‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 299 sur 343 · ELOGE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

ELOGE DE LOUIS XV

Rien ne caractérise un mauvais règne comme la flatterie portée à l'excès , et je n'ai jamais lu la vie de Louis ;XIV sans être étonné qu'un si grand roi ait été loué comme un tyran. Il n'y a point de louanges qu'on n'ait employées et en quelque sorte épuisées pour flatter son âme ambitieuse; et après cet emportement qui ne fart que farder sa gloire, il semble qu'il ne soit resté que le silence aux vertus de son successeur : mais un silence si respectueux marquera peut-être mieux la force de son caractère supérieur à l'adulation , que les plus pompeuses paroles. Oui, j'ose dire que les louanges les plus recherchées seraient moins assorties au caractère de ses sentiments ; il fallait que sa modestie incorruptible reçût ce témoignage singulier, et ce nouvel hommage attendait sa vertu.

Toutefois je ne dois pas craindre, dans l'obscurité qui me cache , d'épancher mon cœur sur sa vie, et ma faible voix de si loin n'offensera pas son oreille. Grand roi, permettez-moi du moins d'admirer cette modestie qui mérite à si juste titre les louanges qu'elle refuse, cette haute modération qui ne s'est jamais démentie , cette inépuisable sagesse.... Je n'enti-eprendrai pas de marquer tous les dons que le ciel a versés sur vous; détourné d'un travail si noble par

' f>.t(« Maxime a ('U\ imprirncie dans los Œuvres sous le n» '/b9. On y Jit : Le sol s'assoupit, et fuit ta sieste, elc. C'est probablenienl une faute. Les expressions du manuseril sont fait diète : expressions qui offrent un sens trèa-précis ; c'eslà-dIre, ta nourriture du gntie ne peut ftre à l'una^jr dit.

Hnf. \\.

VAlJVElNAKGUJiS.

d'autres devoirs, je laisse à des mains plus savantes ce vaste sujet.

Un roi révéré de ses peuples, protecteur sévère des lois et de l'innocence opprimée, montra, dans un siècle barbare, la même sagesse sur le même trône. Aidé d'un ministre fidèle , partageant avec lui les soins de son État et l'amour de la paix , et l'ardeur du travail, et le zèle du bien public , son règne semble avoir été le glorieux modèle du vôtre. Mais ni ce sage roi n'était né sur le trône, ni son heureux ministre , élevé de bonne heure à cet éminent caractère, n'a eu la destinée du vôtre. Il était réservé à ce siècle de voir ua roi né dans la pourpre , rassemblant dans une jeunesse si exposée à la séduction, avec toutes les qualités du trône, les vertus d'un particulier , et un particulier ' blanchi dans les conditions ordinaires possédant les talents d'un roi dans la plus extrême vieillesse. Pardonnez-moi , Louis , de mêler vos louanges à celles d'un sujet honoré par vousmême d'une si constante affection et d'une si pleine confiance. Vous avez fait paraître aux yeux de l'univers ce que d'autres ont déjà dit : que la sagesse sait rapprocher sans effort toutes les conditions et tous les âges, et que le cœur d'un jeune et magnanime prince ne peut Hre fixé que par les avantages et les grâces de hi vertu. Vous l'aviez rencontrée dans ce sage ^ leillard avec ses immortels attraits, et vos mains loyales décoraient de tous les dons de la fortune bu vie défaillante. Maintenant ce puissant génie Veille dans le sein de la mort sur les destinées de l'État, et ses mânes, pleins des désordres et des troubles de l'univers, se conseillent dans le silence et l'obscurité du tombeau. N'appréhendez rien, ombre illustre, du cours inconstant des affaires; quoi que la fortune entreprenne, votre place est marquée chez la postérité, et vous aurez le sort de ces deux {grands ministres^ accusés en mourant par la haine publique et depuis toujours admirés. La gloire du roi votre maître vous assure cette haute et immortelle destinée. Que ne pouvez-vous du ttrcueil , affranchi des lois de la mort , lui rendre à lui-même témoignage ! Oh ! si vous étiez a ma place, que n'aurions-noiis pas lieu d'attendre 1 Vous avez été le témoin des prodiges de son enfance. Quel prince fut jamais dans la force •;le l'âge, ou plus ferme ou plus juste, ou plus Impénétrable, ou plus attaché aux devoirs et aux

Le carcUn;il de Flruiv.

