‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 268 sur 343 · MONTAIGNE ET CHARRON · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET CHARRON

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CHABBON

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Expliquons-nous, mon cher Montaigne, puisque nous le pouvons présentement. Que vouliez- vous insinuer quand vous avez dit : Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! Vérité au delà des Pyrénées, erreur au deçà "■ ? Avez-vous prétendu qu'il n'y eût pas une vérité et une justice réelle?

' L'auteur cite ici les paroles de Pascal (voyez Wé Penséei).

DIALOGUES

MONTAIGNE

J'ai prétendu , mon cher ami , que la plupart des lois étaient arbitraires , que le caprice des hommes les avait faites , ou que la violence les avait imposées. Ainsi elles se sont trouvées fort différentes selon les pays , et quelquefois trèspeu conformes aux lois de l'équité naturelle. Mais comme il n'est pas possible que l'égalité se maintienne parmi les hommes, je prétends que c'est justement qu'on soutient les lois de son pays, et que c'est à bon titre qu'on en fait dépendre la justice. Sans cela , il n'y aurait plus de règle dans la société , ce qui serait un plus grand mal que celui des particuliers lésés par les lois.

CHARBON

Mais , dites-moi , parmi ces lois et ces coutumes différentes , croyez-vous qu'il s'en trouve quelques-unes de plus conformes à la raison et à l'équité naturelle que les autres ?

MONTAIGNE

Oui , mon ami , je le crois ; et cependant je ne pense pas que ce fût un bien de changer celles qui paraissent moins justes : car , en général , le genre humain souffre moins des lois injustes que du changement des lois ; mais il y a des occasions et des circonstances qui le demandent.

CHARRON

Et quelles sont ces circonstances où l'on peut justement et sagement changer les lois?

MONTAIGNE

C'est sur quoi il est difficile de donner des règles générales. Mais les bons esprits, lorsqu'ils sont instruits de l'état d'une nation , sentent ce que l'on peut et ce qu'on doit tenter; ils comiaissent le génie des peuples , leurs besoins , leurs vœux , leur puissance ; ils savent quel est l'intérêt général et dominant de l'État ; ils règlent là-dessus leurs entreprises et leur conduite.

CHARRON

Il faut avouer qu'il y a bien peu d'hommes assez habiles pour juger d'un si grand objet, peser les fruits et les inconvénients de leurs

Montaigne, de qui Pascal a emprunté cette idée, s'est servi des paroles suivantes : « Quelle beauté est-ce que ie voyais hier cncresdit, et demain lie Veslre plus? Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent? Mensonge au monde qui se tient au delà. Essais, liv. II, ciiap. 2. S.

démarches, et embrasser d'un coup d'œil toutes les suites d'un gouvernement qui influe quelquefois sur plusieurs siècles, et qui est assujetti pour son succès à la disposition et au ministère des États voisins.

MONTAIGNE

C'est ce qui fait, mon cher Charron, qu'il y a si peu de grands rois et de grands ministres.

CHARRON

S'il vous fallait choisir entre les hommes qui ont gouverné l'Europe depuis quelques siècles, auquel donneriez-vous la préférence?

MONTAIGNE

Je serais bien embarrassé. Charles-Quint, Louis XII, .Louis XIV, le cardinal de Richelieu , le chancelier Oxenstiern , le duc d'Olivarès, Sixte-Quint et la reine Elisabeth ont tous gouverné avec succès et avec gloire , mais avec des principes, des moyens et une politique différente.

CHARRON

C'est que l'état , la puissance , les mœurs , la religion, etc. des peuples qu'ils gouvernaient différaient aussi beaucoup, et qu'ils ne se sont point trouvés dans les mêmes circonstances.

MONTAIGNE

Quand ils se seraient trouvés dans la même position , et qu'ils auraient eu à gouverner dans les mêmes circonstances les mêmes peuples , il ne faut pas croire qu'ils eussent suivi les mêmes maximes et formé les mêmes plans ; car il ne faut pas croire qu'on soit assujetti à un seul plan pour régner avec gloire. Cliacun , en suivant son génie particulier, peut exécuter de grandes choses. Le cardinal Ximenès n'aurait point gouverné la France comme celui de Richelieu ' , et l'aurait vraisemblablement bien gouvernée. Il y a plusieurs moyens d'arriver au même but. On peut même se proposer un but différent, et que celui qu'on se propose et celui qu'on néglige soient accompagnés de biens et d'inconvénients égaux; car vous savez qu'il y a en toutes choses des inconvénients inévitables.

I Comme celui de Richelieu. Celte incorrection se trouve dans le manuscrit; il faudrait répéter le cardinal, ou dire, comme Richelieu. B.

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