CHAPITRE IV
Sur la probité, la vertu , et l'honneur.
On n'entend parler que de probité , de vertu et d'honneur; mais tous ceux qui emploient ces expressions en ont-ils des idées uniformes? Tâchons de les distinguer. Il vaudrait mieux sans doute inspirer des sentiments dans une matière qui ne doit pas se borner à la spéculation ; mais
il est toujours utile d'éclaircir et de fixer les principes de nos devoirs : il y a bien des occasions où la pratique dépend de nos lumières.
Le premier devoir de la probité est l'observation des lois. Mais indépendamment de celles qui répriment les entreprises contre la société politique , il y a des sentiments et des procédés d'usage qui font la sûreté ou la douceur de la société civile, du commerce particulier des hommes, que les lois n'ont pu ni dû prescrire, et dont l'observation est d'autant plus indispensable qu'elle est libre et volontaire, au lieu que les lois ont pourvu à leur propre exécution. Qui n'aurait que la probité qu'elles exigent, et ne s'abstiendrait que de ce qu'elles punissent , serait encore un assez malhonnête homme.
Les lois se sont prêtées à la faiblesse et aux passions, en ne réprimant que ce qui attaque ouvertement la société; si elles étaient entrées dans le détail de tout ce qui peut la blesser indirectement, elles n'auraient pas été universellement comprises, ni par conséquent suivies; il y aurait eu trop de criminels, qu'il eût quelquefois été dur, et souvent difficfle de punir, attendu la proportion qui doit toujours être entre les fautes et les peines. Les lois auraient donc été illusoires ; et le plus grand vice qu'elles puissent avoir, c'est de rester sans exécution.
Les hommes venant à se polir et s'éclairer, ceux dont l'âme était la plus honnête ont suppléé aux lois par la morale, en établissant, par une convention tacite , des procédés auxquels l'usage a donné force de loi parmi les honnêtes gens , et qui sont le supplément des lois positives ; il n'y a point à la vérité de punition prononcée contre les infracteurs, mais elle n'en est pas moins réelle : le mépris et la honte en sont le châtiment, et c'est le plus sensible pour ceux qui sont dignes de le ressentir ; l'opinion publique , qui exerce la justice à cet égard, y met des proportions exactes , et fait des distinctions très-fines.
On juge les hommes sur leur état , leur éducation, leur situation, leurs lumières. Il semble qu'on soit convenu de différentes espèces de probités , qu'on ne soit obligé qu'à celle de son état, et qu'on ne puisse avoir que celle de son esprit. On est plus sévère à l'égard de ceux qui , étant exposés en vue, peuvent servir d'exemple, que sur ceux qui sont dans l'obscurité. Moins on exige d'un homme dont on devrait beaucoup I prétendre, plus on lui fait injure. En fait de proj cédés, on est bien près du mépris quand on a droit à l'indulgence.
DUCLOS
L'opinion publique y étant elle-nténie la peine des actions dont elle est juge, ne saurait nwnquer d'être sévère sur les choses qu'elle condamne. Il y a telle action dont le soupçon fait la preuve , et la publicité le châtiment.
11 est assez étonnant que cette opiQion^ &i sévère sur de simples procédés, se renferme quelquefois dans des bornes sur les crimes qui sont du ressoLt des lois. Ceux-ci ne deviennent complélement honteux que par le châtiment qui les suit.
U n'y a point de maxime plus fausse dans nos mœurs que celle qui dit : Le crime fait la honte, H non pas Véckafand, Gela devrait être, et l'est effectivement en morale ; mais nullement dans les mœurs , car on se réhabilite d'un crime impuni : et qu'on ne dise pas que c'est parce que le châtiin«it le constate, et en fait seul une preuve suffisante, puisqu'un crime «mstaté par des lettres de grâce flétrit toujours moins que le châtiment. On le remarque principalement dans l'injustice et la bizarrerie du préjugé cruel qui fait rejaillir l'opprobre sur ceux que le sang unit à un criminel ; de sorte qu'il est peut-être moins malheureux d'appartenir à un coupable reconnu et impuni , qu'à un infortuné dont l'innocence n'a été reconnue qu'après le supplice.
