‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 286 sur 343 · IX · texte numérisé non relu

IX

Sur les mauvais écrivains.

Il y a, ce me semble, une chose qui domine dans les écrivains sans génie : c'est l'envie d'avoir de l'esprit, et la fatigue que ce soin leur coûte ; car il est naturel que ces ouvrages de la volonté portent l'empreinte de leur origine. On voit un auteur qui travaille d'abord pour penser , et qui, après avoir formé quelques idées, toujours imparfaites, et bien plus subtiles que vraies, s'efforce de persuader ce qu'il ne croit pas; de faire sentir ce qu'il ne sent pas; d'enseigner ce que lui-même ignore ; qui , pour développer ses réflexions, dit des choses tout aussi faibles et aussi obscures que ses pensés mêmes : car ce qu'on conçoit vivement, on n'a pas besoin de le commenter ; mais ce qui est pensé sans justesse , on l'exprime sans précision. L'esprit se peint dans la parole, qui est son image; et les longueurs du discours sont le sceau des esprits stériles et des imaginations ténébreuses : aussi remarque-t-on dans les ouvrages de ceux dont je parle bien du remplissage et très-peu dépensées utiles. S'il fallait en juger par leurs écrits , un livre n'est pas un tableau où les yeux s'attachent d'eux-mêmes et saisissent avidement les fortes images du vrai ; ce n'est pas l'invention d'un homme qui par son travail nous épargne à nous-mêmes la peine de nous appliquer pour nous instruire : cela devrait être ; il n'est pas. Un homme modeste est obligé lui-même de se fatiguer pour trouver le mérite d'un ouvrage où l'on n'a voulu quelquefois que le divertir ; et comme il n'imagine pas qu'un gros volume puisse ne contenir que peu de matière, ou que ce qui a coûté visiblement tant de travail soit si dépourvu d'ajiréments, il croirait vo-

REFLEXIOINS SlJR DIVERS SUJETS.

lontiers que c'est sa faute s'il n'est pas plus amusé ou plus instruit. Je voudrais que ceux qui écrivent, poètes, orateurs, philosophes, auteurs en tout genre, se demandassent du moins à euxmêmes : Les pensées que j'ai proposées, les sentiments que j'ai voulu inspirer, cette conviction, cette lumière, cette évidence de la vérité, ces passions que j'ai tâché de faire naître , étaientelles dans mon propre esprit? Je voudrais qu'ils gravassent en gros caractère dans leur atelier : Que l'auteur est pour le lecteur, mais que le lecteur n'est pas fait pour admirer l'auteur qui lui est inutile.

Sur les philosophes modernes.

Le but des anciens philosophes était de porter les hommes à la vertu. Le dessein caché des modernes est de nous en détourner, en nous insinuant que nous en sommes incapables ; et moi , je leur dis que nous en sommes capables. Car, quand je parle de la vertu , je n'entends point ces qualités imaginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire, puisqu'elles ne sont que son ouvrage : je parle de cette supériorité des âmes fortes que l'éternel auteur de la nature a daigné accorder à quelques hommes ; je parle d'une grandeur de rapport, qui est cependant très-réelle , car il n'y a point d'objets dans la nature qui n'aient des rapports nécessaires, et qui ne soient grands ou petits , forts ou faibles , bons ou mauvais , relativement les uns aux autres. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connaître. Que nous enseignent donc les philosophes, en disant qu'il n'y a ni vertu, ni grandeur, ni vice, ni force dans les hommes? Veulent-ils nier ces rapports et ces proportions immuables? Non; cela serait trop absurde. Prétendent-ils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à l'infini ? Est-ce là le mystère de leurs ouvrages ? et n'ontils que cela à nous apprendre ? Peut-on abuser du langage avec autant de témérité, et se rendre plus ridicule par plus de folie ?

Si quelqu'un s'avisait de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants, fondé sur ce que les uns et les autres demeureraient en quelque manière confondus à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres- mes amis, ne dii'iez-vous pas de cet ouvraiJjc qu'il vsl la rvvt'iic

de quelque pédant, et le plus inutile de tous les écrits ?

