IV
p Qu'on considère que , depuis le commencement ' du monde , l'attente ou l'adoration du Messie subsiste sans interruption; qu'il a été promis au premier homme aussitôt après sa chute; qu'il s'est trouvé depuis des hommes qui ont dit que Dieu leur avait révélé qu'il devait naître un Rédempteur qui sauverait son peuple ' ; qu'Abraham est venu ensuite dire qu'il avait eu révélation qu'il naîtrait de lui, par un fils qu'il aurait ;
* C'est-à-dire des hommes qui ont transmis , de race en race, depuis Adam jusqu'à Noé, et depuis Noi^ Jusqu'à Abraham , la ppomcsse qui en avait été faite au premier homme. roycz partie II , art. 4 , S 5 , où l'auteur entre dans quelques développements à ce sujet.
que Jacob a déclaré que de ses douze enfants , ce serait de Juda qu'il naîtrait ; que Moïse et les prophètes sont venus ensuite déclarer le temps et la manière de sa venue ; qu'ils ont dit que la loi qu'ils avaient n'était qu'en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle subsisterait, mais que l'autre durerait éternellement ; qu'ainsi leur loi ou celle du Messie , dont elle était la promesse , serait toujours sur la terre ; qu'en effet elle a toujours duré; et qu'enfin Jésus -Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Cela est admirable.
Si cela était si clairement prédit aux Juifs, dira-t-on, comment ne l'ont-ils pas cru? ou comment n'ont-ils pas été exterminés pour avoir résisté à une chose si claire ? Je réponds que l'un et l'autre a été prédit, et qu'ils ne croiraient point une chose si claire , et qu'ils ne seraient point exterminés. Et rien n'est plus glorieux au Messie ; car il ne suffisait pas qu'il y eût des prophètes , il fallait que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon. Or, etc. i ,
Les prophètes sont mêlés de prophéties particulières, et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit.
Non habemus regem nisi Cœsarem, disaient les Juifs (JoAN.,xix, 15). Donc Jésus-Christ était le Messie , puisqu'ils n'avaient plus de roi qu'un étranger, et qu'ils n'en voulaient point d'autre.
Les septante semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement , à cause des termes de la prophétie; et pour le terme de la fin, à cause des diversités dès chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu'à deux cents ans * .
Ml y a évidemment faute ici; et il est surprenant que, de tous les éditeurs qui m'ont précédé , celui de 1787 soit le seul qui l'ait fait observer. Pascal, comme on l'a dit, écrivait ses pensées à la hâte , sans suite , et comme de simples notes. Il y a tout lieu de présumer qu'en voulant mettre 20 ans , il aura , par inadvertance, ajouté un zéro qui a formé 200. Pour justifier cette présomption , je ne puis mieux faire que de rapporter ici la note de ^éditeur de 1787.
« Avant Jésus-Christ, la différence dont il est ici question ne pouvait rouler que sur environ quatre-vingts ans , depuis le premier ordre donné par Cyrus pour renvoyer les Juifs à Jérusalem, vers l'an 536 avant notre ère vulgaire, jusqu'au dernier ordre donné par Artaxerxès-Longue-Main pour le rétablissement des murs de Jérusalem, vers l'an 454, Depuis Jésus-Christ, la différence ne roule plus que sur environ vingt ans ; car les cnronologlstes conviennent assez que les septante s(!maines ne peuvent commencer que sous le ri'gne d'Artaxerxès-i^ongue-Main; mais les uns les prennent delà permission donnée à Esdras par ce prince dons la septième
tm
PENSÉES DE PASCAL
Les pi'ophétiea qtii i*eprë9cntent JésiK-Chri^ panivre kr représentent onssi mattre des nations (is. y Lin , 2 et soiv. Zacu. ^ ix , » et 10).
Le» jji'ophéties qiii prédisent le temps ne le prédisent que maître des Gentils et souffrant , et non dans les nnes^ ni juge ç et eelkes qfui le représentent ainsi jugeant le» natioBS, et glorieux, ne marquent point te temps.
Quand ij est parlé du Messie ctxmme grand et glorieux , if est visible que c'est pour jogcr le fttoifcde, et Don pour le raiîhetei (Is^y lxtï, 1 6. y 1 6).
