dire un ordre, et cet ordre subsistera tant qu'un agent supérieur s'abstiendra de le déranger. Il ne faut donc pas s'étonner que l'univers ait ses lois et une certaine économie. Je vous défie de concevoir un seul atome sans cet attribut. Mais , dit-on , ce qui vous étonne, ce n'est pas que l'univers ait un ordre immuable et nécessaire, mais c'est la beauté , la grandeur et la magnificence de son ordre. Faibles philosophes 1 entendez- vous bien ce que vous dites? Savez-vous que vous n'admirez que les choses qui passent vos forces ou vos connaissances? Savez-vous que si vous compreniez bien l'univers , et qu'il ne s'y rencontrât rien qui passât les limites de votre ^pouvoir, vous cesseriez aussitôt de l'admirer. C'est donc votre très-grande petitesse qui fait un colosse de l'univers. C'est votre faiblesse infinie qui vous le représente dans votre poussière , animé d'un esprit si vaste , si puissant et si prodigieux. Cependant tout petits, tout bornés que vous êtes , vous ne laissez pas d'apercevoir de grands défauts dans cet infini , et il vous est impossible de justifier tous les maux moraux et physiques que vous y éprouvez. Vous dites que c*est la faiblesse de votre esprit qui vous empêche de voir l'utilité et la bienséance de ces désordres apparents. Mais pourquoi ne croyezvous pas tout aussi bien que c'est cette même faiblesse de vos lumières qui vous empêche de saisir le vice des beautés apparentes que vous admirez'? Vous répondez que l'univers a la

' Afais pourquoi ne croyez-vous pas tout au^si bien que c'est »ette même faiblesse de vos lumières qui vous empêche de sentir le vice de ces beautés apparentes que vous admirez? Cette idée parait absolument fausse; car la beauté de l'orilre qui régit l'univers est dans l'univers même. Ce que nous admirons , c'est que l'univers subsiste ; car nous ne pouvons douter qu'il subsiste. Qu'il puisse subsister autrement , mieux êi l'on veut, à la bonne heure; il n'en est pas moins vrai qu'il •ubsiste. Je puis voir plus loin , mais il n'en est pas moins I

meilleure forme possible, puisque Dieu l'a fait tel qu'il est. Cette solution est d'un théologien , non d'un philosophe. Or c'est par cet endroit qu'elle me touche , et je m'y soumets sans réserve. Mais je suis bien aise de faire connaître que c'est par la théologie , et non par la vanité de la philosophie , qu'on peut prouver les dogmes de la religion. ♦

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