AVIS
Ce fut une heureuse découverte que celle des fragments inédits de Vauvenargues , du seul moraliste, du seul écrivain qui , en restant original , ait mérité d'être comparé à Pascal pour la vigueur, à la Bruyère pour la finesse , à Fénélon pour la grâce et la pureté. Ces fragments , que nous reproduisons ici , contiennent dix-huit Dialogues , plus de cent Pensées , autant de Maximes , un Éloge de Louis XV, des Réflexions sur Newton , Montaigne et Fontenelle , et quelques Remarques sur la poésie et l'éloquence. Toutes ces pièces sont précieuses , toutes reflètent plus ou moins la belle âme de l'auteur, toutes méritent de tenir une place dans ses œuvres , au moins comme études, si ce n'est toujours comme modèles ; dans toutes enfin on reconnaît ce goût si pur, cette vertu si élevée qui avait passionné Voltaire , et qui , suivant son expression , le consolait de la décadence du siècle.
M. Roux Alpheran , qui fut longtemps possesseur des manuscrits autographes de Vauvenargues , se décida enfin à les publier vers la fin de 1819, c'està-dire, plus de soixante-douze ans après la mort de l'auteur. C'est sur l'édition qui fut donnée à cette époque que nous publions la nôtre; mais plusieurs années auparavant, en 1813, le même éditeur avait fait paraître plusieurs lettres de Voltaire à Vauvenargues , et qui ne furent point réunies aux œuvres de ce dernier. Ces lettres, que nous recueillons avec soin , formaient une brochure de seize pages ; elles furent imprimées à Aix, et restèrent à peu près inconnues à Paris. Nous en citerons un passage qui pourra donner une idée de l'admiration , ou , pour mieux dire, de la vénération que ce sage de vingtsix ans inspirait à Voltaire. « Aimable créature! «^ beau génie! s'écriait-il, j'ai lu votre premier ma- « nuscrit, et j'y ai admiré cette hauteur d'une « grande âme qui s'élève au-dessus des petits bril-
« lants des Isocrates. Si vous étiez né quelques an- « nées plus tôt , mes ouvrages en vaudraient mieux -, « mais au moins , sur la fin de ma carrière , vous « m'affermissez dans la route que vous suivez. Le « grand , le pathétique , le sentiment , voilà mes « maîtres ; vous êtes le dernier. Je vais vous lire en- « core ; vous êtes la plus douce de mes consolations « dans les maux qui m'accablent. » Non , ce n'est pas là une de ces coquetteries banales dont le philosophe de Ferney fut toujours si prodigue : c'est l'hommage qu'une âme supérieure rend à la vertu dont elle éprouve l'influence. Il est des moments où Voltaire semblait né pour n'aimer qu'elle ; en lisant ce choix de lettres, on est tenté de croire que tout ce qui déshonore ses écrits appartient aux coteries de son siècle , et que le reste seul est à lui. Peut-être ne manqua-t-il à cet homme prodigieux , pour être toujours admirable, qu'un ami comme Vauvenargues. Si vous étiez né quelques aimées plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. N'est-ce pas l'aveu d'une conscience qui se reproche d'avoir trop sacrifié aux petites passions du jour? n'est-ce pas aussi le mouvement d'un cœur qui se sent fait pour les grandes choses, et qui sait qu'on n'y arrive que par la vertu ?
Toutes les lettres de ce recueil sont inspirées par le même enthousiasme, toutes renferment les mêmes sentiments et les mêmes éloges ; et cependant c'est un fait remarquable , que l'admiration de celui qui entraîna son siècle ne put donner de la renommée aux ouvrages de Vauvenargues. Le génie de ce jeune écrivain devait être méconnu de ses contemporains; et même, de nos jours, il n'est apprécié que par un petit nombre de lecteurs. Vauvenargues n'avait rien de ce qui séduit la multitude, de ce qui donne les succès du moment ; point de recherches , point d'affectations : il est à la fois simple et élevé, clair et profond , sage et animé ; et ce n'est pas le lot de tout le monde de savoir discerner les beautés naturelles