DUCI.OS
qu« dans rabuissement , les autres sont dans la bassesse. Ainsi ceux qui font la cour aux liuanciers sont bas ; plus bas encore s'ils en reçoivent; et s'ils les payent d'ingratitude, la bassesse n'a plus de nom ; elle augmente à proportion de la naissance et de l'élévation des ingrats.
Pourquoi s'étonner de la considération que donnent les richesses? 11 est sûr qu'elles ne font pas un mérite réel ; mais elles sont le moyen de toutes les commodités, de tous les plaisirs, et quelquefois du mérite même. Tout ce qui contribue ou passe pour contribuer au bonheur, sera chéri des hommes. Il est difficile de ne pas identifier les riches et les richesses. Les décorations extérieures ne font-elles pas la même illusion?
Si l'on veut, par un examen philosophique, dépouiller un homme de tout l'éclat qui lui est étranger, la raison en a le droit; mais je vois que l'humeur l'exerce plus que la philosophie.
D'ailleurs, pourquoi ne considérerait-on pas ce qui est représentatif de tout ce que l'on considère? Voilà précisément ce que les richesses sont parmi nous; il n'y a de différence que de la cause à l'effet. La seule chose respectée que les richesses ne peuvent donner, c'est une naissance illustre : mais si elle n'est pas soutenue par les places, les dignités ou la puissance; si elle est seule enfin, elle est éclipsée par tout ce que l'or peut procurer. Voulons-nous avoir le droit de mépriser les riches, commençons par mépriser les richesses ; changeons nos mœurs.
Il y a eu des lieux et des temps où l'or était méprisé et le mérite seul honoré. Sparte et Rome naissante nous en fournissent des exemples. Mais pour peu qu'on fasse attention à la constitution et à l'esprit de ces républiques , on sentira qu'on n'y devait faire aucun cas de l'or , puisqu'il n'y était représentatif de rien. On ignorait les commodités ; les vrais besoins ne donnent pas l'idée de celles que nous connaissons. L'imagination ne s'était pas encore exercée sur les plaisirs ; ceux de la nature suffisaient, et les plus grands ne coûtent pas chers; le luxe était honteux, ainsi l'or était inutile et méprisé. Ce mépris était à la fois le principe et l'effet de la modération et de l'austérité. La vie la plus pénible cesse de gêner les hommes dès qu'elle est glorieuse ; et dans les âmes hautes, les grands sacrifices ne sont pas toujours aussi ci-uels qu'ils le paraissent aux âmpJi vulgaires. Un certain sentiment de
fierté et d'estime pour soi-même élève i'âme et la rend capable de tout. L'orgueil est le premier des tyrans ou des consolateurs.
Telle fut Lacédémone , telle fut Rome dans son berceau ; mais aussitôt que le vice et les plaisirs y eurent pénétré , tout, jusqu'aux choses qui doivent être le prix de la vertu ; tout , dis-je , y fut vénal; l'or y fut donc recherché , nécessaire , estimé et honoré. Voilà précisément l'état où nous nous trouvons par nos connaissances , nos goûts , nos besoins nouveaux , nos plaisirs et nos commodités recherchées. Qu'on fasse revivre les anciennes mœurs de Rome ou de Sparte, peut-être n'en serons-nous ni plus ni moins heureux ; mais l'or sera inutile.
Les hommes n'ont qu'un penchant décidé, c'est leur intérêt ; s'il est attaché à la vertu , ils sont vertueux sans effort; que l'objet change, le disciple de la vertu devient l'esclave du vice , sans avoir changé de caractère : c'est avec les mêmes couleurs qu'on peint la beauté et les monstres.
Les mœurs d'un peuple font le principe actif de sa conduite , les lois n'en sont que le fr( in ; celles-ci n'ont donc pas sur lui le même empire que les mœurs. On suit les mœurs de son siècle, on obéit aux lois ; c'est l'autorité qui les fait et qui les abroge. Les mœurs d'une nation lui sont plus sacrées et plus chères que ses lois. Comme elle n'en connaît pas l'auteur, elle les regarde comme son ouvrage , et les prend toujours pour la raison.