La vraie raisoo vient de ce que l'impunité prouve toujours la considération qui suit la naissance, le rang, les dignités, le crédit ou les rictoses. Une famille qui ne peut soustraire à la justice un parent coupable, est convaincue de n'avoir aucune considération , et par conséquent est méprisée. Le préjugé ddt donc sub^ter; mais i( n'a pas lieu, ou du moins est plus, faible , sous le despotisme absolu et chez un peuple libre , pai'tout où l'on peut dire. Tu es esclave comme HMH^ ou Je suis libre comme toi. Le pouvoir arbiti*aire chez l'un, la justice chez l'autre, ne faisant acception de personne, font des exemples dans des familles de toutes les classes, qui par conséquent ont besoin d'une compassion réciproque. Qu'il en soit ainsi parmi nous, les fautes deviendront personnelles, le préjugé disparaîtra : il n'y a pas d'autre moyeu de l'éteindre.
Pourquoi ces nobles victimes qu'un crime d'État conduit sur l'échafaud n'impriment-elle& point détache à leur famille? C'est que ces criminels sont ordinairement d'un rang élevé. Le crime et même le supplice prouvent également de quelle importance ils étaient dans l'État. Leur chute, inspirant la terreur, montre en même temps, l'élévation d'où ils sont tombés, et où sont encore ceux à qui ils appartenaient. Tout ce qui sadsit par
quelque grandeur rimagination des hommes, leur impose. Ils ne peii> ent pas respecter et mè' priser à la fois la même famille.
Je crois avoir remarqué une autre bizarrerie dans l'application de ce préjugé. On reproche plu« aux enfants la honte de leur père, qu'aux pères celle de leurs enfants. Il me semble que le contraire serait moins injuste , parce que ce serait alors punir les pères de n'avoir pas rectifié lei mauvaises inclinations de leurs enfants , par une éducation convenable. Si l'on pense autrement , est-ce par un sentiment de compassion pour la vieillesse, ou par le plaisir barbare d'empoisonner la vie de ceux qui ne font que commencer leur carrière?
Pour éelaircir enfin ce qui concerne la probité, il s'agit de savoir si l'obéissance aux lois , et la pratique des procédés d'usage, suffisent pour constituer l'honnête homme. On verra , si l'on y réfléchit , que cela n'est pas encore suffisant pour la parfaite probité. En effet, on peut , avec un cœur dur, un esprit malin , un caractère féroce, et des sentiments bas, avoir par intérêt, par orgueil ou par crainte , avoir, dis-je , cette probité qui met à couvert de tout reproche de la part des hommes.
Mais il y a un juge plus éclairé, plus sévère et plus juste que les lois et les mœurs ; c'est le sentiment intérieur qu'on appelle la conscience. Son empire s'étend plus loin que celui des lois et des mœurs , qui ne sont pas uniformes chez tous les peuples. La conscience parle à tous les hommes qui ne se sont pas^ à force de dépravation, rendus indignes de l'euteudre.
Les lois n'cmt pas prononcé sur des fautes autant ou plus graves en ellcsmûêmes que plusieurs de celles qu'elles ont condamnées. Il n'y en a point contre l'ingratitude , la perMie , et , en bien des cas , contre la calomnie , Timposture , l'injustice , etc, sans perler de certains désordres qu'elles condamnent, et ne punissent guère, si l'on ne brave la honte , en les. réclamant. Tel est le sort de toutes les législaticms. Celle des peuples qœ nous ne connaissons que par l'histoire nous paraît un monument de leur sagesse, parce que nous ignorons en combien de circonstances les lois fléchissaient et restaient sans exécution. Cette ignorance des faits particuliers Y de& abus de détail, contribue beaucoup à notre admiration pour les gouvernements anciens.
