‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 315 sur 343 · G'JO · texte numérisé non relu

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droit de lui faire des reproclies; mais il en est plus surpris que confus : il reste homme d'honneur. Il ne conçoit pas que vous ayez pu regarder comme un engagement de simples propos de politesse; car cette politesse, si recommandée, sauve bien des bassesses; on serait trop heureux qu'elle ne couvrit que des platitudes.

Il y a, à la vérité, telle action si blâmable, que l'interprétation ne saurait en être équivoque. Un homme d'un caractère leste trouve encore alors le secret de n'être pas déshonoré , s'il a le courage d'être le premier à la publier, et de plaisanter ceux qui seraient tentés de le blâmer. On n'ose plus la lui reprocher , quand on le voit en faire gloire. L'audace fait sa justification , et le reproche qu'on lui ferait serait un ridicule auquel on n'ose s'exposer. On commence alors à douter qu'il ait tort ; on craint de l'avoir. Dans la façon commune de penser , prévoir une objection , c'est la réfuter sans être obligé d'y répondre ; dans les mœurs, prévenir un reproche, c'est le détruire.

Un homme qui en a trompé un autre avec l'artifice le plus adroit et le plus criminel , loin d'en avoir des remords ou de la honte , se félicite sur son habileté; il se cache pour réussir, et non pas d'avoir réussi; il s'imagine simplement avoir gagné une belle partie d'échecs , et celui qui est sa dupe ne pense guère autre chose, sinon qu'il l'a perdue par sa faute : c'est de lui-même qu'il se plaint. Le ressentiment est déjà devenu un sentiment trop noble ; à peine est-on digne de hair, et la vengeance n'est plus qu'une revanche utile; on la prend comme un moyen de réussir, et pour l'avantage qui en résulte.

Cette manière de penser, cette négligence des mœurs avilit ceux mêmes qu'elle ne déshonore pas, et devient de plus en plus dangereuse pour la société. Ceux qui pourraient prétendre à la gloire ile donner l'exemple par leur rang ou par leurs lumières, paraissent avoir trop peu de respect pour les principes, même quand ils ne les violent pas. Ils ignorent qu'indépendamment des actions, la légèreté de leurs propos, les sentiments qu'ils laissent apercevoir , sont des exemples qu'ils donnent. Le bas peuple n'ayant aucun principe, faute d'éducation , n'a d'autre frein que la crainte, et d'autre guide que l'imitation. C'est dans l'état mitoyen que la probité est encore le plus en honneur.

Le relâchement des mœurs n'empêche pas qu'on ne vante beaucoup l'honneur et la vertu ;

ceux qui en ont le moins savent combien il leur importe que les autres en aient. On aurait rougi autrefois d'avancer de certaines maximes, si on les eût contredites par ses actions : les discours formaient un préjugé favorable sur les sentiments. Aujourd'hui les discours tirent si peu à conséquence, qu'on pourrait quelquefois dire d'un homme qu'il a de la probité , quoiqu'il en fasse l'éloge. Cependant les discours honnêtes peuvent toujours être utiles à la société; mais on ne se fait vraiment honneur, et l'on ne se rend digne de les tenir que par sa conduite. C'est un engagement de plus, et l'on ne doit pas craindre d'en prendre , quand il est avantageux de les remplir.

On prétend qu'il a régné autrefois parmi nous un fanatisme d'honneur, et l'on rapporte cette heureuse manie à un siècle encore barbare. Il serait à désirer qu'elle se renouvelât de nos jours : les lumières que nous avons acquises serviraient à régler cet engouement, sans le refroidir. D'ailleurs , on ne doit pas craindre l'excès en cette matière : la probité a ses limites, et pour le commun des hommes, c'est beaucoup que de les atteindre ; mais la vertu et l'honneur peuvent s'étendre et s'élever à l'infini; on peut toujours en reculer les bornes , on ne les passe jamais.

Il faut avouer que, si d'un côté l'honneur a perdu , on a aussi sur certains articles des délicatesses ignorées dans le siècle passé. En voici un trait.

Lorsque le surintendant Fouquet donna à Louis XIV cette fête si superbe dans le château de Vaux , le surintendant porta l'attention jusqu'à faire mettre dans la chambre de chaque courtisan de la suite du roi une bourse remplie d'or, pour fournir au jeu de ceux qui pouvaient manquer d'argent, ou n'en avoir pas assez. Aucun ne s'en trouva offensé ; tous admirèrent la magnificence de ce procédé. Ils tâchèrent peut-être de croire que c'était au nom du roi, ou du moins à ses dépens, et ne se trompaient pas sur ce dernier article. Quoi qu'il en soit, ils en usèrent sans plus d'information. Si un ministre des finances s'avisait aujourd'hui d'en faire autant, la délicatesse de ses hôtes en serait blessée avec raison; tous refuseraient avec hauteur et dignité. Jusque-là il n'y a rien à dire. Mais je craindrais fort que quelques-uns de ceux qui rejetteraient avec le plus d'éclat le présent du ministre , ne lui empruntassent une somme pareille ou plus forte , avec un très-ferme dessein

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àii ne la jamais rendre. Il peut y avoir là de la délicatesse ; mais je ne crois pas que ce soit de l'honneui*.

Le surintendant de BuUion avait déjà donné un exemple de ce magnifique scandale. Ayant fait frapper, en 1640, les premiers louis qui aient paru en France, il imagina de donner un dîner à cinq seigneurs de ses courtisans, fit servir au dessert trois bassins pleins des nouvelles espèces , et leur dit d'en prendre autant qu'ils voudraient^ Chacun se jeta avidement sur ce fruit ûoUveau ^ en emplit ses poches, et s'enfuit avec sa proie sans attendre son carrosse; de sorte que le surintendant riait beaucoup de la peine qu'ils avaient à marcher. Le payement de quelques dettes de l'État eût également pu donner cours à ces premières espèces ; mais ce moyen n'eût pas été si noble au jugement de BuUion et de ses convives, que je ne crois pas devoir nommer, par égard pour leurs petits-fils, qui peut-être, loin de me savoir gré de ma discrétion, en riraient eux-mêmes, si je nommais leurs pères.

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