‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 262 sur 343 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

qui résultent de l'Iiarmonie parfaite du caractère de celui qui écrit avec ce qu'il écrit. Ainsi , dans les jours les plus brillants de notre littérature , lorsque la multitude dédaignait Phèdre et condamnait ^^/ialie , un homme seul , Boileau , leur prodiguait son admiration, et cet homme seul avait raison contre tout le monde : il jugeait comme la postérité. Mais quelle délicatesse de goût, quel sentiment exquis du beau il fallait avoir pour lutter ainsi contre le siècle ! Racine lui-même craignit de s'être trompé, et la voix de son ami ne put le rassurer. Bernadin de Saint -Pierre, encore inconnu à l'âge de plus de quarante ans , fait une lecture de Paul et Firginie chez M""" Necker, et ce chef-d'œuvre de grâce et de naturel endort un auditoire où se trouvaient Buffon, Thomas et l'abbé Galiani. II est vrai que le public vengea M. de Saint-Pierre du faux jugement de cette coterie ; mais , dans son découragement , peu s'en fallut qu'il ne brûlât tous ses manuscrits. Le sort de Vauvenarguès fut encore plus malheureux : cet esprit juste et sublime, qui n'eut d'autre illusion que de confondre la gloire avec la vertu , mourut apprécié de Voltaire et inconnu de ses contemporains. Le goût général se forme ordinairement sur celui de quelques esprits supérieurs ; mais lorsqu'il s'agit d'un livre qui sort de la route commune , le temps seul peut lui marquer sa place.

Une autre cause du peu de succès de Vauvenarguès, c'est la hauteur de ses pensées. Celuilà ne calomnie pas l'humanité, il la soulève. Il faut, en le lisant , se désaccoutumer des autres moralistes qui humilient notre vanité et déshonorent notre grandeur. Ses paroles nous rendent meilleurs par inspiration et par intuition; il nous traite comme s'il était sûr de trouver en nous un sage ou un héros, et c'est ainsi qu'il nous rend, pour ainsi dire, à notre nature primitive. Voyez ! il ne conseille pas la vertu, il l'exalte et la fait adorer. Les sentiments vulgaires lui sont inconnus. S'il jette un regard sur nos faiblesses et sur nos vices , ce n'est pas seulement pour les flétrir, mais pour les plaindre, mais pour nous montrer que nous leur sacrifions le bonheur. Enfin, l'homme est pour lui une créature sacrée, et l'estime qu'il nous témoigne nous porte à un tel degré de perfection, qu'il devient impossible d'en descendre. Voyez ! tout est amour , tout est bonté dans son cœur; il croit à la vertu parce qu'elle est en lui, et ce n'est qu'après une profonde étude de lui-même , qu'il a pu tracer cette ligne consolante pour l'humanité. Nous pouvons connaître toute notre imperjèction, sans être humiliés par cette vue. Combien cette pensée fondamentale donne de supériorité à Vauvenarguès sur tous les autres moralislos! De-

puis Fénélon , on n'avait pas fait entendre un pareil langage, et l'on est toujours tenté, en le lisant, de s'écrier comme Voltaire : « Beau génie ! aimable « créature! j'ai lu vos écrits, et je vais les lire en- « core! »

Quant au style de Vauvenarguès , il a mérité tant d'éloges , qu'il est difficile d'y rien ajouter. Veut-on savoir comment il a su rendre sublime une pensée qui avait été exprimée avant lui d'une manière brillante ? il suffit d'ouvrir les œuvres de M"'* de Lambert; on y lit: Rien ne peut plaire à l'esprit^ qu'il n'ait passé par le cœur. Vauvenarguès dégage cette pensée de ce qu'elle a d'étroit et de brillant; il dit: Les grandes pensées viennent du cœtcr. Et voilà une âme qui se peint, et tout le monde retient cette ligne, qui est l'expression du sublime.