Cependant quand les kis devknncn£ ittdui* gentes , les mœurs eessent d'être sévères, quoiqu'elles n'aient pas entbrassé tout ce ^oe le&loi»
CONSIDÉRATIONS SUR LES MŒURS
ont omis. Il y a même des excès condamnés par \es lois, qui sont tolérés dans les mœurs, surtout à la cour et dans la capitale , où les mœurs s'écartent souvent de la morale. Combien ne tolèrentelles pas de choses plus dangereuses que ce qu'elles ont pi'oscrit I Elles exigent des décences et pardonnent clés vices : on est dans la société plus délicat que sévère.
Doit-on regarder comme innocent un trait de satire , ou même de plaisanterie, de la part d*un supérieur, qui porte quelquefois un coup irréparable à celui qui en est Tobjet; un secours gratuit refusé par négligence à celui dont le sort en dépend; tant d'autres fautes que tout le monde sent , et qu'on s'interdit si peu?
Voilà cependant ce qu'une probité exacte doit s*ititerdire , et dont la conscience est le juge infiaillibte. Il est donc heureux que chacun ait dans SOU cœur un juge qui défend les autres, ou qui le condamne lui-même.
Je ne prétends point ici parler en hcMfnme religieux ; la religion est la perfection et non la base de la morale; ce n'est point en métaphysicien subtil, c'est en philosophe, qui ne s'appuie que sur la raison, et ne procède que par le raisonnement. Je n'ai donc pas besoin d'examiner si cette conscience est ou n'est pas un sentiment inné; il me suffirait qu'elle fût une lumière acquise, et que les esprits les plus bornés eussent encore plus de connaissance du juste et de l'injuste par la conscience, que les lois et les mœure ne leur en donnent.
Cette connaissance fait la mesure de nos obligatiojis ; nous sonames tenus ^ à l'égard d'autrui, de tout ee qu'à sa place nous serions en droit de Prétendre. Les iKMmmes ont encore droit d'attendre de i>ous, non-seulement ee qu'ils r^ardent avee raison comnte juste , Eoais ee que nous récardons nous-mêmes comme tel , qurâque les autres ne Kaient ni exigé ni prévu ; notre propre eonseience fait l'étendue de leurs droits sur nous.
Plus on a de lumières ,^ phis on a de devoirs à remplir; si Fesprit n'en inspire pas le sentinaent , ii suggère les procédés ^ et démontre l'obligation dfy satisfaire.
tl y a un autre princi|ic d'intelligence sur ce sojety supérieur à f esprit même; c'est la senslfaikté àHamy tfai donne une sorte de sagaeité sur ks chûses bonâêtes:, et va phis loin que la pénétrabûii de l'esprit seul.
On pourrait diare que le cœur a des Èdées qui lui sont propres. On remarquîe entre deux homra«s donk l'esprit est également étendu , protfocid! et pénttrant sur des matières purement intellec-
tuelles , quelle supériorité gagne celui dont l'âmo est sensible, sur les sujets qui sont de cette elasaelà. Qu'il y a d'idées inaccessibles à ceux qui Oùï le sentiment froid î Les âmes sensibles peuvent par vivacité et chaleur tomber dans des fautes que les hommes à procédés ne commettraiciit pas ; mais elles l'emportent de beaucoup par la quantité de biens qu'elles produisent.
Les âmes sensibles ont plus d'existence que les autres : les biens et les maux se multiplient à leur égard. Elles ont encore un avantage pour la société, c'est d'être persuadées des vérités dont Tesprit n'est que convaincu; la conviction n*est souvent que passive, la persuasion est active, et il n'y a de ressort que ce qui fait agir. L'esprit seul peut et doit faire Thomme de probité ; la sensibilité prépare l'homme vertueux. Je vais m'expliquer.