ARTICLE XIL
Diverses preuves de Jésus- Christ,
Pour ne pas crodrc^ les apôtres, îl faut dire qu'ifs ont été trompés on trompeurs. L'un et Kantre est diffîcfle. Car, pour le premier, fl n'est pas possible de s'abuser à prendre un homme pour être ressuscité ; et pour l'autre, Fhypothèse qu'ils aient été fourbes est étrangement absurde. Qu'on la suive tout au long; qu'on s'imagine ces douze hommes assemblés après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu'il est ressuscité. Ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangenjent penchant à la légèreté, a» changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu'un d'eux se fût démenti par tous ces attraits, et, qui plus est, par les prisons, par les tortures et par la mort , ils étaient perdus. Qu'on suive cela.
Tandis que Jésus-Christ était avec eux , il pou^ vait les soutenir. Mais après cela , s'il ne leur est appaiu , qui les a fait agir ?
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Le style de l'Évangile est admirable en une
année de son règne , et les autres les prennent de la permission donnée à Néhéimas par ce même prince, dans la Tingfième année : les uns comptent ces années depuis son association à l'empire pai' son père Xerxès, vers l'an 474 avant notre ère vulgaire, en sorte que la septième année tomberait en 467, qui est l'année de la mort de Xerxès ; les autres les comptent depuis la mort de Xerxès , en sorte que la vingtième tomberait en 447 , ce qui donne précisément un inter%'aHe de vingt ans, depuis 467 jusqu'à 447. Les uns pensent que les années (iont parle Daniel sont des années lunaires; les autres les prennent pour des années wHaires. Enfin tous varient sur l'époque précise de la septième et de la vmgtièmv année; mais aussi tous s'accordent à mettre ces deux époques dans l'intervalle de ces vingt année», depuis 4«7 jusqu'à 447. »
Ces faits- et les opinions des chronoïogistes ne pouvaient ôlre ignorés de Pascal : comment pourrait-il donc se faire qu'rl eut mis denx cents ans e» connaissance de cause, et, par là, afftiibli volontairenrent Tauforité des prophéties? On ne peut rafeonnablemeni le s«ï^ser.
( Note de redit, de 1822.)
iRâniléde maAièfes,et entre autres en ee qu'il n'ji a aucune invective de la part des historiens contre Judas, ou Pilate , ni contre aucun des ennemis ou des bourreaux de Jésus-Christ.
Si cette modestie des historiens évangéliques avait été affectée , aussi bien que tant d'autres traits d'un si beau caractère , et qu'ils ne l'eussent affectée que pour la faire remarquer ; s'ils n'avaient osé la remarquer eux-mêmes, ils n'auraient pas manqué de se procurer des amis , qui eussent fait ees remarques à leur avantage. Mais comme il» OTrt agi de Fa sorte sans affectation , et par un mowvement tout désintéressé, ils ne l'ont fait remarquer par personne : je ne sais même si cela a été remarqué jusqu'ici ; et c'est ce qui témoigi>e la naïveté avec laquelle la chose a été faite.
Jésus-Christ a fait des miracles , et les apôtres ensuite , et les premiers saints en ont fait aussi beaucoup ; parce que les prophéties n'étant pas encore accomplies , et s'accompMssant par eux , rien ne rendait témoignage que les miracles. Il était prédit que le Messie convertirait les nations. Comment cette prophétie se fût -elle accomplie sans la conversion des nations 7 Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie , ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent? Avant donc qu'il fût mort, qu'il fût ressuscité , et que les nations fussent converties , tout n'était pas accompli ; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps -là. Maintenant îl n'en faut plus pour prouver la vérité de la religion chrétienne ; car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant.
L'état où l'on voit les Juifs est encore une grande preuve de la religion. Car c'est une chose étonnante de voir ce peuple subsister depuis tant d'années , et de le voir toujours misérable : étant nécessaire pour la preuve de Jésus -Christ, et qu'ils subsistent pour le prouver, et qu'ils soient misérables puisqu'ils l'ont crucifié : et quoiqu'il soit contraire d'être misérable et de subsister , il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère.
