‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 46 sur 343 · ARTICLE XVI · texte numérisé non relu

ARTICLE XVI

Pensées sur les miracles.

Il faut juger de la doctrine par les miracles, il faut juger des miracles par la doctrine. La doctrine discerne les miracles, et les miracles discernent la doctrine. Tout cela est vrai; mais cela ne se contredit pas.

Il y a des miracles qui sont des preuves certaines de la vérité, et il y en a qui ne sont pas des preuves certaines de la vérité. Il faut une marque pour les connaître; autrement ils se* raient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondements. Il faut donc que la règle qu'on nous donne soit telle, qu'elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.

S'il n'y avait point de miracles Joints à la fausseté, il y aurait certitude. S'il n'y avait point de règle pour les discerner, les miracles seraient inutiles, et il n'y aurait pas de raison de croire.

Moïse en a donné une, qui est lorsque le miracle mène à l'idolâtrie (Deut.y xiii, 1 , 2, 3); et Jésus-Christ une : Celui, dit-il, qui fait des miracles en mon nom ne peut à V heure même mal parler de moi (Marc, ix, 38). D'où il s'ensuit que quiconque se déclare ouvertement contre Jésus-Christ ne peut faire de miracles en son nom. Ainsi, s'il en fait, ce n'est point au nom de Jésus-Christ, et il ne doit pas être écouté. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles

secondf: partie, \m\ xvi.

marquées. 11 ne faut pas > donner d'autres exclusions : dans l'ancien Testament, quand on vous détournera de Dieu; dans le nouveau, quand on vous détournera de Jésus-Christ.

D'abord donc qu'on voit un miracle, il faut ou se soumettre, ou avoir d'étranges marques du contraire; il faut voir si celui qui le fait nie un Dieu , ou Jésus-Christ et l'Église.

Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n'adore pas un Dieu , comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n'aime pas un seul Dieu, comme objet de toutes choses. Toute religion qui ne reconnaît pas maintenant Jésus- Christ est notoirement fausse, et les miracles ne peuvent lui servir de rien.

Les Juifs avaient une doctrine de Dieu, comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles ; et défense de croire à tous faiseurs de miracles qui leur enseigneraient une doctrine contraire; et, de plus, ordre de recourir aux grands-prêtres, et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, il semble qu'ils les avaient à l'égard de Jésus-Christ et des apôtres.

Cependant il est certain qu'ils étaient très-coupables de refiiSêr de les croire, à cause de leurs miracles, puisque Jésus-Christ dit qu'ils n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu ses miracles : Si opéra nonfecissem in eis quœ nemo alius fecit , peccatum non haberent ( Joàn., xv, 24). Si je n^ avais fait parmi eux des œuvres que jamais aucun autre n'a faites, ils n'auraient point de péché:

Il s'ensuit donc qu'il jugeait que ses miracles étaient des preuves certaines de ce qu'il enseignait, et que les Juifs avaient obligation de le croire. Et, en effet, c'est particulièrement les miracles qui rendaient les Juifs coupables dans leur incrédulité. Car les preuves qu'on eût pu tirer de l'Écriture, pendant la vie de Jésus-Christ, n'auraient pas été démonstratives. On y voit, par exemple , que Moïse a dit qu'un prophète viendrait; mais cela n'aurait pas prouvé que Jésus- Christ fût ce prophète : et c'était toute la question. Ces passages faisaient voir qu'il pouvait être le Messie; et cela, avec ses miracles, devait déterminer à croire qu'il l'était effectivement.

a%; 'A. tf IV.

Les prophéties seules ne pouvaient pas prouver

Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n'eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si les miracles n'eussent pas été décisifs Donc les miracles suffisent , quand on ne voit pas que la doctrine soit contraire ; et on doit y croire. Jésus-Christ a prouvé qu'il était le Messie, en vérifiant plutôt sa doctrine et sa mission par ses miracles que par l'Écriture et par les prophéties. C'est par les miracles que Nicodéme reconnaît que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia a Deo venistij magister; nemo enimpotest hœc signa facere quœ tufacis, nisi fuerit Deus cum eo (JoAN., III, 2). Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.

Ainsi, quand même la doctrine serait suspecte, comme celle de Jésus-Christ pouvait l'être à Nfcodême, à cause qu'elle semblait détruire les traditions des pharisiens; s'il y a des miracles clairs et évidents du même côté, il faut que l'évidence du miracle l'emporte sur ce qu'il pourrait y avoir de difficulté de la part de la doctrine : ce qui est fondé sur ce principe immobile , que Dieu ne peut induire en erreur.

Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. Accusez-moi, dit Dieu dans Isaïe (Is. , I, 18). Et en un autre endroit : Qu'ai-je dû faire à ma vigne que je ne lui aie fait? ( Ibid., v , 4 ). Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie; Dieu doit aux hommes de ne pas les induire en erreur. Or, ils seraient induits en erreur , si les faiseurs de miracles annonçaient une fausse doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun , et si un plus grand faiseur de miracles n'avait déjà averti de ne pas les croire. Ainsi , s'il y avait division dans l'Église, et que les ariens, par exemple, qui se disaient fondés sur l'Écriture comme les catholiques , eussent fait des miracles , et non les catholiques, on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée , aussi un homme qui , pour marque de la communication qu'il a avec Dieu , ressuscite les morts , prédit l'avenir , transporte les montagnes, guérit les maladies, mérite d'être cru; et on est impie si on ne s'y rend , à moins qu'il ne soit démenti par quelque autre qui fasse encore de plus grands miracles.