Tout ee que les lois exigent , ce que les mœurs recommandent, ce que la conscience inspire, se trouve renfermé dans cet axiome si connu et si peu développé : Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fut fait; l'observation exacte et précise de cette maxime fait la probité. Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait; voilà la vertu. Sa nature, sou caractère distinctif consiste dans un effort sur soi-même en faveur des autres. C'est par cet effort généreux qu'on fait un sacrifice de son bienêtre à celui d'autrui» On trouve dans l'histoire quelques-uns de ces efforts héroïques. Tous les degrés de vertu morale se mesurent sur le plus ou le moins de sacrifices qu'on fait à la société.
Il semble , au premier coup d'œil , que les législateurs étaient des hommes bornés ou intéressés, qui, n'ayant pas besoin des autres, voulaient se garantir du mal , et se dispenser de faire du bien. Cette idée paraît d'autant plus vraisemblable , que les premiers législateurs ont été des princes , des chefs du peuple , ceux , en un mot , qui avaient le plus à perdre et le nïoins à gagner. Il faut avouer que les lois positives, qui ne devraient être qu'une émanation,un développement de la loi naturelle , loin de pouvoir toujours s'y rappeler, y sont quelquefois oj^osees, et favorisent plutôt Tintérêt des législateurs, des hommes puissants, que celui des faibles, qui doit être l'ob^ principal de toute législation , puisque cet intérêt est cdoi du plus grand nombre, et constitue la société politique. L'examen des différentes lois cwiftontées an droit naturel serait un objet bien digii© de 1» philosophie appliquée à la morale, à la seiene» «lu gouvernement.
Quoi qu1l m soit , les loi» se bornent à déffen-
DlJCLOS.
dre : en y faisant réflexion , nous avons vu que c'est par sagesse qu'elles en ont usé ainsi. Elles n'exigent que ce qui est possible à tous les hommes. Les mœurs sont allées plus loin que les lois; mais c'est en partant du même principe : les unes et les autres ne sont guère que prohibitives. La conscience même se borne à inspirer la répugnance pour le mal. Enfin la fidélité aux lois, aux mœurs et à la conscience, fait l'exacte probité. La vertu, supérieure à la probité, exige qu'on fasse le bien , et y détermine.
La probité défend , il faut obéir ; la vertu commande, mais l'obéissance est libre, à moins que la vertu n'emprunte la voix de la religion. On estime la probité, on respecte la vertu. La probité consiste presque dans l'inaction ; la vertu agit. On doit de la reconnaissance à la vertu ; on pourrait s'en dispenser à l'égard de la probité, parce qu'un homme éclairé, n'eût-il que son intérêt pour objet, n'a pas, pour y parvenir, de moyen plus sûr que la probité.
Je n'ignore pas les objections qu'on peut tirer des crimes heureux ; mais je sais aussi qu'il y a différentes espèces de bonheur; qu'on doit évaluer les probabilités du danger et du succès , les comparer avec le bonheur qu'on se propose, et qu'il n'y en a aucun dont l'espérance la mieux fondée puisse contre-balancer la perte de l'honneur, ni même le simple danger de le perdre. Ainsi , en ne faisant d'une telle question qu'une affaire de calcul , le parti de la probité est toujours le meilleur qu'il y ait à prendre. Il ne serait pas difficile de faire une démonstration morale de cette vérité ; mais il y a des principes qu'on ne doit pas mettre en question. Il est toujours à craindre que les vérités les plus évidentes ne contractent, par la discussion, un air de problème qu'elles ne doivent jamais avoir.
Quand la vertu est dans le cœur, et n'exige aucun effort, c'est un sentiment, une inclination au bien, un amour pour l'humanité; elle est aux actions honnêtes ce que le vice est au crime ; c'est le rapport de la cause à l'effet.
En distinguant la vertu et la probité, en observant la différence de leur nature , il est encore nécessaire, pour connaître le prix de l'une et de l'autre, de faire attention aux personnes, aux temps et aux circonstances.
