‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 38 sur 343 · ARTICLE VIII · texte numérisé non relu

ARTICLE VIII

Des Juifs considérés par rapport à, notre religion.

La création et le déluge étant passés , et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le créer , ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d'établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devait durer jusqu'au peuple que le Messie formerait par son esprit.

Dieu , voulant faire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait dans les biens de la nature ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce, afin qu'on jugeât qu'il pouvait faire les choses invisibles, puisqu'il faisait bien les visibles. Il a donc sauvé son peuple du déluge dans la personne de Noé ; il l'a fait naître d'Abraham ; il l'a racheté d'entre ses ennemis, et Ta mis dans le repos.

L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge et de faire naître d'Abraham tout un peuple, simplement pour l'introduire dans une terre abondante. Mais comme la nature est une image de la grâce, aussi ces miracles visibles sont les images des invisibles qu'il voulait faire.

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Une autre raison pour laquelle il a formé le peuple juif, c'est qu'ayant dessein de priver les siens des biens charnels et périssables, il voulait montrer, par tant de miracles, que ce n'était pas par impuissance.

Ce peuple était plongé dans ces pensées terrestres, que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortirait ; et que c'était pour cela qu'il les avait multipliés , et distingués de tous les autres peuples , sans souffrir qu'ils s'y mêlassent ; qu'il les avait retirés de l'Egypte avec tous ces grands signes qu'il fit en leur faveur ; qu'il les avait nourris de la manne dans le désert ; qu'il les avait menés dans une terre heureuse et abondante ; qu'il leur avait donné des rois , et un temple bien bâti , pour y offrir des bêtes , et pour y êti-e purifiés par l'effusion de leur sang ; et qu'il devait leur envoyer le Messie , pour les rendre maîtres de tout le monde,

Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles ; et n'ayant regardé les grands coups de la mer Rouge et la terre de Chanaan que comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, ils attendaient de lui encore des choses plus éclatantes, et dont tout ce qu'avait fait Moïse ne fût que l'échantillon.

Ayant donc vieilli dans ces erreurs charnelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu ; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort , saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figures; que le royaume de Dieu n'était pas dans la chair , mais dans l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étaient pas les Babyloniens , mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de la main des hommes, mais dans un cœur pur et humilié; que la circoncision du corps était inutile , mais qu'il fallait celle du cœur , etc.

Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne , et ayant voulu néanmoins les prédire, afin qu'elles fussent crues, en avait prédit le temps clairement , et les avait

même quelquefois exprimées clairement, mais ordinairement en figures; afin; que ceux qui ai^ maient les choses ' ligurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les * figurées les y vissent. C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie les peuples se sont partagés : les spirituels l'ont reçu, et les charnels, qui l'ont rejeté, sont demeurés pour lui servir de témoins»

Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur, ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme quand il est dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils; qu'il est avant Abraham , et qu'il ^ l'a vu. Ils ne le croyaient pas si grand , qu'il fût de toute éternité^, et ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, disaient-ils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel , ni éternel : ils ne cherchaient en lui qu'une grandeur chamelle.

Ils ont tant aimé les choses figurantes , et les ont si uniquement attendues, qu'ils ont méconnu la réalité, quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.

Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Sî cela était si clair , dit-on , pourquoi ne croyaienttils pas? Mais c'est leur refus même qui est lé" fondement de notre croyance. Nous y serions bien moins disposés, s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un bien plus ample prétexte d'incrédulité et de défiance. Cela est admirable , de voir des Juifs, grands amateurs des choses prédites , et grands ennemis de l'accomplissement , et que cette aversion même ait été prédite !

Il fallait que , pour donner foi au Sïessie , il y eût des prophéties précédentes , et qu'elles fussent portées par des gens non suspects, et d'une diligence, d'une fidélité, et d'un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.

^ C'est-à-dire les choses chamelles qui servaient de Jigiires.

» C'est-à-dire les vérités spirituelles figurées par les choses chamelles.

^ Ce dernier qu'il pourrait être équivoque, s'il n'était déterminé par les textes évangéliques que l'auteur a ici en vue. Abraliam votre père , dit Jésus-Christ , a désiré avec ardeur

de voir mon jour : il Va vu , et il en a été comblé de joie

Avant qu'Abraham fût, j'étais (Jean, VIII, 56 et 58). C'est donc Abraham qui a \\i.

Pour faire réussii- tmit cola, Dieu a choisi ce fKiuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prorjhéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple nimait; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres où le Messie est prédit: assurant toutes les nations qu'il devait venir , et en la manière prédite dans leurs livres , qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Mais étant déçus par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie , ils ont été ses plus grands ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser qui fait pour nous , et qui, par le zèle qu'il a pour sa loi et pour ses prophètes , porte et conserve, avec une exactitude incorruptible , et sa condamnation , et nos preuves. "

vm.

Ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ , qui leur a été en scandale , sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui , et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale. Ainsi ils ont mai'qué que c'était lui en le refusant ; et il a été également prouvé, et par les Juifs justes qui l'ont reçu , et par les injustes qui l'ont rejeté : Tun et l'autre ayant été prédits.

., .C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple était ennemi, sous le charnel qu'il aimait. Si le sens spirituel eût été découvert , ils n'étaient pas capables de laimer ; et ne pouvant le porter , ils n'eussent pas eu de zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et s'ils avaient aimé ces promesses spirituelles , et qu'ils les eussent conservées incorrompues jusqu'au Messie, leur témoignage n'eût pas eu de force , puisqu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert. Mais , d'un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru , il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait ? Ce sens a été couvert sous le temporel dans la foule des passages, et a été découvert clairement en quel- (fues-uns : outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement , que le soleil n'est pas plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits , qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti , pour ne pas le reconnaître.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu.

Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits , et découvert en quelques-uns, rarement , à la vérité , mais en telle sorte néanmoins , que les lieux où il est caché sont équivoques , et peuvent convenir aux deux : au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.

De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui pût s'y méprendre. 'j Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminait ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n'avaient des biens qu'en Dieu les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes , la cupidité et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse demeurer avec la foi, et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde ; et la charité, au contraire , use du monde et jouit de Dieu.

Or , la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures , quoique bonnes , sont ennemies des justes , quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.

Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions , et les charnels entendaient par là les Babyloniens : de sorte que ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe : Signa legem in discipulis meis (Is., viii, 1 6) ; et que Jésus-Christ sera pierre de scandale [Ib.j VIU, 14). Mais bienheureux ceux qui ne seront point sca7idalisés en lui (Matth., xi, 6). Osée le dit aussi parfaitement : Oii est le sage, et il entendra ce que je dis? caries voies de Dieu sont droites; les justes y marcheront, mais les méchants y trébucheront (0^^^ ^ xiv, 10).

Et cependant ce testament fait de telle sorte qu'en éclairant les uns il aveugle les autres, marquait, en ceux mêmes qu'il aveuglait , la vérité qui devait être connue des autres ; car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins , qu'il paraissait bien qu'il avait le pouvoir de leur donner les invisibles, et un Messie.

r.e temps du premier avènement de Jésus-

PENSEES DE PASCAL

Christ est prédit ; le temps du second ne l'est point ' , parce que le premier devait être caché , au lieu que le second doit être éclatant , et tellement manifeste, que ses ennemis mêmes le reconnaîtront. Mais comme il ne devait venir qu'obscurément , et pour être connu seulement de ceux qui sonderaient les Écritures, Dieu avait tellement disposé les choses , que tout servait à le faire reconnaître. Les Juifs le prouvaient en le recevant : car ils étaient les dépositaires des prophéties; et ils le prouvaient aussi en ne le recevant point , parce qu'en cela ils accomplissaient les prophéties.

Les Juifs avaient des miracles , des prophéties qu'ils voyaient accomplir ; et la doctrine de leur loi était de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu ; elle était aussi perpétuelle. Ainsi elle avait toutes les marques de la vraie religion : aussi l'était-elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or, la doctrine des Juifs n'était pas vraie, quoiqu'elle eût les miracles , les prophéties et la perpétuité , parce qu'elle n'avait pas cet autre point de n'adorer et de n'aimer que Dieu.

La religion juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont ridicules dans la tradition du peuple; mais elle est incomparable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus ancien livre du monde , et le plus authentique; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire, Moïse , pour faire subsister le sien , a ordonné à tout le monde de le lire.

. La religion juive est toute divine dans son autorité , dans sa durée , dans sa perpétuité , dans sa morale , dans sa conduite , dans sa doctrine , dans ses effets, etc. Elle a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie; et la vérité du

*Au lieu de la négation absolue, l'auteur aurait pu dire, ne Pest pas aussi clairement ; car les trois temps et demi de Daniel (Dan., VII, 25, et XII, 7) et les quarante-deux mois de saint Jean {^poc. , XI, 2, et XIII, 5) paraissent conduire là, suivant les théologiens. Mais que signifient ces temps et ces mois? C'est ce que l'Écriture ne dit pas. Jésus-Christ annonce aussi les signes qui précéderont la fin du monde , et il ajoute : Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est près (Matth., XXIV, 33; Marc, XII, 29; Lue, XXI. 31). (i^fote de l'édit. de 1787).

Messie a été reconnue par la religion des Juifs , qui en était la ligure.

Parmi les Juifs , la vérité n'était qu'en figure. Dans le ciel , elle est découverte. Dans l'Église , elle est couverte , et reconnue par le rap^wrt à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.

Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers la connaîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes , qui ont assez fait voir qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l'Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est toute défigurée dans ceux qui la traitent mal.

Les Juifs étaient de deux sortes : les uns n'avaient que les affections païennes , les autres avaient les affections chrétiennes. Le Messie, selon les Juifs charnels , doit être un grand prince temporel. Selon les chrétiens charnels, il est venu nous dispenser d'aimer Dieu , et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais Juifs et les vrais chrétiens ont reconnu un Messie qui les ferait aijner Dieu , et , par cet amour , triompher de leurs ennemis. ..^^^ .>* ^o .u.i-^ -

Le voile qui est sur les livres de l'Écriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens , et pour tous ceux qui ne se haïssent pas euxmêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connaître Jésus-Christ , quand on se hait véritablement soi-même !

Les Juifs charnels tiennent le milieu entre les chrétiens et les païens. Les païens ne connaissent point Dieu , et n'aiment que la terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu , et n'aiment que la terre. Les chrétiens connaissent le vrai Dieu , et n'aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les Juifs et les chrétiens connaissent le même Dieu.

C'est visiblement un peuple fait exprès pour

servir d^ témoin au Messie^ Il porte les livres , et les aime , et ne les entend point. Et tout cela est prédit; cai; il est djt; que les jugements de Dieii ieuirjûût çpç^fié§,,.ii3i^ cpmiqe m A\VXP

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu'il n'y a plus de prophète , le zèle a succédé , ce qui est une providence admirable.

La création du monde commençant à s'éloigner , Dieu a pourvu d'un historien contemporain , et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre , afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir , et qu'on ne peut savoir que par là.

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