Mais si vous demandiez à un médecin un remède contre la fièvre, et qu'il vous répondît que tous les hommes sont destinés à mourir; si vous commandiez un habit bien large à votre tailleur, et qu'il eût la sottise de vous dire qu'il n'y a rien de large en ce monde , que l'univers même est étroit.... J'ai honte d'écrire de telles impertinences ; mais il me semble que c'est à peu près les discours de nos philosophes. Nous leur demandons les chemins de la sagesse , et ils nous disent que tout est folie! Nous voudrions être encouragés à la vertu , et ils raisonnent à perte de vue sur la faiblesse de l'esprit humain ! Pensent-ils que nous ignorons cette faiblesse ? Mais vous-même , me diront-ils , croyez-vous qu'on ne sache pas ce que vous dites? Pratiquez-le donc , si vous le savez ! et ne m'obligez pas de vous redire ce qu'on vous a dit , et dont vous profitez si peu ; car, tant que vous parlerez comme vous faites , je croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir, et je vous traiterai comme le peuple , qui comprend très-peu ce qu'il croit, qui fait rarement ce qu'il sait, et qui emprunte, selon ses besoins, des circonstances et ses mœurs et ses opinions.

Sur la difficulté de peindre les caractères.

Lorsque tout un peuple est frivole et n'a rien de grand dans ses mœurs, un homme qui hasarde des peintures un peu hardies doit passer pour un visionnaire. Ses tableaux manquent de vraisemblance, parce qu'on n'en trouve pas les modèles dans le monde. Car l'imagination des hommes se renferme dans le présent , et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences. Il faudrait donc, quand on veut peindre avec hardiesse, attacher de telles peintures à un corps d'histoire , ou du moins à une fiction, qui pût leur prêter, avec la vraisemblance de l'histoire, son autorité. C'est ce que la Bruyère a senti à merveille. Il n(; manquait pas de génie pour faire de grands caractères ; mais il ne l'a presque jamais osé. Ses portraits paraissent petits, quand on les compare à ceux du Têléniaque ou des oraisons de Rossuet. Il a eu de bonnes raisons pour écrire connue il a fait, et on ne peut trop l'en louer. Cependant c'est être sévère que d'oblig(;r tous les écrivains à sr renfermer dans les mœurs de

YAUVENÂRGUES.

leurtempii om 4p leur pays. On potirrait, t^lje ne me trompe , leur donner un peu plus dp liberté, et permettre aux peintres modernps de sortir quelquefois de leur siècle, à condition qu'ils w sfirtiraient jamais dp la naturp.

Sur les anciens et les modernes.

Un Athénien pouvait parler avec véhémence de la gloire à des Athéniens ; un Français à des Français, nullement : il serait honni. L'imitation des anciens est fort trompeuse. Telle hardiesse qu'on admire avec raison dans Démosthène, passerait pour déclamation dans notre bouche. J'en suis fort fâché ; nous sommes un peu trop philosophes. A force d'avoir ouï dire que tout était petit ou incertain parmi les hommes, nous croyons qu'il est ridicule de parler affirmativement et avec chaleur de quoi que ce soit. Cela a banni l'éloquence des écrits modernes : car l'unique objet de l'éloquence est de persuader et de convaincre. Or on ne va point à ce but quand on ne parle pas très-sérieusement. Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas , celui qui doute ne persuade pas ; rien n'est plus sensible. Mais la maladie de nos jours est de vouloir badiner de tout ; on ne souffre qu'à peine un autre style.

CARACTERES

PRÉFACE

Ceux qui n'aiment que les portraits brillants et les satires ne doivent pas lire ces nouveaux Caractères. On n'a cherché à peindre ni les gens du monde, ni les ridicules des grands, quoiqu'on sache combien ces peintures sont plus propres à flatter ou la vanité , ou la malignité , ou la curiosité du peuple. L'auteur a préféré, autant qu'il a pu, <e qui convient en général à tous les hommes , à ce qui est particulier à quelques conditions ; il a plus négligé le ridicule que toute autre chose , parce que le ridicule ne présente ordinairement les hommes que d'un seul côté, qu'il charge et grossit leurs défauts; qu'en faisant sortir vivement ce qu'il y a de vain et de faible dans la nature, il eu déguise toute la grandeur; et qu'enfin il contente pen l'esprit d'un philosophe , plus touclié de la peintme d'une seule vertu que de toutes ces petites défectuosités , dont les esprits faibles sont si avides.

