‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 267 sur 343 · PASCAL ET FÉNÉI.ON · texte numérisé non relu

PASCAL ET FÉNÉI.ON

FÉNÉLON

Dites-moi, je vous prie, génie sublime, ce que vous pensez de mon style?

PASCAL

Il est enchanteur, naturel, facile, insinuant. Vous avez peint les hommes avec vérité, avec feu et avec grâce : les caractères de votre Télémaque sont très-variés ; il y en a de grands , et même de forts , quoique ce ne fût point votre étude de les faire tels. Vous ne vous êtes point piqué de rassembler en peu de mots tous les traits de vos caractères ; vous avez laissé courir votre plume, et donné un libre essor à votre imagination vive et féconde.

FÉNÉLON

J'ai cru qu'un portrait rapproché annonçait trop d'art. Il ne m'appartenait point d'être en même temps concis et naturel ; je me suis borné à imiter la naïveté d'une conversation facile où l'on présente, sous des images différentes, les mêmes pensées, pour les imprimer plus vivement dans l'esprit des hommes

PASCAL

Cela n'a pas empêché qu'on ne vous ait reproché quelques répétitions ; mais il est aisé de vous excuser. Vous n'écriviez que pour porter les hommes à la vertu et à la piété; vous ne croyiez point qu'on pût trop inculquer de telles vérités, et vous vous êtes trompé en cela : car la plupart des hommes ne lisent que par vanité et par curiosité. Ils n'ont aucune affection pour les meilleures choses, et ils s'ennuient bientôt des plus sages instructions.

FÉNÉLON

J'ai eu tort, sans doute, de plusieurs manières : j'avais fait un système de morale ; j'étais comme tous les esprits systématiques, qui ramènent sans cesse toutes choses à leurs principes.

PASCAL

J'ai fait un système tout comme vous, et en voulant ramener à ce système toutes choses, je me suis peut-être écarté quelquefois de la vérité, et on ne me l'n point pardonné.

VAl^V^E^ARGUES.

FENELON.

Au moins ne s'est-il trouvé encore personne qui n'ait rendu justice à votre style. Vous aviez joint à la naïveté du vieux langage une énergie qui n'appartient qu'à vous, et une brièveté pleine de lumière ; vos images étaient fortes , grandes et pathétiques. Mais ce qu'il y a eu d'éminent en vous, ce en quoi vous avez surpassé tous les hommes, c'est dans l'art de mettre chaque chose à sa place, de ne jamais rien dire d'inutile, de présenter la vérité dans le plus beau jour qu'elle pût recevoir, de donner à vos raisonnements une force invincible, d'épuiser en quelque manière vos sujets sans être jamais trop long , et enfin de faire croître l'intérêt et la chaleur de vos discours jusqu'à la fin. Aussi Despréaux a-t-il dit que vous étiez également au-dessus des anciens et des modernes , et beaucoup de gens sensés sont persuadés que vous aviez plus de génie pour l'éloquence que Démosthène.

PASCiLL.

Vous me surprenez beaucoup ; je n'ai vu encore personne qui ait égalé les modernes aux anciens pour l'éloquence.

FÉNÉLON

Connaissez-vous la majesté et la magnificence de Bossuet? croyez-vous qu'il n'ait pas surpassé, au moins en imagination, en grandeur et en sublimité, tous les Romains et les Grecs? Vous étiez mort avant quHl parût dans le monde ; et vous n'avez point vu ces oraisons funèbres admirables où il a égalé peut-être les plus grands poètes, et par cet enthousiasme singulier dont elles sont pleines , et par cette imagination toujours renaissante qui n'a été donnée qu'à lui , et par les grands mouvements qu'il sait exciter, et enfin par la hardiesse de ses transitions, qui, plus naturelles que celles de nos odes , me paraissent aussi surprenantes et plus sublimes.

PASCAL

J'ai encore ouï parler ici avec estime de son Discours sur l'histoire universelle.

FÉNÉLON

C'est peut-être le plus grand tableau qui soit sorti de la main des hommes ; mais il n'est pas si admirable dans tous ses ouvrages. Il a fait une Histoire des variations qui est estimable ; mais si vous aviez traité le même sujet, vous auriez réduit ses quatre volumes à un seul , et

vous auriez combattu les hérésies avec plus de profondeur et plus d'ordre; car ce grand homme ne peut vous être comparé du côté de la force du raisonnement et des lumières de l'esprit : aussi a-t-il fait une foule d'autres ouvrages que vous n'auriez pas même daigné lire. C'est que les plus grands génies manquent tous par quelque endroit ; mais il n'y a que les petits esprits qui prennent droit de les mépriser pour leurs défauts. -.^

C »À\ 89J UvAHiiB 1A8CAL.

Tout ce que vous me dites me paraît vrai ; mais permettez-moi de vous demander ce que c'est qu'un certain évêque qu'on a égalé à Bossuet pour l'éloquence.

FÉNÉLON

Vous voulez parler sans doute de Fléchier; c'est un rhétem* qui écrivait avec quelque élégance, qui a semé quelques fleurs dans ses écrits, et qui n'avait point de génie. Mais les hommes médiocres aiment leurs semblables , et les r-héteurs le soutiennent encore dans le déclin de sa réputation. , ^iv it»

ÇASCAL.

N'y a-t-il point sous le beau règne de Louis XIV d'autre écrivain de prose, de génie?

FÉNÉLON

C'est un mérite qu'on ne peut refuser à la Bruyère. Il n'avait ni votre profondeur , ni l'élévation de Bossuet , ni les grâces que vous me trouvez ; mais il était un peintre admirable.

PASCAL

En vérité , ce nombre est bien petit ; mais le génie est rare dans tous les temps et dans tous les genres : on a vu passer plusieurs siècles sans qu'il parût un seul homme d'un vrai génie.

DIALOGUE VI

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