- Kiehelicu, IM.i/.arin.

bienséances du trône? Quel céda jamais moins à rimix)rtunité et aux cabales , ou même à ses propres penchants? Vous diriez qu'il n'est pas le maître de ses grâces : la raison dispose de tout; et cette foule d'hommes inutiles, mais avides, qui assiègent éternellement les princes faibles, s'éloigne de lui. Louis XIV s'était piqué d'avoir une cour magnifique, et la gloire du roi sera d'en avoir banni l'intérêt. C'est à vous, messieurs, de le dire, vous qui avez l'honneur de l'approcher, vous que sa seule familiarité attache si tendrement à lui, et qui , n'ayant encore que de la vertu , voyez sans regret toutes ses grâces consacrées aux services. Vous savez qu'il a des amis sans avoir des favoris, que l'on n'aime en lui que lui-même , et qu'il jouit sur le trône des douceurs de toutes les conditions, parce qu'il en a les vertus. 0 rare merveille 1 un monarque qui inspire sa modération à tant d'hommes qui l'environnent, et à ce qu'il y a de plus cher ! Qu'il est aimable d'être encore sur le trône un homme comme nous, et qu'il est admirable de savoir être homme sans cesser pourtant d'être roi !

Peuples, je pourrais vous parler de la prospérité de tant d'années coulées dans le repos et l'abondance par ses soins; mais touché d'une autre pensée dans l'état présent des affaires , et après avoir vu moi-même vos plus justes espérances renversées , vos conquêtes abandoni)ées , la gloire de notre nation flétrie , et la mort irritée , au milieu de nos camps , menaçant nos armées dune entière ruine ; dans le deuil de tant de familles et l'accablement des impôts, suite déplorable de la guerre, je ne vous ferai pas un tableau fastueux de. nos avantages passés, les dettes acquittées , les services payés, l'ordre rétabli sans violence , un État fameux dans l'Europe , l'ancien héritage de notre ennemi , réuni après tant de siècles et par un traité solennel , iTuit de deux glorieuses campagnes , au trône I dont il émanait; et [X)ur dire tout en un mot, i la France dans un tel degré de réputation et de ! puissance, qu'à cet événement fatal, le triste ! signal de la guerre qui désole tant de royaumes, : nous a^ ons vu le roi porter ses armes redoutées I jusqu'à l'orient de l'Europe, disposer de l'Em- I pire et du sceptre de Bohême , sans qu'aucune nation ait osé ouvertement se déclarer, sans qu'aucune encore, aujourd'hui qu'il a rappelé ses armées, puisse se rasseoir dans ses craintes. Helas! c'était la pai\ qui nous avait donné la plupart de ces avantages, la paix qui faisait fieu-;

CARACTERE DES DIFFERENTS SIECLES,'

rir toutes les vertus civiles et qui laissait éteindre tous les grands talents , la sagesse , la prospérité , l'autorité du roi paraissant les rendre inutiles; la paix, dis-je, qui nous reproche et l'énervement des courages et la corruption des esprits , et que pour ces raisons je ne veux plus louer. Mais nous devons du moins cette justice au roi , que si le succès de la guerre n'est pas tel qu'on pouvait l'attendre , le seul intérêt de l'État et la seule équité l'ont porté à l'entreprendre. Jamais une injuste ambition n'a fait le malheur de ses peuples; non, jamais l'ambition n'a vaincu sa grande âme. Tout l'univers le sait : tant qu'il a pu tenir la concorde parmi les princes , il l'a fait au prix même , si j'ose le dire , de sa propre gloire. Vous n'avez pas toujours recherché cet éloge , grand roi qui l'avez précédé 1 Votre courage altier, ennemi du repos, vous a quelquefois emporté. Qui osera blâmer vos erreurs ? Vous n'aviez pas les grands exemples que vous avez laissés au roi instruit par vos expériences et par vos dernières paroles : les tristes suites de l'ostentation et de la gloire n'avaient pas paru à vos yeux. Si vous fussiez né dans les mêmes circonstances, ô magnanime héros! sans doute vous auriez régné par les mêmes principes et avec les mêmes vertus.

