‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 279 sur 343 · FÉNÉLON ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

FÉNÉLON ET RICHELIEU

Je n'ai qu'une seule chose à vous reprocher, votre ambition sans bornes et sans délicatesse.

FANELON.

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'■') BICHELIBU.

cTest^çett'e'ambition des grands hommes /'aimable philosophe, qui fait la grandeur des États.

FÉNÉLON

C'est elle aussi qui les détruit et qui les abime sans ressource.

BICHELIEU. ,

C'est-à-dire qu'elle fait toutes choses sur la terre. C'est elle qui domine partout et qui gouverne l'univers.

FENELON.

Dites plutôt que c'est l'activité et le courage.

i. ■>'.-- '. '- BICHELIBU. '-

Oui, l'activité et le courage. Mais l'un et l'autre ne se trouvent guère qu'avec une grande ambition et avec l'amour de la gloire.

Êh quoi 1 Votre" Ëminence croirait-elle que la prudence et la vertu ne pourraient résister à l'ambition, gouverner sans elle et l'assujettir !

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Cela n'est guère arrivé , mon cher ami ; et il y a bien de l'apparence que ce qui n'arrive point ou qui n'arrive que rarement , n'est point selon l^Silois de la nature. .. . ,, . ,. .,, , , , ,

N'a-t-on pas vu des ministres et des princes sans ambition?

BICHELIBU.

Ces ministres et ces prince&^'hibn aimable ami, ne gouvernaient point par eux-mêmes; les plus habiles avaient sous eux des esprits ambitieux qui les conduisaient à leurs fins sans qu'ils le sussent, ; iro»,. te, >n i jnrj o?

.. ^ ,, '■*'■': ■■^'^'''^^'téitiia-mj'^ -

Je vous en nommeraf, plj^urs qui ont gouverné par eux-mêmes.

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AICHEUEU.

Hél qui vous a dit que ceux que vous me nommeriez n'avaient pas dans le cœur une ambition secrète qu'ils cachaient aux peuples ? Les grandes affaires, l'autorité, élèvent les âmes les plus faibles , et fécondent ce germe d'ambition que tous les hommes apportent au monde avec la vie. Vous, qui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits , ne vouliez-vous pas vous insinuer dans les esprits, faire prévaloir vos maximes ? n'étiez-vous pas fâché qu'on les négligeât ? . ,

FÉNÉLON

Il est vrai que j'étais zélé pour mes maximes ; mais parce que je les croyais justes, et non parce qu'elles étaient miennes.

BICHELIBU.

Il est aisé, mon cher ami, de se faire illusion là-dessus. Si vous aviez eu un esprit faible, vous auriez laissé le soin à tout autre de redresser le genre humain : mais parce que vous étiez né avec de la vertu et de l'activité, vous vouliez assujettir les hommes à votre génie particulier. Croyez-moi, c'est là de l'ambition.

FÉNÉLON

Cela peut bien être. Mais cette ambition qui va en tout au bien des peuples , est bien différente de celle qui rapporte tout à soi et que j'ai combattue.

BICHELIBU. r* !. • ,

Ai-je prétendu le contraire , mon aimable ami ? L'ambition est l'âme du monde;, mais il faut qu'elle soit accompagnée de vertus , d'humanité , de prudence et de grandes vues, pour feire le

DIAlLOctlÈsf"

bonheur des peuples el assurer la gloire de ceux qui gouvernent.

DIALOGUE XV

BRUTUS ET UN JEUNE ROMAIN, n

LE JEUNE HOMME

Ombre illustre, daignez m'aimer. Vous avez été mon modèle tant que j'ai vécu ; j'étais ambitieux comme vous, je m'efforçais de suivre vos autres vertus. La fortune m'a été contraire ; j'ai trompé sa haine ; je me suis dérobé à sa rigueur en me tuant.

BKlîTUS."

Vous avez pris ce parti-là bien jeune, mon ami. Ne vous restait-il plus de ressources dans le monde?

LE JEUNE HOMME* . ,-

J'ai cru qu'il ne m'en restait d'autre que le hasard, et je n'ai pas daigné l'attendre.

BRUTUS

A. quel titre demandiez-vous de la fortune? Étiez-vous né d'un sang illustre? .^f^:^-

LE JEUNE HOMME

J'étais né dans l'obscurité ; je voulaiis m'ennoblir par la vertu et par la glmre.

