‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 260 sur 343 · A M. LE MARQUIS DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE VAUVENARGUES

Sur un Éloge funèbre d'un officier, composé à Prague' .

L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré, monsieur, des larmes des miens, et l'éloge funèbre que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous , en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est que trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré et qui a rempli votre âme de ces sentiments qui condamnent le genre humain : plus les hommes sont méchants , plus la vertu est précieuse ; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus , parce qu'elle est la première de nos consolations. Voiià la première oraison funèbre que le coeur ait dictée ; toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut : qui parle longtemps parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible : quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? mais quand le bon domine, il faut être satisfait. D'ailleurs , ce n'est pas pour le public que vous avez écrit : c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur ; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler î Elles sont en effet le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent ; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur : elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoiles sont détestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre , et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobres.

Voyez cet Flogc, page ri70.

VAIJVENARGIJKS.

Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public ; car , après tout, quel Zoile pourrait médire de ce que l'amitié, la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier , et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague? Adieu , monsieur; soyez heureux , si les hommes peuvent l'être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir.

Je suis, avec les sentiments les plus tendres, etc. etc.'.

VOLTAIBE.

A M. DE VOLTAIRE

( Cette lettre s'est trouvée sans date. ) Je vous accable , monsieur , de mes lettres. Je sens l'indiscrétion qu'il y a à vous dérober à vous-même ; mais lorsqu'il me vient en pensée que je puis gagner quelque degré dans votre amitié ou votre estime , je ne résiste pas à cette idée. J'ai retrouvé , il y a peu de temps, quelques vers que j'ai faits dans ma jeunesse. Je ne suis pas assez impudent pour montrer moi-même de telles sottises ; je n'aurais jamais osé vous les lire; mais, dans l'éloignement qui nous sépare, et dans une lettre, je suis plus hardi. Le sujet des premières pièces est peu honnête. Je manquais beaucoup de principes lorsque je les ai hasardées ; j'étais dans un âge où ce qui est le plus licencieux paraît trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la liberté, et qui ne savait pas encore que le plaisir même a ses bornes. Je n'achevai pas le morceau commencé sur la mort d'Orphée; je crus m'apercevoir que les rimes redoublées que j'avais choisies n'étaient pas propres au genre terrible. Je jugeai selon mes lumières ; il peut arriver qu'un homme de génie fasse voir un jour le contraire. Si mes vers n'étaient que très-faibles, je prendrais la liberté de vous demander à quel degré ; mais je crois les voir tels qu'ils sont. Je n'ai pu cependant me refuser de vous donner ce témoignage de l'amour que j'ai eu de trèsbonne heure pour la poésie. Je l'aurais cultivée avec ardeur , si elle m'avait plus favorisé ; mais la peine que me donna ce petit nombre de vers

' Cette lettre, qui, dans la Correspondance générale de Voltaire, sp trouve sans date , a été écrite dans les derniers Jours de décernt)re 1745. B.

ridicules, me flt une loi d'y renoncer. Aimez, monsieur , malgré cette faiblesse , un homme qui aime lui-même si passionnément tous Us arts; qui vous regarde, dans leur décadence, comme leur unique soutien, et respecte votre génie autant qu'il chérit vos bontés '.

Vauvenabgues.

P. S. Vous avez eu la bonté, monsieur, de me faire apercevoir que le commencement de mon éloge funèbre exagérait la méchanceté des hommes. Je l'ai supprimé, et rétabli un ancien exorde qui peut-être ne vaut pas mieux. J'ai fait encore quelques changements dans le reste du discours , mais je ne vous envoie que le premier. J'espère toujours avoir le plaisir de vous voir à la fin de mai. Comme ce sera probablement ici la dernière lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire , je la fais sans bornes.

AU MÊME

À Paris, dimanche matin, mai 1746.

Je ne mérite aucune des louanges dont vous m'honorez. Mon livre est rempli d'impertinences et de choses ridicules. Je vais cependant travailler à le rendre moins méprisable % puisque vous voulez bien m'aider à le refaire. Dès que vous m'aurez donné vos corrections ' , je mettrai la main à l'œuvre. J'avais le plus grand dégoût pour cet ouvrage ; vos bontés réveillent mon amour-propre , je sens vivement le prix de votre amitié. Je veux du moins faire tout ce qui dépend de moi pour la mériter. J'ai dit à M. Marmontel ce que vous me chargiez de lui dire. J'attends impatiemment votre retour , et vous remercie tendrement.