Nous avons cherché à faire voir que le véritable but de Vauvenarguès était de venger l'homme des calomnies des moralistes. En effet, sans jamais entrer en lice avec eux, il renverse tous leurs systèmes, en leur présentant la vérité. Par exemple , le marquis de Lassay , qui a écrit une multitude de choses spirituelles peu connues, d'abord parce qu'il ne fît imprimer qu'un petit nombre d'exemplaires de ses Mémoires , puis parce que ses éditeurs en firent imprimer un trop grand nombre, que personne n'eut la curiosité de lire , car on ne lit les choses médiocres que si elles sont rares; le marquis de Lassay dit dans son ouvrage : // n'y a rien de si beau que l'esprit de l'homme , rien de si effroyable que son cœur. Ne semble-t-il pas que Vauvenarguès ait voulu répondre à cette injure , lorsqu'il a dit : Lt corps a ses grâces, l'esprit ses talents j le cœurn' aurait-il que des vices ? et l'homme, capable de raison , serait-il incapable de vertusl Souvent aussi Vauvenarguès se plaît à réfuter la Rochefoucauld, cet autre calomniateur de l'humanité, qui ne voit partout que des égoïstes , et chez qui le bien même est le résultat d'un vice. Ainsi la Rochefoucauld dit de la pitié : « que c'est une habile prévoyance des mal- « heurs où nous pouvons tomber, et que les services « que nous rendons sont, à proprement parler, un « bien que nous nous faisons par avance. «Vauvenarguès ne daigne pas répondre à un pareil sophisme; il établit la vérité, et son aspect tue le mensonge. « La pitié, dit-il, n'est qu'un sentiment « mêlé de tristesse et d'amour; je ne pense pas « qu'elle ait besoin d'être excitée par un retour sur « nous-mêmes, comme on le croit. Pourquoi la mi- « sère ne pourrait-elle faire sur nos cœurs ce que « fait la vue d'une plaie sur nos sens? N'y a-t-il pas « des choses qui affectent immédiatement l'esprit ;' « li'impression des nouveautés ne prévient-elle pas

VAUVENARGUES

« toujours nos réflexions? et notre âme est-elle in- « capable d'un sentiment désintéressé? etc. « Nous remarquerons que la forme dubitative ajoute ici à la force de la pensée; car chaque objection est appuyée sur des faits qui se réveillent naturellement dans la mémoire du lecteur, et il suffit de descendre en soi pour y reconnaître tous les sentiments queVauvenargues vient d'exprimer.

Nous ne dirons rien des Dialogues : ce ne sont que des études bien incomplètes. Les caractères y sont affaiblis, mal étudiés, et manquent quelquefois de vérité et toujours de profondeur. Ici Vauvenargues n'estqu'imitateur de Fénélon, et s'il reste au-dessous de son modèle , c'est que l'imitation ne sied pas au génie : il n'est grand que lorsqu'il ouvre la route. Toute allure empruntée l'arrête , toute préoccupation l'enchaîne ; mais bientôt il se dégage , et après l'imitation vient la création,

A la suite des Dialogues, viennent des Réflexions, des Maximes et des Caractères. Là l'auteur est original, et sa supériorité reparaît. Voici quelques-unes de ses pensées détachées qui donneront envie de connaître le recueil entier.

« Les passions des hommes sont autant de che- * mins ouverts pour aller à eux.

« Les grands hommes parlent comme la nature, « simplement.

« Les vues courtes multiplient les maximes et les « lois , parce qu'on est d'autant plus enclin à pres- «« crire des bornes à toutes choses , qu'on a l'esprit « moins étendu.

« Les vertus régnent plus glorieusement que la « prudence : la magnanimité est l'esprit des rois.

a II y a des hommes qui vivent heureux sans le ft savoir.

« Les grandes places instruisent promptementles « grands esprits.

« La science des mœurs ne donne pas celle des « hommes.

« Quelque service qu'on rende aux hommes , on « ne leur fait jamais autant de bien qu'ils croient « en mériter. »

Ces pensées sont à la fois délicates et profondes ; elles touchent à toutes les fibres du cœur et de l'intelligence. Le nouveau recueil que nous publions en renferme un grand nombre peut-être supérieures, mais que leur étendue nous empêche de citer. Nous terminerons donc ici cette courte préface, en faisant observer toutefois que les ouvrages les plus dignes d'être médités ne peuvent exercer d'influence qu'autant que nous avons la volonté de devenir meilleurs. Or c'est cette volonté si rare aujourd'hui que l*auteur des Maximes à l'art de réveiller en

nous : voilà pourquoi son livre est un véritable bienfait pour l'humanité. Il ne nous donne pas seulement ses pensées, il appelle les nôtres, et c'est ainsi qu'il nous amène à la sagesse , suivant cette maxime d'un homme peu connu, quoique très-distingué, le chevalier Temple, qui s'exprimait ainsi :« Lespen- « sées des hommes de génie nous rendent plus « savants , plus polis , plus agréables ; mais il n'y a « que les nôtres qui puissent nous rendre véritable- « ment sages et heureux. » ^

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