BRUTUS

# Quels moyens aviez-vous choisis pour vous élever? car, sans doute, vous n'aviez pas un désir vague de faire fortune sans vous attacher à un objet particulier?

LE JEUNE HOMME

' ^ Je croyais pouvoir espérer de m'avancer par mon esprit et par mon courage ; je me sentais l'âme élevée.

BBUTUS.

Vous cultiviez avec cela quelque talent ? car vous n'ignoriez pas qu'on ne s'avance point par la magnanimité , loi-squ'on n'est piis à portée de la développer dans les. grandes affaii'es.

LE JEUNE HOMME

Je connaissais un peu le cœur humain ; j'aiïùim l'intirigiie; j'espérais de me rendre maître de l'esprit des autres. Par la on peut aller à

Oui, lorsqu'on est avancé dans la carrière et connu des grands. Mais qu'aviez-vous fait pour vouii mettre en passe et vous faire connaître ? Vous distinguiez-vous à la guej^jTB ? ^

I LE JEUNE HOM^.^ ^^*^« ^^"^^'«'

Je me présentais froidement à tous les dangers, et je remplissais mes devoirs ; mais j'avais peu de goût pour les détails de mon métier. Je croyais que j'aurais bien fait dans les grands emplois; mais je négligeais de me faire une réputation dans les petits.

BKDIEOS^

Et vous flattiez-vous qu'on devinerait ce talent que vous aviez pour les grandes choses , si vous ne l'annonciez dans les petites? , »

..i:i^'--A;'-^j'Zr IX, JEUNE HOMME, a' j!r £08 ailo^.» '

Je ne m'en flattais que trop , ombre illustre ; car je n'avais nulle expérience de la vie, et on ne m'avait point instruit du monde. Je n'avais pas été élevé pour la fortune.

BBUTUS.

Aviez- vous du moins cultivé votre esprit pour l'éloquence? .> .....o

LE JEUNE HOMME

Je la cultivais autant que les occupations de la guerre le pouvaient permettre; j'aimais les lettres et la poésie ; mais tout cela était inutile sous l'empire de Tibère, qui n'aimait que la politique, et qui méprisait les arts dans sa vieillesse. L'éloquence ne menait plus à Rome aux dignités : c'était un talent inutile pour la fortune, et qu'on n'avait pas même occasioii de Bçiettrp eu pratique. ^'^ ' '' *

BRUTUS

Vous deviez donc vous attacher aux choses qui pouvaient vous rendre agréable à votre maître , et utile à votre patrie dans l'état où cUe se trouvait alors. .

LE JEUNE HOMME

J'ai reconnu la vérité de ce que vous dites; mais je l'ai connue trop tard, et je me suis tué moi-même pour me punir de mes fautes.

BRUTUS

Vos fauks ne sont pas inexc»9îvW«, mon «nu*.

V(Çjys n'aviez pas pris les vrais chemins de la foriiune; mais vous pouviez réussir par d'autres moyens, puisque mille gens se sont avancés sans mérite et sans industrie estimable. Vous vous condamnez trop sévèrement : vous êtes comme la plupart des hommes, qui ne JMgçn$ gu^re.iie leur conduite que par le succès.^»,^ ^.^[ ^fj^^n -nj.x^

LE JE^NE HOMME

Il m'est très-doux, grande ombre, que vous m'excusiez. Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu : vous êtes le premier à qui j'ai avoué mon ambition , et qui m'avez pardonné ma mauvaise fortune.

VAUVEIMAKCtlttS.

BBUTDSV

Héiàsl si je vous avais coiïhu dans le monde, j'aurais tâché de vous consoler dans vos disgrâces. Je vois que vous ne manquiez ni de vertu , ni d'esprit , ni de courage. Vous auriez fait votre fortune dans un meilleur temps, car vous avez l'âme romaine. „ „, ^^r,- ( *

XE JEUNE HOMMBH**'^ ^^'' *? ""

*^ Si cela est ainsi, mon cher Brutus, je ne dois point regretter mon malheur. La fortune est partiale et injuste ; ce n'est pas un grand mal de la manquer, lorsqu'on peut se répondre qu'on l'a méritée; mais quand on la possède indignement et à titre injuste , c'est peu de chose. Elle ne sert qu'à faire de plus grandes fautes et à augmenter tous les vices.

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