Mais n'ont-ils pas été presque au même état au temps de la captivité ? Non. Le sceptre ne fut point interrompu par la captivitédeBabylone, à cause que le retour était promis et prédit. Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de peur qu'on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda , il leur fut dit
auparavant Éfo'ils y seraient {)eu, et qu'ils seraient réIaWis. T!s furent toujours consolés par les praphètes , et leurs rois continuèrent. Mais la seconde destruction est sans promesse de rétablissement y sans pi-ophètes , sans rois , sans conso^ lation , sans espérance , parce que le sceptre est ôté pour jamais.
Ce n'est pas avoir été captif cpie de l'avoir été avec assurance d'être délivré dans soixante-dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.
Dlieu leur a promis , qu'encore qu'il les dispersât aux extrémités du monde , néanmoins , s'ils étaient fidèles à sa loi , il les rassemblerait. Ils y sont donc très-fidèles , et demeurent opprimés. Il faut donc que le Messie soit venu , et que la loi qui contenait ces promesses soit finie par l'établissement d'une loi nouvelle.
Mahomet est sans autorité. Il faudrait donc que ses raisons fussent bien puissantes , n'ayant que leur propre force.
Si deux hommes disent des choses qui paraissent basses , mais que tes discours de l'un aient un double sens , entendu par ceux qui le suivent, et que les discours de l'autre n'aient qu'un seul sens : si quelqu'un n'étant pas du secret entend discourir les deux en cette sorte , il en fera un même jugement. Mais si ensuite , dans le reste du discours , l'un dit des choses angéliques , et l'autre toujours des choses basses et communes , et ; même des sottises , il jugera que l'un parlait avec mystère , et non pas l'autre : l'un ayant assez montré qu'il est incapable de telles sottises , et capable d'être mystérieux ; et l'autre , qu'il est incapable de mystères , et capable de sottises.
Si les Juifs eussent été tous convertis par Jésus- Christ, nous n'aurions plus que des témoins suspects; et s'ils avaient été exterminés, nous n'en aurions point du tout.
Les Juifs le refusent, non pas tous. Les, saints le reçoivent , et non les charnels. Et tant s'en faut que cela soit contre sa gloire , que c'est le dernier trait qui l'achève. La raison qu'ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits , dans le Talmud et dans les rabbins, n'est que parce que Jésus-Christ n'a pas dompté les nations à main armée. Jésus -Christ a été tué, disent -ils; il a succombé ; il n'a pas dompté les païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N'ont-ils que cela à dire? C'est en cela qu'il m'est aimable. Je ne voudrais point celui qu'ils se figurent.
Qu'il est beau de voir, par les yeux de la foi , Darius , Cyrus , Alexandre , les Romains , Pompée et Hérode, agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile !
La religion mahométane a pour fondement l'Alcoran et Mahomet. Mais ce prophète , qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit? Et quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui voudra se dire i)rophète? Quels miracles dit-il lui-même avoir faits? Quel mystère a-t-il enseigné selon sa tradition même? Quelle morale et (pielle félicité ?
Ce n'est pas par ce qu'il y a d'obscur dans Mahomet , et qu'on peut faire passer pour avoir un sens mystérieux , que je veux qu'on en juge y mais par ce qu'il y a de clair , par son paradis , et par le reste. C'est en cela qu'il est ridicule. Il n'en est pas de même de l'Écriture. Je veux qu'il y ait des obscurités , mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l'obscurité , et non pas par les clartés , qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités.
L'Alcoran dit que saint Matthieu était homme de bien. Donc Mahomet était faux prophète , ou en appelant gens de bien des méchants , ou en, ne les croyant pas sur ce qu'ils ont dit de Jésus-. Christ.
Tout homme peut faire ce qu'a fait Mahomet : car il n'a point fait de miracles ; il n'a point été. prédit , etc. Nul homme ne peut faire ce qu'a fait Jésus-Christ.
Mahomet s^est établi en tuant , Jésus-Christ en, faisant tuer les siens; Mahomet en défendant de, lire , Jésus-Christ en ordonnant de Krc. Etiftn cela est si contniirc , que si Mahomet a pris la voie do réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure que puisque Mnhomet a réussi , Jésus-Christ a bien
PENSÉES DE PASCAL
pu réussir , U faut dire que puisque Mahomet a réussi, le christianisme 'devait périr, s'il n'eût été soutenu par une force toute divine.