Vauvenabgues.

AU MÊME

À Paris, lundi matin, mai 1740.

Vous me soutenez, mon cher maître, contre

' Cette lettre , trouvée sans date , suivit de près la précédente; tout porte à croire qu'elle est du mois de janvier 1746, B.

2 Vauvenargues préparait alors une édition de Vlntrodtiction à la connaissance de l'esprit humain, suivie de Réflexions et maximes, seuls ouvrages qu'il publia, et dont l'impression , commencée sous ses yeux , ne fut terminée qu'après sa mort. B.

3 Les corrections dont parle Vauvenargues, écrites à la marge du manuscrit, sont les notes de Voltaire qui se trouvtut dans celte édition. B.

LETTRES

l'eAtrôme découragement que m'inspire le sentiment de mes défauts. Je vous suis sensiblement obligé d'avoir lu sitôt mes Réflexions. Si vous êtes chez vous ce soir , ou demain, ou aprèsdemain , j'irai vous remercier. Je n'ai pas répondu hier à votre lettre , parce que celui qui l'a apportée l'a laissée chez le portier , et s'en était allé avant qu'on me la rendît. Je vous écrirais et je vous verrais tous les jours de ma vie , si vous n'étiez pas responsable au monde de la vôtre. Ce qui a fait que je vous ai si peu parlé de votre tragédie * , c'est que mes yeux souffraient extrêmement lorsque je l'ai lue , et que j'en aurais mal jugé après une lecture si mal faite. Elle m'a paru pleine de beautés sublimes. Vos ennemis répandent dans le monde qyi'il n'y a que votre premier acte qui soit supportable, et que le reste est mal conduit et mal écrit. On n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous , qu'on l'est depuis quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de lettres de Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre pièce. Le succès médiocre de la Princesse de Navarre et du Temple de la Gloire leur fait déjà dire que vous n'avez plus de génie. Je suis si choqué de ces impertinences , qu'elles me dégoûtent non-seulement des gens de lettres, mais des lettres mêmes. Je vous conjure , mon cher maître , de polir si bien votre ouvrage , qu'il ne reste à l'envie aucun prétexte pour l'attaquer. Je m'intéresse tendrement à votre gloire, et j'espère que vous pardonnerez au zèle de l'amitié ce conseil , dont vous n'avez pas besoin.

Vauvenàrgues.

' Vauvenàrgues veut ici parler de Sémiramis, qui ne fut représentée que deux ans plus tard, le 29 septembre 1748. B.

A M. AMELOT, Secrétaire d'État pour les affaires étrangères.

Monseigneur ,

Je suis sensiblement touche que la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire et celle que j'ai pris la liberté de vous adresser pour le roi , n'aient pu attirer votre attention. Il n'est pas surprenant, peut-être, qu'un ministre si occupé ne trouve pas le temps d'exan.iner de pareilles lettres ; mais , monseigneur , me permettrez- vous de vous dire que c'est cette impossibilité morale où se trouve un gentilhomme qui n'a que du zèle de parvenir jusqu'à son maître , qui fait le découragement que l'on remarque dans la noblesse des provinces , et qui éteint toute émulation? J'ai passé, monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions du monde , pour tâcher de me rendre capable des emplois où j'ai cru que mon caractère m'appelait ; et j'osais penser qu'une volonté si laborieuse me mettrait du moins au niveau de ceux qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs. Je suis pénétré, monseigneur, qu'une confiance que j'avais principalement fondée sur l'amour de mon devoir se trouve entièrement déçue. Ma santé ne me permettant plus de continuer mes services à la guerre , je viens d'écrire à M. le duc de Biron pour le prier de nommer à mon emploi. Je n'ai pu, dans une situation si malheureuse, me refuser à vous faire connaître mon désespoir. PardOnnez-moi, monseigneur, s'il me dicte quelque expression qui ne soit pas assez mesurée.

Je suis , etc. etc.

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