‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 322 sur 343 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sur les gens de fortune.

Il y a deux sortes de conditions qui ont plus de relation avec la société, et surtout avec les gens du monde , qu'elles n'en avaient autrefois. Ce sont les gens de lettres et les gens de fortune ; ce qui ne doit s'entendre que des plus distingués d'entre eux; les uns par leur réputation ou leurs agréments personnels, les autres par une opulence fastueuse : car dans tous les états il y a des chefs, un ordre mitoyen et du peuple.

Il n'y a pas encore longtemps que les financiers ne voyaient que des protecteurs dans les gens de condition , dont ils sont aujourd'hui les rivaux. La plupart des fortunes de finance du dernier siècle n'étaient pas assez honnêtes pour en faire gloire, et dès là elles en devenaient plus considérables. Les premiers gains faisaient naître l'avarice, l'avarice augmentait l'avidité, et ces passions sont ennemies du faste. Une habitude d'économie ne se relâche guère, et suffit seule, sans génie ni bonheur marqué, pour tirer des richesses immenses d'une médiocre fortune et d'un travail continuel.

S'il se trouvait alors des gens d'affaires assez sensés pour vouloir jouir, ils l'étaient assez pour

DUCLOS

se borner aux commodités, aux plaisirs, à tous les avantages d'une opulence sourde; ils évitaient un éclat qui ne pouvait qu'exciter l'envie des grands et la haine des petits. Si l'on se contentait de ce qui fait réellement plaisir, on passerait pour modeste.

Ceux à qui les richesses ne donnent que de l'orgueil, parce qu'ils n'ont pas a se glorifier d'autre chose, ont toujours aimé à faire parade de leur fortune ; trop enivrés de la jouissance pour rougir des moyens, leur faste était jadis le comble de la folie, du mauvais goût et de l'indécence.

Cette ostentation d'opulence est plus communément la manie de ces hommes nouveaux qn'un coup du sort a subitement enrichis, que de ceux qui sont parvenus par degrés. Il est assez singulier que les hommes tirent plus de vanité de leur bonheur que de leurs travaux. Ceux qui doivent tout à leur industrie savent combien ils ont évité , fait et réparé de fautes ; ils jouissent avec précaution , parce qu'ils ne peuvent pas s'exagérer les principes de leur fortune : au lieu que ceux qui se trouvent tout à coup des êtres si différents d'euxmêmes, se regardent comme des objets dignes de l'attention particulière du sort. Ils ne savent â quoi l'attribuer; et cette obscurité de causes, on l'interprète toujours à son avantage.

Telles sont les fortunes qu'on peut appeler ridicules, et qui l'étaient encore plus autrefois qu'aujourd'hui par le contraste de la personne et du faste déplacé.

D'ailleurs , la fortune de finance n'était guère alors qu'une loterie; au lieu qu'elle est devenue un art, ou tout au moins un jeu mêlé d'adresse et de hasard.

Les financiers prétendent que leur administration est une belle machine. Je ne doute pas qu'elle n'ait beaucoup de ressorts dont la multiplicité en cache le jeu au public ; mais elle est encore bien loin d'être une science. Il faut que dans tous les temps elle ait été une énigme ; car les historiens ne parlent guère de cette partie du gouvernement si importante dans tous les États. La raison n'en serait pas impossible à trouver; mais je ne veux pas trop m'écarter de mou sujet.

Quoi qu'il en soit, si la finance prenait jamais la forme qu'elle pourrait avoir, pourquoi serait-elle méprisée? L'État doit avoir des revenus ; il faut qu'il y ait des citoyens chargés de la perception , et qu'ils y trouvent des avantages, pourvu que ces avantages soient limités, comme

ceux des autres professions, suivant le degré de travail et d'utilité; sans quoi ils deviennent scandaleux.

On ne doit s'élever que contre la vexation ou l'insolence de ceux qui abusent, et les punir avec éclat et sévérité. C'est ainsi que dans toutes les conditions, quelque élevées qu'elles fussent, on devrait immoler à la vengeance publique , ceux qui font haïr l'autorité par l'abus qu'ils en font, et qui, en rendant les hommes malheureux par leurs excès, les corrompent par leurs exemples.

11 faut convenir que c'est moins â leurs vexations qu'à l'insolence de quelques-uns d'entre eux , que les financiers doivent rapporter le décri où ils sont. Croit-on que cela dépende des injustices qui seront tombées sur des gens obscurs dont les plaintes sont étouffées, les malheurs ignorés, et qui ne seraient pas protégés par ceux qui crient vaguement à l'injustice, quand ils en seraient connus? Dans les déclamations contre la finance, ce n'est ni la générosité ni la justice qui réclament, quoiqu'elles en eussent souvent le droit et l'occasion ; c'est l'envie qui poursuit le faste.

Voilà ce qui devrait inspirer aux gens riches, et qui n'étaient pas nés pour l'être , une modestie raisonnée. Ils ne sentent pas assez combien ceux qui pourraient avoir mérité leur fortune, ont encore besoin d'art pour se la faire pardonner.

Malheureusement les hommes veulent afficher leur bonheur ; ils devraient pourtant sentir qu'il est fort différent de la gloire, dont la publicité fait et augmente l'existence. Les malheureux sont déjà assez humiliés par l'éclat seul de la prospérité ; faut-il les outrager par l'ostentation qu'on en fait? Il est pour le moins imprudent de fortifier un préjugé peut-être trop légitime contre les fortunes immenses et rapides. Les eaux qui croissent subitement sont toujours un peu bourbeuses : celles qui sortent d'une source pure conservent leur limpidité. Les débordements peuvent féconder les terres qu'ils ont couvertes, mais c'est après avoir épuisé les sucs de celles qu'ils ont ravagées : les ruisseaux fertilisent celles qu'ils arrosent. Telle est la double image des fortunes rapides et des fortunes légitimes; celles-ci sont presque toujours bornées.