On aurait aimé à développer en quelques endroits , nonsculement les qualités du cœur, mais même ces différences

fines de l'esprit qui échapi>eut quelquefois aux meilleuife yeux. Mais parce que de tels caractère» auraient été des définitions plutôt que des portraits, on n'a pas osé s'y arrêter. Les hommes ne sont vivemeqt frappés que des images , et ils entendent toujours mieux les choses par les yeux que par les oreilles.

On a imité Théophraste et la Bruyère autant qu'on l'a pu ; mais parce qu'on l'a pu très-rarement , à peine s'apcrcevra-t-on que l'auteur se soit proposé ces grands modèles.

L'éloquence de la Bruyère , ses tours singuliers et hardis , et son caractère toujours original , ne sont pas des choses qu'on puisse imiter. Théophraste est moins délicat, moins orné, moins fort, moins sublime : ses portraits, chargés de détails, sont quelquefois un peu traînants; mais la simplicité et la vérité de ses images les ont fait passer jusqu'à nous. Tout auteur qui peint la nature est sûr de durer autant que son modèle , et de n'être jamais atteint par ses copistes.

Si j'osais reprocher quelque chose à la Bruyère, ce serait d'avoir trop tourné et trop travaillé ses ouvrages. Un peu plus de simplicité et de négligence aurait donné peutêtre plus d'essor à son génie, et un caractère plus haut à ses expressions fières et sublimes.

Théophraste a d'autres défauts : son style me paraît moins varié que celui du peintre moderne; et il n'en a connu ni la hardiesse, ni la précision, ni l'énergie.

A l'égard des mœurs qu'ils ont décrites , ce sont celles des hommes de leur siècle , qu'ils ont imitées l'un et l'autre avec la plus naïve vérité. La Bruyère, qui a vécu dans un siècle plus raffiné et dans un royaume puissant , a peint une nation polie , riche , magnifique , savante et amoureuse de l'art. Théophraste , né au contraire dans une petite république, où les hommes étaient pauvres et moins fastueux , a fait des portraits qui , aujourd'hui , nous paraissent un peu petits. .

S'il m'est permis de dire ce que je pense , je ne crois pas que nous devions tirer un grand avantage de ce raffinement ou de ce luxe de notre nation. La grandeur du faste ne peut rien ajouter à celle des hommes. La politesse même et la délicatesse , poussées au delà de leurs bornes , font regretter aux esprit^ naturels la simplicité quelles détruisent. Nous perdons quelquefois bien plus en nous écartant de la nature , que nous ne gagnons à la polir. L'art peut devenir plus barbare que l'instinct qu'il croit corriger.

Je n'oserais pousser plus loin mes réflexions à la tête d'un si petit ouviage. La négligence avec laquelle on a écrit ces caractères , le défaut d'imagination dans l'expression , la langueur du style , ne permettent pas d'en hasa**- ^er un plus grand nombre. Il faudrait peut-être avoir honte de laisser paraître le peu qu'on e;n ose donner.

Aceste, ou le misanthrope amoureux.

Aceste ' se détourne à la rencontre de ceux

' Quelques personnes ont cru trouver une foute dans c^ mot ; cependant l'auteur a bien écrit Aceste , et non pas Ah reste, comme ces personnes ont paru le croira. B.

CARACTERES

qu'il volt venir au-devant de lui ; il fuit les plaisirs qui le cherchent; il pleure et il cache ses larmes. Une seule personne qui ne l'aime pas, cause toute sa rêverie et cette profonde tristesse. Aceste la voit en dormant , lui parle , se croit écouté ; il croit voyager avec elle dans un bois , à travers des rochers et des sables brûlants; il arrive avec elle parmi des barbares : ce peuple s'empresse autour d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Aceste se trouve à une bataille, et couvert de blessures et de gloire, il rêve qu'il expire dans les bras de sa maîtresse; car l'imagination d'un jeune homme agite son sommeil de ces chimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maîtresse ; il oublie quelquefois en la voyant ce qu'il s'est préparé de lui dire : plus souvent encore il lui parle sans préparation , avec cette impétuosité et cette force que sait inspirer la plus vive et la plus éloquente des passions. Sa grâce et sa sincérité l'emportent enfin sur les vœux d'un rival moins tendre que lui ; et l'amour, le temps, le caprice, récompensent des feux si purs. Alors il n'est plijs ni timide ni inquiet , ni vain ni jaloux ; il n'a plus d'ennemis , il ne hait personne , il ne porte envie à personne : on ne peut dépeindre sa joie , ses transports , ses discours sans suite , son silence et sa distraction. Tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens, qui ont manqué à ses ordres, ne le trouvent à leur retour ni sévère ni impatient ; il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, qu'il ne veut troubler la joie de persomie. Le premier misérable qu'il rencontre est comblé , sans l'avoir prévu , des marques de sa compassion. Si tous les hommes, dit Aceste, voulaient s'entr'aider, il n'y aurait point de malheureux; mais l'affreuse et inexorable dureté des riches retient tout pour elle , et la seule avarice fait toutes les misères de la terre.