Mais n'est-il pas dit que Dieu nous tente? Et ainsi ne peut-il pas nous tenter par des miracles qui semblent porter à la fausseté?

Il y a bien de la différence entre tenter et induire en erreur. Dief tente; mais il n'induit \yomi

PENSÉES DE PASCAL

en erreur. Tenter , c'est procurer les occasions qui n'imposent point de nécessité. Induire en erreur, c'est mettre l'iiomme dans la nécessité de con- (îlure et suivre une fausseté : c'est ce que Dieu ne peut faire, et ce qu'il ferait néanmoins, s'il permettait que, dans une question obscure, il se fît des miracles du côté de la fausseté.

On doit conclure de là qu'il est impossible qu'un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n'en faisant paraître qu'une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l'Église, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins que Dieu, qui connaît les cœurs, fasse des miracles en faveur d'une personne de cette sorte.

11 y a bien de la différence entre n'être pas |)our Jésus-Christ, et le dire; ou n'être pas pour Jésus-Christ, et feindre d'en être. Les premiers pourraient peut-être faire des miracles, non les autres : car il est clair des uns qu'ils sont contre la vérité , non des autres ; et ainsi les miracles sont plus clairs.

Les miracles discernent donc les choses douteuses, entre les peuples, juif et païen, juif et chrétien; catholique, hérétique; calomniés, calomniateurs; entre les trois croix.

C'est ce que l'on a vu dans tous les combats de la vérité contre l'erreur, d'Abel contre Cain, de Moïse contre les magiciens de Pharaon, d'Elie contre les faux prophètes, de Jésus-Christ contre les pharisiens, de saint Paul contre Barjésu, des apôtres contre les exorcistes, des chrétiens contre les infidèles, des catholiques contre les héréti- (|ues; et c'est ce qui se verra aussi dans le combat d'Elie et d'Enoch contre l'Antéchrist. Toujours le \ rai prévaut en miracles.

Enfm , jamais en la contention du vrai Dieu , ou de la vérité de la religion , il n'est arrivé de miracle du côté de l'erreur , qu'il n'en soit aussi arrivé de plus grand du côté de la vérité.

Par cette règle , il est clair que les Juifs étaient obligés de croire Jésus-Christ. Jésus-Christ leur était suspect; mais ses miracles étaient infiniment plus clairs que les soupçons que l'on avait contre lui. Il fallait donc le croire.

Du temps de Jésus-Christ , les uns croyaient en lui , les autres n'y croyaient pas , à cause des prophéties qui disaient que le Messie devait naître en Bethléem, au lieu qu'on croyait que Jésus- Christ était né dans Nazareth. Mais ils devaient mieux prendre garde s'il n'était pas né en Beth-

léem; c^u' ses miracles étant convaincants, ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Écriture , et cette obscurité , ne les excusaient pas , mais les aveuglaient.

Jésus-Christ guérit l'aveugle-né, et fit quantité de miracles au jour du sabbat , par où il aveuglait les pharisiens , qui disaient qu'il fallait juger des miracles par la doctrine.

Mais, par la même règle qu'on devait croire Jésus-Christ, on ne devra point croire l'Antéchrist.

Jésus-Christ ne parlait ni contre Dieu , ni contre Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui serait ennemi couvert , Dieu ne permettrait pas qu'il fît des miracles ouvertement.

Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre. Jésus-Christ a prédit l'Antéchrist , et défendu de le suivre.

Les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist ; mais les miracles de l'Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi , si Jésus-Christ n'était pas le Messie, il aurait bien induit en erreur ; mais on ne saurait y être induit avec raison par les miracles de l'Antéchrist. Et c'est pourquoi les miracles de l'Antéchrist ne nuisent point à ceux de Jésus-Christ. En effet, quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l'Antéchrist , a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles ?

Il n'y a nulle raison de croire à l'Antéchrist qui ne soit à croire en Jésus-Christ.; mais il y cîi a à croire en Jésus-Christ, qui ne sont point à croire à l'Antéchrist.

Les miracles ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l'Église jusqu*à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.

C'est pourquoi Dieu, afin de conserver cette preuve à son Église , ou il a confondu les faux miracles, ou il les a prédits; et par l'un et l'autre il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nousmêmes.

Il en arrivera de même à l'avenir : ou Dieu ne permettra pas de faux miracles , ou il en procurera de plus grands : car les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pensât point quand ils seraient contre lui, tout clair qu'il soit qu'il y a un Dieu ; sans quoi ils eussent été capables de troubler.

Et ainsi, tant s'en faut que ces passages du treizième chapitre du Deutéronome , qui portent qu'il ne faut point croire ni écouter ceux qui feront des miracles , et qui détourneront du service de Dieu; et celui de saint Marc : Il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes ^ qui feront des prodiges et des choses étonnantes , jusqu'à séduire, sHl est possible, les élus mêmes (Marc, XIII, 22) , et quelques autres semblables, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force.

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