Je ne suis pas étonné que le peuple voie avec chagrin et murmure des fortunes dont il fournit la substance sans jamais les partager. Mais les gens

CONSIDÉRATIOINS SUR LES MŒURS

de condition doivent les regarder comme des biens qui leur sont substitués et destinés à remplacer un patrimoine qu'ils ont dissipé , souvent sans avantage pour l'État. Il y a peu de fortunes qui ne tombent dans quelques maisons distinguées. Un homme de qualité vend un nom qu'il n'a pas eu la peine d'illustrer ; et sans le commerce qui s'est établi entre l'orgueil et la nécessité, la plupart des maisons nobles tomberaient dans la misère, et par conséquent dans l'obscurité; les exemples n'en sont pas rares dans les provinces. La mésalliance a commencé par les hommes, qui conservent toujours leur nom; celle des filles de qualité est plus moderne, mais elle prend faveur. La cour et la finance portent souvent les mêmes deuils. Si les gens riches ne s'alliaient qu'entre eux, il faudrait nécessairement que, par la seule puissance des richesses, ils parvinssent eux-mêmes aux dignités qu'ils conservent dans des familles étrangères : peut-être s'aviseront-ils un jour de ce secret-là, à moins que les gens de la cour ne s'avisent eux-mêmes d'entrer dans les affaires. Les premiers qui heurteraient le préjugé pourraient d'abord avoir des scrupules ; mais quand ils en ont , quelques plaisanteries les soulagent, et beaucoup d'argent les dissipe. Cette révolution n'est peut-être pas fort éloignée. Ne voit-on pas déjà des hommes assez vils pour abandonner des professions respectables , et embrasser, en se dégradant euxmêmes, le métier de la finance? au lieu que Ihs financiers d'autrefois ou leurs enfants n'aspiraient qu'à sortir de leur état et à s'élever par des professions que l'on quitte aujourd'hui pour la leur.

Cependant les gens de condition ont déjà perdu le droit de mépriser la finance, puisqu'il y en a peu qui n'y tiennent par le sang.

i C'était autrefois une espèce de bonté que de ne pas humilier les financiers. Aujourd'hui qu'ils tiennent à tout, le mépris pour eux serait, de la part des gens de condition , injustice et sottise. Il y en a tels qui ne se sont pas mésalliés, parce que les gens de fortune n'en ont pas fait assez de cas pour les rechercher.

Tous ceux qui tirent vanité de leur naissance ne sont pas toujours dignes de se mésallier. 11 n'appartient pas à tout le monde de vendre son nom.

Si les raisons de décence ne répriment pas la hauteur des gens de condition à l'égard de la finance, celles d'intérêt les contiennent.

Les plaisanteries sur les financiers , en leur absence, marquent plus d'envie contre leur opu-

lence que de mépris pour leurs personnes , puisqu'on leur prodigue en face les égards, les prévenances et les éloges. Les gens de condition se flattent que cette conduite peut être regardée comme la marque d'une supériorité si décidée, qu'elle peut s'humaniser sans risque; mais personne ne se trompe sur les véritables motifs. Quelquefois ils se permettent avec les financiers ces petits accès d'une humeur modérée, d'autant plus flatteuse pour l'inférieur, qu'elle ressemble au procédé naïf de l'égalité. Ceux qui jouent ce rôle désireraient que les spectateurs désintéressés le prissent pour de la hauteur; mais il n'y a pas moyen, parce que, si ce manège paraît produire un effet opposé à celui qu'ils en espéraient, on les voit s'adoucir par degrés, et aller jusqu'à la fadeur, pour ramener un homme prêt à s'effaroucher. Ils se tirent d'embarras par une sorte de plaisanterie qui sert à couvrir bien des bassesses.

Si les gens riches viennent enfin à se croire supérieurs aux autres hommes, ont-ils si grand tort? N'a-t-on pas pour eux les mêmes égards, je dirai les mêmes respects que pour ceux qui sont dans les places auxquelles on les rend par devoir ? Les hommes ne peuvent juger que sur l'extérieur. Sont-ils donc ridiculement dupes, parce que ceux qui les trompent sont bassement et adroitement perfides ?

Il y a peu de gens riches qui dans des moments ne se sentent humiliés de n'être que riches , ou de n'être regardés que comme tels.

Cette réflexion les mortifie et leur donne du dépit. Alors, pour s'en distraire et en imposer aux autres et à eux-mêmes, ils cèdent à des accès d'une humeur impérieuse qui ne leur réussit par toujours. En effet, l'orgueil des richesses ne ressemble point à celui de la naissance. L'un a quelque chose de libre, d'aisé, qui semble exiger des égards légitimes. L'autre a un air de grossièreté révoltante qui avertit de l'usurpation. On s'avise quelquefois de comparer l'insolent avec l'insolence , et l'un ne paraissant par fait pour l'autre, on le fait rentrer dans l'ordre. J'en ai vu des exemples. J'ai rencontré aussi des gens de fortune dignes de leurs richesses, par l'usage qu'ils en faisaient. La bienfaisance leur donne une supériorité réelle sur ceux à qui ils rendent service. Les vrais inférieurs sont ceux qui reçoivent, et l'humiliation s'y joint quand les services sont pécuniaires. C'est ce qui a fait mettre avec justice les mendlcmts au-dessous des esclaves : ceux-ci ne sont

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