‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 272 sur 343 · CÉSAR ET BRUTUS · texte numérisé non relu

CÉSAR ET BRUTUS

CÉSAB.

Mon ami , pourquoi me fuis-tu ? n'as-tu pas éteint dans mon sang la liaine que tu m'as portée ? ^^ , jf j.jyq0.^j, jj tj, ^i,i(^p^ ,

BRUTU9. t.

César, je ne t'ai point haï. J'estimais ton génie, ton courage.

Mais je t'aimais tendrement, et tu m'as arraché la vie.

BRUTUS

C'est une cruauté barbare où j'ai été poussé

qui s'était engagée entre le souverain et les grands vassaux de la couronne, ceux-ci commirent une faute dont les conséquences ont été funestes pour eux et pour la nation : ils séparèrent leurs intérêts de l'intérêt du peuple, et se crurent assez forts par eux-mêmes pour maintenir les prérogatives qu'ils avaient usurpées dans des temps d'anarchie, et sous des rois faibles. S'ils s'étaient appuyés du peuple , comme les barons d'Angleterre avaient fait dans des circonstances semblables , ils auraient pu conserver comme eux une influence directe sur le gouvernement, et la nation aurait joui de ses anciens privilèges; l'équilibre se serait établi naturellement entre les divers ordres de l'État , et aurait prévenu les guerres et les révolutions qui depuis trois siècles ont tourmenté la France.

Nos rois furent plus habiles que la haute noblesse ; ils se concilièrent l'amour et l'estime du tiers état : ils accordèrent quelques privilèges aux communes , mais ils ne donnèrent pas au peuple toute la liberté et les droits dont il aurait dû jouir d'après les constitutions primitives de la monarchie. Toutefois ces concessions les rendirent populaires, et, dans aucun pays de l'Europe , les souverains n'ont été plus aimés de leurs sujets qu'en France. Ce fut donc par des vues politiques que Louis XI se familiarisait avec les bourgeois de Paris, et ne dédaignait point de les admettre dans sa confiance. Leur affection lui fut plus d'une fois utile dans les différentes guerres qu'il eut à soutenir ; mais il les fit servir à ses projets, sans rien faire pour eux et pour la nation en général.

Quelques historiens, entre autres Duclos, ont cherché à nous donner une haute idée du génie politique de Louis XI : il est vrai qu'il réunit à la couronne plusieurs provinces , et qu'il abaissa l'orgueil des grands ; mais il commit deux fautes capitales qui suffiraient pour faire douter s'il ne dut pas ses succès à la fortune plutôt qu'à sa prudence. La première fut de se livrer entre les mains de Charles le Téméraire, qui le força d'assister à la prise de la ville de Liège, dont il était l'allié et le protecteur ; la seconde , plus grave encore , fut de ne pas prévenir le mariage de Marie de Bourgogne avec l'empereur Maximilien , union qui a été pour la France pendant plusieurs siècles une source de guerres et de calamités.

Louis XI rapportait tout à sont intérêt. L'amitié ni la reconnaissance n'entrèrent jamais dans son cœur. Fils ingrat, père dénaturé , maître cruel , roi sanguinaire et superstitieux , il ne fut vraiment habile que dans l'art de tromper. On le soupçonne d'avoir fait empoisonner son frère le duc de Berry. Il est le seul roi dans l'histoire qui, par le raffinement de sa cruauté, ait rendu la justice même odieuse. Enfin il vécut en tyran et mourut en lâche. Il aurait fallu un Tacite ou un Montesquieu pour écrire son histoire. On dit que ce dernier s'en était occupé, et que par mégarde son secrétaire avait jeté le manuscrit au feu. C'est uue perte qui peut-être nç aéra jamais réparée. S. \ .-

par l'erreur de la gloire et par les principes d'un© vertu fausse et farouche.

CESAB.

Tu étais né humain et compatissant : tu n'as été cruel que pour moi seul , qui t'aimais avec tendresse.

j c^jjt j luau:) i*inn tif brutus.

D ou naissait dans ton cœur cette amitié j'avais si peu méritée ?

que

CÉSAR

Ta jeunesse m'avait séduit, et ton âme fière et sensible avait touché la mienne.

BRUTUS

J'ai fait ce que j'ai pu pour reconnaître ta bonté pour moi : je me reprochais mon ingratitude; je sentais que tu méritais d'être aimé ; tu me faisais pitié lorsque je songeais à t'immoler à la liberté, et je me reprochais ma barbarie.

CESAR

Et avec tout cela je n'ai jamais fléchi toi cœur!

BRUTUS

Je n'ai jamais pu t'aimer : ton génie, ton âge, le mien , te donnaient sur moi trop d'ascendant. Je t'admirais , et je ne t'aimais point.

CÉSAR. '^'"^"'^«^^^j'^

Est-ce que l'estime empêche l'amitié ?

BRUTUS

Non , mais le respect l'affaiblit ; et peut-être qu'il y a un âge où l'on ne peut plus être aimé.

CÉSAR

Tu dis vrai : le mérite inspire du respect ; mais il n'y a que la jeunesse qui soit aimable. C'est une vérité affreuse. Il est horrible d'avoir encore un cœur sensible à l'amitié , et d'être prfvé des grâces qui l'inspirent.

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BRUTOSV

Kn s.i>^nn fid

Voilà la source de l'ingratitude des jeunes gens. L'amitié de leurs parents, de leurs bienfaiteurs, leur est souvent onéreuse. Cependant je crois que les belles âmes peuvent surmonter leur instinct ou sortir en ce pomt des règles générales, j^jj^j^-^

DIALOGUES

La tienne était haute et sensible , et cependant

Je m'éfSÎsïaissé imposer par lés discours et la philosophie de Caton; j'aimais ardemment la gloire : cette passion étouffa dans mon cœur toutes les autres. Mais daigne croire qu'il m'en a coûté pour trahir ce que je devais à ton amitié et à ton mérite.

CÉSÀB.

Va , je t'ai pardonné même en mourant. L'amitié va plus loin que la vertu , et passe en magnanimité la philosophie que tu as préférée.

BBUTUS»

Tu parles de l'amitié des grandes âmes telles que la tienne. Mais ce pardon généreux que tu m'accordes augmente mon repentir ; et je n'ai de regret à la vie que par l'impuissance où me met la mort de te témoigner ma reconnaissance.

DIALOGUE X

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