Vimportant.

Un homme qui a médiocrement d'esprit et beaucoup d'amour-propre, appréhende le ridicule comme un déshonneur; quoiqu'il soit pénétré de son mérite , la plus légère improbation l'aigrit , et la plaisanterie la plus douce l'embarrasse; lui-même a cependant cette sincérité désagréable qui vient de l'humeur et de la sécheresse de l'esprit, source de la raillerie la plu» amère. Il a l'esprit net mais étroit, etplus jwste

dans ses expressions que dans ses idées ; la roideur de son caractère fait haïr ses sincérités et sa probité fastueuse : ses manières dures l'ont aussi empêché de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrins qu'il ait éprouvés dans sa vie ; mais ils ne l'ont pu corriger de ses défauts : suivi de toutes les erreurs de la jeunesse dans un âge déjà avancé, il joue encore l'important parmi les siens , et ne peut se passer du monde , qui est son idole.

IHson, ou IHmpertiîient.

Ceux qui sont insolents avec leurs égaux s'échappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs , soit pour se justifier de leur bassesse , soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence, qui leur fait perdre très-souvent le fruit de leurs services, soit enfin par défaut de jugement , et parce qu'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connaître Pison, jeune homme ambitieux et sans mœurs, sans pudeur, sans délicatesse ; d'un esprit hardi mais peu juste , plus intempérant que fécond , et plus laborieux que solide; patient néanmoins, complaisant , capable de souffrir et de se modérer; très-brave à la guerre, où il avait mis l'espérance de sa fortune, et propre à ce métier par son activité, par son courage et par son tempérament inaltérable dans les fatigues : trop ami cependant du faste ; engagé par ses espérances à une folle et ruineuse profusion; accablé de dettes contre l'honneur; peu sûr au jeu, mais sachant soutenir avec impudence un nom équivoque ; sachant sacrifier les petits intérêts , et la réputation même , à la fortune ; incapable de concevoir qu'on pût parvenir par la vertu ; privé de sentiment pour le mérite; esclave des grands, né pour les servir dans le vice , pour les suivre à la chasse et à la guerre , et vieillir parmi les opprobres , dans une fortune médiocre.

Ergaste , ou C officieux par vanité,

Ergaste n'avait ni esprit ni passions , mais une excessive vanité qui lui tenait lieu d'âme, et qui était le principe de tout ce qu'on voyait en lui , sentiments, pensées, discours ; c'était là tout son fonds et tout son être. Il n'aimait ni les femmes , ni le jeu, ni la musique, ni la bonne chère; tous les homiTies, tous les pnys, tous les livres, lui

VAUVEINARGIJES.

étaientégaux; il n'aimait rien. Tout ce qui donnait dans le monde de la considération lui était également propre, et il n'y cherchait que cela. Empressé par cette raison à faire valoir ses talents ; servant beaucoup de gens sans obliger personne ; l'acile et léger, il promettait en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvait tenir qu'à une seule. Un étranger arrivait dans la ville qu'Ergaste ne connaissait point , il allait le voir le premier, lui offrait ses chevaux et sa maison , et faisait redemander à son ami un remise qu'il l'avait forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions , et aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

Calistène.