Toutefois qui peut s'assurer de ce qui se passe dans le cœur des rois , et de ce qui détermine leurs volontés? Un ordre supérieur à leur puissance dispose à une fm impénétrable toutes leurs pensées, et conduit par leurs mains obéissantes le sort des empires. De là ces secrètes misères causées par l'ambition de Louis XIV, au milieu de léclat de ses victoires ; de là le courage du roi éprouvé par quelques disgrâces après une si longue et si surprenante tranquillité ; de là nos ennemis, tout près d'être accablés , soutenus contre l'attente de tout l'univers par une si puissante protection.

0 peuples ! ne nous plaignons plus d'un revers de peu de durée. Le venin contagieux et redoutable de la maladie ne travaille plus nos armées; la mort a cessé ses ravages; les tombeaux sont fermés ; de nouveaux défenseurs se rassemblent sous nos drapeaux. La mollesse avait énervé dans le cours d'un longue paix le courage de la nation, les plaisirs lavaient corrompue, la gloire l'avait enivrée , et l'adversité pouvait seule réveiller l'ancienne vertu. Regardez comme en un moment l'insolence de l'ennemi nous a fait partout des soldats ! A peine il menace en son camp, Ihumblc lalKunTiir prend les armes, le i)e\iple

abandonne ses bourgs, une redoutable jeunesse marche fièrement sur le Rhin. 0 tîeuve I un carnage ' subit a vengé vos bords des rapines et des attentats du Croate. Ainsi puissent tous ces brigands , qui s'étaient promis nos dépouilles , trouver leur tombeau sous vos ondes! Et vous, prince , l'objet de ce discours , puissiez-vous toujours triompher des complots de vos ennemis! puissiez-vous tourner à leur honte leur rage impuissante! Trop faible pour continuer l'éloge de vos vertus , je m'arrête à faire ces vœux pour la gloire , pour le bonheur et pour le repos de vos peuples'.

REFLEXIONS

sv»

LE CARACTÈRE

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES l

Nous avons hérité des connaissances et des inventions de tous les siècles; nous sommes donc

« Action de Chalampé.

' Fanante. O peuples I cessons de nous plaindre d'up rvvers de peu de durée. Le Dieu des armées, satisfait, a dijà détourné de nous le nuage de sa colère : une lièvre aigué et mortelle ne ravage plus nos légions ; la santé renait dans nos camps.

Notre inexorable ennemi avait établi sur nos pertes un espoir rempli d'arrogance, et suivait d'un œil homicide les traces effrayantes que la mort laissait parmi nous ; son ressentiment l'aveuglait. Louis , offensé dans son trône, a frappé la terre du sceptre, et soudain du fond des hameaux, sgour humble du laboureur, un peuple intrépide a marché. Le berger s'est armé de fer, le pauvre a quitté sa moisson , et h; père et le fils, et le frère et l'époux ont volé sur le bord du fleuve, le r^npart de leurs champs féconils. O terre maitiaiel ô enbanes ! ô peuple vraiment redoutable ! vaillante milice! juroixs sur ce bord , fatal aux brigands qui s'étaient promis nos dépouilles, de venger la mort de nos frères: promettons O

mânes puissants! entendez ce serment terrible: nous jurons . de tremper nos mains dans le sang de vos ennemis. Soufflox dans nos cœurs votre audace et votre courage intrépide, toml)attez cachés dans nos rangs; si quelqu'un de nous vous traliit, qu'une mort soudaine l'accable. Et vous dont la cendre repose sous les marbres de St. -Denis, fortunés guerriers quH la gloire suit dans les horreurs du tombeau : hélas ! vous dorm;7. dans la nuit de vos solilaires asiles; un rayon de votre gniie confondait tons nos enneuns. Seconde/ du sein de la mort l'héritier sacré de vos maîtres, veillez, dans la nuit s«ir ses camps; faitcs-y veiller la sages.se a>ec la valeur éclairée, et portez le sonmiell , la terreur , rimpriulnu e , daiïs les Unies de l'ennend. Que tout lombe, que tout néchisseau seul bruil du nom de Louis! Qu'il puisse redonner la loi et lu paix à la terre entière ! Trop f;dble pour continuer cet éloge de sa vortu» je forme ces vœux pour sa gloire.