Il y a tel homme dont la probité mérite plus d'éloges que la vertu d'un autre. Ne" doit-on attendre que les mêmes actions de ceux qui ont des moyens si différents? Un homme au sein de l'opulence n'aura-t-il que les devoirs, les obli-
gations de celui qui est assiégé par toui le« besoins ? Cela ne serait pas juste. La probité est la vertu des pauvres ; la vertu doit être la probité des riches.
On rapporte quelquefois à la vertu des actions où elle a peu de part. Un service offert par vanité, ou rendu par faiblesse, fait peu d'honneur à la vertu.
On retire un homme de son nom d'un état malheureux, dont on pouvait partager la honte. Est-ce générosité? C'est tout au plus décence, ou peut-être orgueil, intérêt réel et sensible.
D'un autre côté, on loue et on doit louer h"* actes de probité où l'on sent un principe de vertu, un effort de l'âme. Un homme pauvre remet un dépôt dont il avait seul le secret : il n'a fait que son devoir, puisque le contraire serait un crime; cependant son action lui fait honneur, et doit lui en faire. On juge que celui qui ne fait pas le mal dans certaines circonstances, est capable de faire le bien : dans un acte de simple probité , c'est la vertu qu'on loue.
Un malheureux pressé de besoins, humilie par la honte de la misère, résiste aux occasions les plus séduisantes. Un homme dans la prospérité n'oubUe pas qu'il y a des malheureux , les cherche et prévient leurs demandes : je chéris sa bienfaisance. Je les estime, je les loue tous deux ; mais c'est le premier que j'admire : j'y vois de la vertu.
Les éloges qu'on donne à de certaines probités, à de certaines vertus, ne font que le blâme du commun des hommes. Cependant on ne doit pas les refuser ; il ne faut pas rechercher avec trop de sévérité le principe des actions , quand elles tendent au bien de la société. Il est toujours sage et avantageux d'encourager les hommes aux actes honnêtes : ils sont capables de prendre le pli de la vertu comme du vice.
On acquiert de la vertu par la gloire de la pratiquer. Si l'on commence par amour-propre , on continue par honneur, on persévère par habitude. Que l'homme le moins porté à la bienfaisance vienne par hasard, ou par un effort qu'il fera sur lui-même , à faire quelque action de générosité, il éprouvera ensuite une sorte de satisfaction, qui lui rendra une seconde action moins pénible; bientôt il se portera de luimême à une troisième, et dans peu la bonté fera son caractère. On contracte le sentiment des actions qui se répètent.
D'ailleurs, quand on chercherait à rapporter des actions vertueuses à un système d'esprit
COINSIDÉRATIONS SUR LES MŒURS
el cîe conduite plutôt qu'au sentiment, Tavantage des autres serait égal, et la gloire qu'on voudrait rabaisser n'en serait peut-être pas moindre. Heureuse alternative, que de réduire les censeurs à l'admiration , au défaut de l'estime !
Outre la vertu et la probité, qui doivent être les principes de nos actions , il y en a un troisième très-digne d'être examiné ; c'est l'honneur : il est différent de la probité, peut-être ne l'est-il pas de la vertu; mais il lui donne de l'éclat, et me paraît être une qualité de plus.
L'homme de probité se conduit par éducation, par habitude, par intérêt, ou par crainte. L'homme vertueux agit avec bonté.
L'homme d'honneur pense et sent avec noblesse. Ce n'est pas aux lois qu'il obéit; ce n'est pas la réflexion, encore moins l'imitation, qui le dirigent : il pense, parle et agit avec une sorte de hauteur, et semble être son propre législateur à lui-même.