Calistène ne connaît pas le plaisir qu'il peut y avoir dans un entretien familier, et à épancher son cœur dans le secret. S'il est seul avec une femme ou avec un homme d'esprit , il attend avec impatience le moment de se retirer. Quoiqu'il soit assez vif, il paraît froid. Quoiqu'il soit grand parleur, il ne parle point ; il bâille , il regarde sa montre , il se lève , et il se rasseoit : on sent qu'il n'est point à sa place , et que quelque chose lui manque. Il lui faut un théâtre , une école , et un peuple qui l'environne ; là il parle seul et longtemps, et parle quelquefois avec sagesse. Les obligations indispensables de sa place , ses études, ses distractions, ses attentions scrupuleuses pour les grands , la préoccupation de son mérite, ne lui laissent pas le loisir de cultiver ses amis, ni même d'avoir des amis. Il est ivre de ses talents et de la faveur du public. Le commerce des grands qui le recherchent lui a fuit perdre le goût de ses égaux. Il s'ennuie de ceux qu'il estime , lorsqu'ils n'ont que de l'agrément et du mérite, quoiqu'il ne prime lui-même que par cet endroit. Il n'honore que la vertu, et ne néglige que les vertueux. Laborieux d'ailleurs , pénétrant , d'un esprit facile et orné , fécond par sa vivacité et sa mémoire, mais sans invention; tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages.

Vï.

€otin , ou le bel esprit.

Cotin se pique d'estimer les grandes choses, parce qu'il est vain. Il affecte de mépriser l'éloquence de l'expression et la justesse même des pensées, qui, à ce qu'il dit quelquefois, ne sont

point essentielles au sublime. Il ignore que le génie ne se caractérise en quelque sorte que par l'expression. La seule éloquence qu'il aime est l'ostentation et l'enflure. Il réclame ' ces vers pompeux et ces magnifiques tirades qu'on a tant vantés autrefois :

Serments fallacieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte , Heureux déguisements d'un immortel courroux , Vains fantômes d'État , évanouissez-vous !

Et vous qu'avec tant d'art cette feinte a voilée , Recours des impuissants, haine dissimulée. Digne vertu des rois , noble secret de cour , Éclatez, il est temps, et voici votre Jour».

Cotin sait encore admirer des sentences et des antithèses , même hors de leur place ; mais il ne connaît ni la force ni les mouvements des passions, ni leur désordre éloquent, ni leurs hardiesses , ni ce sublime simple qu'elles cachent dans leurs expressions naturelles; car les hommes vains n'ont point d'âme, et croient la grandeur dans l'esprit. Ils aiment les sciences abstraites, parce qu'elles sont épineuses et supposent un esprit profond. Ils confondent l'érudition et l'étalage avec l'étendue du génie. Partisans passionnés de tous les arts, afin de persuader qu'ils les connaissent , ils parlent avec la même emphase d'un statuaire , qu'ils pourraient parler "de Milton. Tous ceux qui ont excellé dans quelque genre , ils les honorent des mêmes éloges ; et si le métier de danseur s'élevait au rang des beaux-arts , ils dh-aient de quelque sauteur, ce grand homme, ce grand génie; ils l'égaleraient à Virgile, à Horace et à Démosthène.

vn.

Egée , ou le bon esprit.

Egée, au contraire, est né simple, paraît ne se piquer de rien , et n'est ni savant ni curieux ; il hait cette vaine grandeur que les esprits faux idolâtrent, mais la véritable l'enchante et s'empare de tout son cœur. Son âme , obsédée des images du sublime et de la vertu , ^e peut être attentive aux arts qui peignent de petits objets. Le pinceau naïf de Dancourt le surprend sans le passionner, parce que cet auteur comique n'a saisi que les petits traits et les grossièretés de la nature. Ainsi il met une fort grande différence entre ces peintures sublimes qui ne peuvent être

' Dans le manuscrit on lit il réclame; si l'auteur n'a pas voulu dire il déclame , il donnait au verbe réclamer une autre acception que celle reçue de nos jours. 11 lui fait signilier, il dit U7ie seconde fois, il répèti'.. B.

» Corneille, Rodogune, acte II, se. i.

CARACTERES

inspirées que par les sentiments qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation ni grandeur d'esprit dans les peintres , quoiqu'elles demandent autant de travail et de génie. Egée laisse adorer, dit-il, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux ; mais il ne peut estimer les talents que par le caractère qu'ils annoncent. Il respecte le cardinal de Richelieu comme un grand homme, et il admire Raphaël comme un grand peintre ; mais il n'oserait égaler des vertus d'un prix si inégal. Il ne donne point à des bagatelles ces louanges démesurées que dictent quelquefois aux gens de lettres l'intérêt ou la politique ; mais il loue très-sincèrement tout ce qu'il loue , et parle toujours comme il pense.

Le critique borné.

Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël. De même un auteur, tel qu'il soit, se regarde, sans hésiter, comme le juge de tout autre auteur. S'il rencontre des opinions dans un ouvrage qui anéantissent les siennes, il est bien éloigné de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose , il dit que l'auteur est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis ; il condamne tout un ouvrage sur quelques pensées, dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parce qu'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Descartes, qu'il n'aurait jamais aperçues de lui-même, il ne manque pas de se croire l'esprit bien plus juste que ce philosophe 5 quoiqu'il n'ait aucun sentiment qui lui appartienne, presque point d'idées saines et développées, il est persuadé cependant qu'il sait tout ce qu'on peut savoir ; il se plaint continuellement qu'on ne trouve rien dans les livres de nouveau ; et si on y met quelque chose de nouveau, il ne peut ni le discerner, ni l'apprécier, ni l'entendre: il est comme un homme à qui on parle un idiome étranger qu'il ne sait point, incapable de sortir de ce cercle de principes connus dans le monde, qu'on apprend, en y entrant, comme sa langue.

ÏX.

Batylle, ou fauteur frivole.

Batylle cite Horace et l'abbé de Chaulieu pour prouver qu'il faut égayer les sujets les i)lus sérieux, et mêler le solide à l'agréable: il donne

pour règle du style ces vers délicats et légers:

Qu'est-ce qu'esprit? raison assaisonnée.

Par ce seul mot la dispute est bornée.

Qui dit esprit, dit sel de la raison ;

Donc sur deux points roule mon oraison :

Raison sans sel est fade nourriture ;

Sel sans raison n'est solide pâture.

De tous les deux se forme esprit parfait;

De l'un sans l'autre un monstre contrefait. v

Or quel vrai bien d'un monstre peut-il naître?

Sans la raison , puis-je vertu connaître?

Et sans le sel dont il faut l'apprêter,

Puis-je vertu faire aux autres goûter?

J. B. Rousseau , Épitre à Clément Marot, livre I, épître 3.

Selon ces principes qu'il commente , il n'oserait parler avec gravité et avec force, sans bigarrer son discours de quelque plaisanterie hors de sa place : car il ne connaît pas les agréments qui peuvent naître d'une grande solidité. Batylle ne sait donner à la vérité ni ces couleurs fortes qui sont sa parure, ni cette profondeur et cette justesse qui font sa hauteur ; ses pensées frivoles ont besoin d'un tour ingénieux pour se produire ; mais ce soin de les embellir en fait mieux sentir la faiblesse. Une grande imagination aime à se montrer toute nue, et sa simplicité, toujours éloquente , néglige les traits et les fleurs.

Ernest y ou V esprit présomptueux.

Un jeune homme qui a de l'esprit n'estime d'abord les autres hommes que par cet endroit ; et à mesure qu'il méprise davantage ce que le monde honore le plus, il se croit plus éclairé et plus hardi ; mais il faut l'attendre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soi-même , il y a comme un cercle d'erreurs par lequel il est difficile de se dispenser de passer. Mais les grandes âmes s'éclairent dans ces routes obscures où tant d'esprits justes se perdent ; car elles ont été formées pour la vérité , et elles ont des marques pour la reconnaître qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Ernest, dans un dge qui excuse tout, ne promet pas cependant cet heureux retour; né avec de l'esprit, il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'on ne connaît que par le cœur. Semblable à ceux qui n'ayant point d'oreille font des systèmes ingénieux sur la musique, ou prennent le |)arti de nier l'harmonie, et disent qu'elle est arbitraire et idéale, Ernest ose assurer que la vertu n'est qu'un r.inlôme ; il est I rès-persuadé (|ue les grands hommes sout ceux qui ont su le plus habilement

VAUVEINARGUES.

tromper les autres. César, selon lui, n'a été clément, Marius sévère, Scipion modéré, que parce qu'il convenait ainsi à leurs intérêts. Il croit que Caton et Brutus auraient été de petits-maîtres dans ce siècle , parce qu'il leur eût été plus honorable et plus utile. Si on lui nomme M. de Turenne ou le maréchal de Vauban, si sincèrement vertueux malgré la mode, il n'estime pas de tels personnages, qui n'ont été grands que par instinct, et les traite de petits génies, avec quelques femmes de ses amies qui ont de l'esprit comme les anges. En un mot, il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion, et rapporte tout à l'esprit, comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui croyant ne dépendre que de la raison, sont éternellement les dupes de l'opinion et du plus petit amourpropre.

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