■*Cet ouvrage, déjà refait deux fois par l'autrur, s'est retrouvé dans les manuserils avec des Aarianles retnr.n|uablr.i: c'est pour celle raison qwv nous le (!oun«»ns enroie i;i. I*.

VÂUVtNARGUES.

plus riches des biens de l'esprit : cela ne peut guère nous être contesté sans injustice. Mais nous-mêmes aurions tort peut-être de confondre cette richesse héritée et empruntée, avec le génie qui la donne. Combien de réflexions acquises sont stériles pour nous I Etrangères dans notre esprit, où elles n'ont pas pris naissance, il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l éclairent. Nous plions sous le poids de tant de connaissances différentes, comme ces États qui succombent par trop de conquêtes , et où l'opulence introduit de nouveaux vices et de plus terribles désordres : car très-peu de gens sont capables de faire un Ix)n usage de l'esprit d'autrui ; et quelles que soient les lumières de ce siècle, quelques lumières même qu'on acquière encore, je suis vivement persuadé que le plus grand nombre des esprits sera toujours peuple , comme l'est, dans les plus puissantes monarchies, la meilleure partie des bommes.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers et au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore à Calvin et à Luther. On parlera de beaucoup de choses comme si elles avaient des principes évidents , et on disputera en même temps de toutes choses comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et oji ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poëte qu'il est sublhne, parce qu'il aura peint un grand personnage ; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans l'original. L'effet des opinions multipliées au delà des forces de l'esprit , est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des meilleurs principes. Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni se développer, ni se peindre distinctement dans l'imagination des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées , ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des contradictions de sa nature. Plusieurs ne veulent pas prendre la peine de comparer les opinions des philosophes. Ils n'examinent point si , dans l'opposition de leurs principes, quelqu'un d'eux a fait pencher la balance de son côté; il suffit qu'on ait contesté tous les principes, pour qu'ils les croient également problématiques : de là le pyrrhonisme, qui replonge le genre humain dans l'ignorance , parce qu'il sape par le fondement toutes les sciences.

Je ne cite pas nos erreurs pour diminuer les véritables avantages de notre siècle ; je voudrais seulement qu'elles nous inspirassent un peu d'indulgence pour les siècles qui nous précèrlcnt.

Qu'avons-nous à leur reprocher? l'extravagance de leur religion? Mettons-nous un moment à leur place. Aurions-nous deviné la nôtre? n'a-t-il pas fallu qu'elle nous fût révélée ? notre esprit étaitil capable de produire une religion si divine? Nous ne les blâmons pas, répondons-nous, de n'avoir pas connu la vraie religion, mais d'en avoir suivi de fausses et de ridicules. Ce repro- , che est encore injuste. Les hommes sont nés pour croire des dieux, pour attendre ce qu'ils souhaitent , pour craindre ce qu'ils ne connaissent pas, pour soutenir la puissante main qui tient tout l'univers en servitude. Leur esprit curieux et craintif sondait à tâtons dans la nuit le secret redouté de la nature. Il n'avait pas plu au vrai Dieu de se manifester encore à tous les peuples. Représentons-nous leur état. Supposons qu'on nous eût appris dans notre enfance que Mercure était un dieu voleur ; que c'était un mystère inconcevable, parce qu'il n'appartenait pas aux hommes de juger des choses surnaturelles , ni même de beaucoup de choses naturelles ; qu'on nous eût assuré que cette doctrine avait été confirmée par des prodiges , et que nous risquions de tout perdre si nous refusions de la croire : quel parti aurions-nous pu prendre? Aurions-nous résisté à l'autorité de tout un peuple, à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles et à l'instruction de nos pères ? Pour moi, je l'avoue à ma honte , l'expérience de ma propre faiblesse m'aurait déterminé à me soumettre à l'erreur d'autrui. J'aurais cru des dieux ridicules plutôt que de ne croire point de Dieu. La vérité ne peut-elle nous parler quelquefois par l'imagination ou par le cœur autant que par la raison ? Auquel faut-il plus se fier, de l'esprit ou du sentiment ? quel nous a donné plus d'erreurs ou plus découvert de lumières ? Le premier qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés. Quelle est l'invention de l'esprit qui égale en sublimité cette inspiration du génie ?

Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes , l'intérêt, le temps et la crainte l'aient enfin persuadé aux autres hommes ; qu'ils aient cru l'impossibilité des antipodes, ou telle autre opinion que l'on reçoit sans examen et qu'on n'a pas même les moyens d'examiner, cela ne m'étonne en aucune manière. Mais que tous les jours , sur les choses qui nous sont les plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions ce-

CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

peudaut le change de tant de manières ; que nous ne puissions même avoir une heure de conversation sans nous tromper ou nous contredire : voilà à quoi je reconnais la petitesse de l'esprit humain.

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs sans politesse qui nous surprennent aussi beaucoup dans les anciens. J'écoute ces hommes grossiers : je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes, qu'ils n'ont point de principes réfléchis , que leur esprit est véritablement barbare comme celui des premiers hommes, c'est-à-dire tout à fait inculte. Mais je ne trouve pas que leur grossièreté leur fasse faire de plus faux raisonnements qu'aux gens du monde ; je vois au contraire que leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi, jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers temps , je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thèbes , à Memphis et à Babylone. Je me serais passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de la boussole et de nos autres inventions modernes , ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pas que ces peuples, privés d'une partie de nos arts et des superfluités de notre commerce, aient été par là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses, et il ne m'en paraît ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme. Que dirai-je encore ? J'estime , je révère comme je dois le bonheur d'être né chrétien et catholique ; mais s'il me fallait être quaker ou monothélite, j'aimerais presque autant le culte des Chinois ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consistait uniquement dans l'ignorance , certainement les nations les plus polies de l'antiquité seraient extrêmement barbares vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de l'art , si l'abus des règles , si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications , si l'incertitude des opinions , si l'affectation, si la vanité, si les mœurs frivoles, ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons ?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils man([uassent de goût : elles témoignent seulement qu'ils man-

quaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments , et à force d'art faire disparaître la simplicité ; alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poëte d'après les hommes de son siècle, ne font pas que V Iliade soit un poëme barbare, car elle est un tableau très-passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poëme où l'on n'aperçoit que de l'art , où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images , où les sentiments sont guindés , où les ornements sont inutiles et hors de leur place.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine aujourd'hui dans tous les genres, rebuté de traits , de saillies , de plaisanteries , et de tout cet esprit que l'on veut mettre dans les moindres choses, je dis en moi-même : Si je pouvais trouver un homme qui n'eût point d'esprit , et avec lequel il n'en fallût point avoir, un homme ingénu et modeste, qui parlât seulement pour se faire entendre et pour exprimer les sentiments de son cœur , un homme qui n'eût que de la raison et un peu de naturel , avec quelle ardeur je courrais me délasser dans son entretien du jargon et des épigrammes du reste des hommes! Comment se fait-il que l'on perde le goût de la simplicité jusqu'à ne pas s'apercevoir qu'on l'a perdu? Il n'y a ni vertus ni plaisirs qui n'empruntent d'elle des charmes et leurs grâces les plus touchantes. Est-il rien de grand ou d'aimable quand on s'en écarte? Du moment qu'on la méconnaît, la grandeur n'est-elle pas fausse , l'esprit méprisable , la raison trompeuse, et tous les défauts plus hideux ?

Mais , me dira-t-on , croyez-vous que les temps les plus reculés aient été tout à fait exempts d'affectation? Non ; je suis bien loin de le croire. Les hommes ont aimé l'art dans tous les temps; leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature : c'est la première prétention de la raison et la plus ancienne chimère de la vanité. J'avoue donc qu'il n'y a jamais eu de peuple et de siècle sans fard; je vais bien plus loin : je prédis que tant que les hommes naîtront avec peu d'esprit et beaucoup d'envie d'en avoir, ils ne pourront jamais s'arrêter dans leur sphère, et dans les l)<)rnes trop étroites de leur naturel.