On s'affranchit des lois par la puissance, on s'y soustrait par le crédit, on les élude par adresse; on remplace le sentiment et l'on supplée aux mœurs par la politesse; on imite la vertu par l'hypocrisie. L'honneur est l'instinct de la vertu , et il en fait le courage. Il n'examine point, il agit sans feinte, même sans prudence, et ne connaît point cette timidité ou cette fausse honte qui étouffe tant de vertus dans les âmes faibles ; car les caractères faibles ont le double inconvénient de ne pouvoir se répondre de leurs vertus, et de servir d'instruments aux vices de tous ceux qui les gouvernent.
Quoique l'honneur soit une qualité naturelle, il se développe par l'éducation , se soutient par les principes, et se fortifie par les exemples. On ne saurait donc trop en réveiller les idées , en réchauffer le sentiment , en relever les avantages et la gloire , et attaquer tout ce qui peut y porter atteinte.
Les réflexions sur cette matière peuvent servir de préservatif contre la corruption des mœurs qui se relâchent de plus en plus. Je n'ai pas dessein de renouveler les reproches que de tout temps on a faits à son siècle , et dont la répétition fait croire qu'ils ne sont pas mieux fondés dans un temps que dans un autre. Je suis persuadé qu'il y a toujours dans le monde une distribution de vertus et de vices à peu près égale ; mais il peut y avoir, en différents âges, des partages inégaux de nation à nation , de peuple à peuple. Il y a des âges plus ou moins brillants, et le nôtre ne paraît pas être celui de l'honneur.
du moins autant qu'il Ta été. Je ne doute pas que les causes de cette altération ne soient un jour développées dans l'histoire de ce siècle. Ce n'en sera pas l'article le moins curieux ni le moins utile.
On n'est certainement pas aussi délicat , aussi scrupuleux sur les Uaisons , qu'on l'a été. Quand un homme avait jadis de ces procédés tolérés ou impunis par les lois , et condamnés par l'honneur, le ressentiment ne se bornait pas à l'offensé ; tous les honnêtes gens prenaient parti, et faisaient justice par un mépris général et public. Aujourd'hui on a des ménagements, même sans vue d'intérêt , pour l'homme le plus décrié. Je 71'aipaSy vous dit-on, sujet de m'en plaindre personnellement , je n'irai pas tne faire le réparateur des torts. Quelle faiblesse ! C'est bien mal entendre les intérêts de la société , et par conséquent les siens propres. Pourquoi les malhonnêtes gens rougiraient-ils de l'être, quand on ne rougit pas de leur faire accueil? Si les honnêtes gens s'avisaient de faire cause commune , leur Hgue serait bien forte. Quand les gens d'esprit et d'honneur s'entendront, les sots et les fripons joueront un bien petit rôle. Il n'y a malheureusement que les fripons qui fassent des ligues, les honnêtes gens se tiennent isolés. Mais la probité sans courage n'est digne d'aucune considération; elle ressemble assez à l'attrition, qui n'a pour principe . qu'une crainte servile.
On se cachait autrefois de certains procédés, et l'on en rougissait s'ils venaient à se découvrir. Il me semble qu'on les a aujourd'hui trop ouvertement , et dès là il doit s'en trouver davantage, parce que la contrainte et la honte retenaient bien des hommes.
Je ne sache que l'infidélité au jeu qui soit plus décriée aujourd'hui que dans le siècle passé ; encore voit-on des gens suspects à cet égard qui n'en sont pas moins accueiUis d'ailleurs. La seule justice qu'on en fasse, est d'employer beaucoup de politesses et de détours pour se dispenser de jouer avec eux ; cela ressemble moins au mépris qu'à la prudence. Mais un homme du monde qui est irréprochable par cet endroit et par la valeur, est homme d'honneur décidé. Quoiqu'il fasse profession d'être de vos amis, n'ayez rien à démêler avec lui sur l'intérêt, l'ambition ou l'amour-propre. S'il craint seulement d'user son crédit , il vous manquera sans scrupule dans , une occasion essentielle, et ne sera blâmé de personne. Vous vous croyez en