AVERTISSEMENT
Comme il y a des gens qui ne lisent que pour trouver des erreurs, j'avertis ceux qui liront ces Réflexions , que s'il y en a quelqu'une qui présente un sens peu conforme à la piété, l'auteur désavoue ce mauvais sens, et souscrit le premier à la critique qu'on en pourra faire. Il espère cependant que les personnes désintéressées n'auront aucune peine à bien interpréter ses sentiments. Ainsi , Içrsqu'il dit : La pensée de la mort nous trompe , parce quelle nous fait oublier de -vivre , il se flatte qu'on verra bien que c'est de la pensée de la mort sans la vue de la religion, qu'il veut parler. Et encore ailleurs lorsqu'il dit : La conscience des mourants calomnie leur -vie, il est fort éloigné de prétendre qu'elle ne les accuse pas souvent avec justice. Mais il n'y a personne qui né sache que toutes les propositions générales ont leurs exceptions. Si on n'a pas pris soin de les marquer, c'est parce que le genre d'écrire que l'on a choisi ne le permet pas. il suffira de confronter l'auteur avec lui-même pour connaître la pureté de ses principes.
J'avertis encore les lecteurs qu'on n'a jamais eu pour objet , dans cet ouvrage , de dire des choses nouvelles , quoiqu'il piiisse s'y en rencontrer un assez grand nombre. Tout est dit , assure l'auteur des Caractères , et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes , et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs , le plus beau et le meilleur est enlevé '.... Les personnes d' esprit j ajoute-t-il, ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur est nouveau , etc. Que cette réflexion de la Bruyère soit fausse ou solide , je ne doute pas que les meilleurs esprits ne soient bien aises qu'on leur remette quelquefois devant les yeux leurs propres sentiments et leurs idées. Puisque nous nous lassons si peu de voir représenter, sur nos théâtres, les mêmes passions, revêtues de quelques couleurs et de quelques circonstances différentes , pourquoi les amateurs de la vérité seraient-ils fâchés qu'on les entretienne des objets de leurs connaissances et de leurs éludes? Si on s'est servi des pensées ou des expressions de quelqu'un , il est facile de les rapporter à leur auteur. Celui qui a écrit ces Réflexions aime assez la gloire pour ne pas chercher à s'approprier celle d'un autre. Il ne s'est jamais proposé , dans cet ouvrage, que de développer, selon ses forces, les réflexions dont il est le plus louché.
I Ce qui fait que tant de gens d'esprit, en ap-
' ' La Bruyère, chnp. V\ Des ouvrages de VctjA'il. B.
paitiiice, pai'lent, jugent, entendent, agissent si peu à propos et si mal, est qu'ils n'ont qu'un esprit d'emprunt. On ne mAche point avec des dents postiches, quoiqu'elles paraissent au dehors comme les autres.
La naïveté se fait mieux entendre que la précision; c'est la langue du sentiment, préférable en quelque manière à'celle de l'imagination et de la raison , parce qu'elle est belle et vulgaire,
On ne s'élève point aux grandes vérités sans enthousiasme ; le sang-froid discute et n'invente point. Il faut peut-être autant de feu que de justesse pour faire un véritable philosophe.
La Bruyère était un grand peintre, et n'était pas peut-être un grand philosophe. Le duc de la Rochefoucauld était philosophe, et n'était pas peintre.
Il y a des hommes qui jugent très-bien , mais avec du temps. On leur propose quelquefois des choses simples , et ils ne les saisissent point. On en est étonné, ils le sont eux-mêmes; car ils se croient de la pénétration , et ils n'ont que du jugement.
580. Les grands hommes parlent si clairemrnt, que les sophistes ne s'aperçoivent pas qu'ils pensent profondément; ils ne reconnaissent pas la philosophie quand l'éloquence la rend populaire, ou qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. La vérité toute nue , quelque éclat qu'elle ait , ne les frappe pas. Ils veulent des définitions, des divisions, des détails et des .irguments \ Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits , ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
Bien n'affaiblit plus un discours que de pro-
' Voltaire a écrit à la marge du manuscrit : Mais c'est cela qui est nu.
VAIIVENAKGIIES.
poser trop d'exemples et d'entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fréquentes, rompent l'unité et fatiguent, parce que l'esprit ne peut suivre une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir tout d'un coup la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes , et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
Si quelqu'un trouve un livre obscur, l'auteur ne doit pas le défendre. Osez justifier vos expressions, on attaquera votre sens. Oui, dirat-on , je vous entends bien ; mais je ne voulais pas croire que ce fût là votre pensée,
.327. Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vieux? Je le crois sans peine. L'ambition, la gloire , l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois, mais parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux et s'en cache , soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses , sut parce qu'il veut le paraître '.
Il y a peu d'esprits qui connaissent le prix de la naïveté , qui ne fardent point la nature. Les enfants coiffent leurs chats , et mettent des gants à un petit chien. Les hommes aiment teU lement la draperie, qu'ils tapissent jusqu'aux Ciievaux.
Tous les ridicules des hommes ne caractéri-
' Dans le supplément publié par M. Belin , au lieu de cette ISIaxime on en lit une qui , dans les Œuvres , se retrouve en entier sous le n° 282, Nous la remplaçons par une réflexion qui fait aussi double emploi ; mais cette redite nous a para indispensable parce que , d'après tous les éditeurs qui nous ont précédé , nous avons imprimé une faute grossière en mettant vicieux pour vieux. Le texte du manuscrit dit vieux ei non vicieux, comme on le trouve dans les OEuvi*es, à la Maxime 327. B.
REFLEXIONS ET MAXIMES
sent peut-être qu'un seul vice , qui est la vanité. Et comme les passions des esprits frivoles sont subordonnées à cette faiblesse , c'est probablement la raison pourquoi il y a si peu de vérité dans leurs manières , dans leurs mœurs et dans leurs plaisirs. La vanité est ce qu'il y a de plus naturel dans les hommes , et ce qui les fait sortir le plus souvent de la nature.
Pourquoi appelle-t-on académique un discours fleuri, élégant, ingénieux, harmonieux, et non un discours vrai et fort, lumineux et simple? Où cultivera-t-on la vraie éloquence, si on l'énerve dans l'Académie?
Les grands hommes dogmatisent; le peuple croit. Ceux qui ne sont ni assez faibles pour subir le joug , ni assez forts pour l'imposer, se rangent volontiers au pyrrhonisme. Quelques ignorants adoptent leurs doutes, parce qu'ils tournent la science en vanité ; mais on voit peu d'esprits altiers et décisifs qui s'accommodent de l'incertitude , principalement s'ils sont capables d'imaginer : car ils se rendent amoureux de leurs systèmes, séduits les premiers par leurs propres inventions.
279. Descartes s'est trompé dans ses principes, et ne s'est pas trompé dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande faiblesse de ceux qui n'imaginent point , est de se croire seuls judicieux et raisonnables. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes ont été celles de trois ou quatre mille philosophes qui l'ont suivi, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreurs en leur privé nom, parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés , sans le savoir, par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans les détails et les conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bniit.