VAIJVENARGUES.

Qae vous dis-je donc ? que le monde n'a jamais | été aussi simple que nous le peignons, mais ! qu'il me paraît que ce siècle l'est encore beau- j coup moins que tous les autres , parce qu'étant ! plus riche des dons de l'esprit, il semble lui appartenir au même titre d'être plus vain et plus ambitieux.

Avouez du moins, poursuit-on, que la politesse a rendu nos mœurs moins féroces. Oui , en apparence , au dehors ; mais dans l'intérieur , point du tout. On l'a dit peut-être avant moi , mais on ne peut trop le redire. La politesse, qui adoucit l'esprit , endurcit presque toujours le cœur, parce qu'elle établit parmi les hommes le règne de l'art, qui affaiblit tous les sentiments de la nature. Aussi ne conuais-je guère d'ancien peuple qui nous cède en humanité, ni même en aucune vertu qui dépende du sentiment. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est presque impossible aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée.

Et parce que le goût tient essentiellement au sentiment , je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances; on instruit notre jugement, on n^ élève point notre goût. Qu'on joue Pourceaugnac' à la comédie, ou toute autre farce un peu comique , elle n'y attirera pas moins de monde qvCAndromaque' ; qu'il y ait des pantomimes supportables à la foire, ils feront déserter la comédie. J'ai vu tous les spectateurs monter sur les bancs pour voir battre deux polissons ; on ne perd pas un geste d'Arlequin , et Pierrot fait rire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Et la raison de cela est que la nature n'a point fait les hommes philosophes ; leur tempérament les domine, leur goût ne peut suivre les progrès de leur raison. Ils savent admirer les grandes choses, mais ils sont idolâtres des petites.

Aussi quand quelqu'un vient me dire : Croyezvous que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakspeare si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous paraissent? je ne suis point la dupe de cette objection. Je sais trop qu'un siècle poli peut aimer de grandes sottises , surtout; quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte a\i mauvais goût.

' Comédie de Molière.

^ Traj^édie de Racine.

Détrompons-nous donc de celte grande supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles ; défions - nous même de cette politesse prétendue de nos usages : il n'y a guère eu de peuple si barbare qui n'ait eu la même prétention. Croyons-nous, par exemple, que nos pères aient regardé le duel comme une coutume barbare? bien loin de là. Ils pensaient qu'un combat où l'on pouvait s'arracher la vie d'un seul coup, aurait certainement plus de noblesse qu'une vile lutte où l'on ne pourrait tout au plus que s^égratigner le visage et s^ arracher les cheveux avec les mains. Ainsi ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs , qui se battaient comme leurs esclaves. Ils savaient par expérience qu'un homme ne souffre guère d'injure d'un autre homme que par faiblesse. Donc, concluaient-ils, celui qui ne se venge pas n'a point de cœur. Ils ne faisaient pas attention que c'était faire un usage pernicieux du courage , que de l'employer d'une manière si cruelle et si violente à la destruction du genre humain , au péril de sa vie et de sa fortune, et cela pour des bagatelles, pour une parole trop vive , pour un geste fait en colère. Ainsi le sentiment de la vengeance leur était inspiré par la nature ; mais l'excès de la vengeance , et la nécessité indispensable de la vengeance furent l'ouvrage de la réflexion. Or combien n'y a-t-il pas encore aujourd'hui d'autres coutumes que nous honorons du nom de politesse , qui ne sont que des sentiments de la nature poussés par l'opinion au delà de leurs bornes , contre toutes les lumières de la raison ! En voilà assez ; je finis. Je ne veux point décrier la politesse et la science plus qu'il ne convient. Je n'ajouterai qu'un seul mot : c'est que les deux présents du ciel les plus aimables ont précédé l'art : la vertu et le plaisir sont nés a\ec la nature. Qu'est-ce que le reste?

LETTRES

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