Cependant on ne saurait croire avec quelle facilité un prince changerait chez certains peuples les mœurs les plus dépravées , et les dirigerait vers la vertu, pourvu que ce ne fût pas un projet annoncé , et que ses ordres à cet égard ne fussent que son exemple. Une telle révolution paraîtrait le chef-d'œuvre des entreprises ; mais elle le serait plus par son effet que par ses difficultés. En attendant qu'elle arrive, et les choses étant sur le pied où elles sont, ne soyons pas étonnés que les richesses procurent de la considération. Cela sera honteux , si l'on veut ; mais cela doit être , parce que les hommes sont plus conséquents dans leurs mœure que dans leurs jugements.
On comprend ordinairement dans le monde parmi les financiers une autre classe de gens riches , qui prétendent avec raison devoir en être distingués. Ce sont les commerçants, hommes estimables, nécessaires à l'État, qui ne s'enrichissent qu'en procurant l'abondance, en exci-
CONSIDÉRATIOINS SUR LES MŒURS
tant une industrie honorable, et dont les richesses prouvent les services. On ne les rencontre pas dans la société aussi communément que les financiers , parce que les affaires les occupent , et ne leur permettent pas de perdre un temps dont ils connaissent le prix, pour des amusements frivoles , dont le goût vient autant de l'habitude que de l'oisiveté, et qui, sous le nom de plaisirs , causent l'ennui aussi souvent qu'ils le dissipent.
Les commerçants sont donc plus occupés que les financiers. Quoique le commerce ait sa méthode comme la finance , celle-ci se simplifie en s'éclaircissant , et tout l'art des fripons est de l'embrouiller. La science du commerce est moins compliquée et mieux ordonnée , moins obscure , mais plus étendue , et s'étend encore plus en se perfectionnant. L'application de ses principes exige une attention suivie , de nouveaux accidents demandent de nouvelles mesures , le travail est presque continuel : au lieu que la finance, plus bornée en elle-même , ressemble assez à une machine qui n'a pas souvent besoin de la main de l'ouvrier pour agir, quand le mouvement est une fois imprimé ; c'est une pendule qu'où ne remonte que rarement, mais qui aurait besoin d'être totalement refaite sur une meilleure théorie.
Tous les préjugés d'état ne sont pas également faux , et l'estime que les commerçants font du leur est d'accord avec la raison. Ils ne font aucune entreprise , il ne leur arrive aucun avantage que le public ne le partage avec eux; tout les autorise à estimer leur profession. Les commerçants sont le premier ressort de l'abondance. Les financiers ne sont que des canaux propres à la circulation de l'argent , et qui trop souvent s'engorgent. Que ces canaux soient de bronze ou d'argile, la matière en est indifférente, l'usage est le même.
On ne doit pas confondre les commerçants dont je parle , avec ces hommes qui , sans avoir l'esprit du commerce, n'ont que le caractère marchand , n'envisagent que leur intérêt particulier , et y sacrifieraient celui de l'État , s'il se trouvait en oppposition avec le leur. Tel commerce peut enrichir une société marchande , qui est ruineux pour un État; et tel autre serait avantageux à l'État, qui ne donnerait à des marchands que des gains médiocres, mais légitimes, ou quelquefois leur occasionnerait des pertes. Le commerçant digne de ce nom est celui dont les spéculations et les entreprises n'ont pour objet
que le bien public , et dont les effets rejaillissent sur la nation '.
Les commerçants s'honorent par la voie même qui les enrichit ; les financiers s'imaginent tendre au même but par le faste et l'étalage de leurs richesses : c'est ce qui les a engagés à se produire dans le monde , où ils auraient été les seuls étrangers , si l'on n'y eût à peu près dans le même temps recherché les gens de lettre».