‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 47 sur 343 · VU · texte numérisé non relu

VU

Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles , c'est le défaut de charité : Vous ne croyezpas, dit Jésus-Christ parlant aux iwit^^ parce que vous n'êtes pas de mes brebis (Joan., x, 26). Ce qui fait croire les faux, c'est le défaut de charité : Eo quod charitatem veritatis non receperunt ut salvi fièrent , ideo mittet illis Deus operationem erroris, ut credant mendacio (ii Thess,, 2, 10).

Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux , et qu'on y donnât tant de croyance , s'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y en avait eu , et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils pourraient en donner; et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir. De même que, si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu'il n'y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connaissance même des plus grands hommes, la croyance des hommes s'est pliée par là, parce que, la chose ne pouvant être niée en général, puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables , le peuple , qui ne peut pas discerner lesquels d'entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune, c'est qu'il y en a de vrais, comme le flux de la mer.

Ainsi il me paraît aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges, etc., que parce qu'il y en a de vrais; ni défausses religions, que parce qu'il y en a une véritable. Car s'il n'y avait jamais eu

rien de tout cela , il est comme impossible que les hommes se le fussent imaginé, et encore plus que d'autres l'eussent cru. Mais comme il y a eu de très-grandes choses véritables, et qu'ainsi elles ont été crues par de grands hommes, cette impression a été cause que presque tout le monde s'est rendu capable de croire aussi les fausses. Et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles, puisqu'il y en a de faux, il faut dire, au contraire, qu'il y a de vrais miracles, puisqu'il y en a tant de faux ; et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais ; et qu'il n'y a de même de fausses religions que parce qu'il y en a une véritable. Cela vient de ce que l'esprit de l'homme , se trouvant plié de ce côté-là par la vérité, devient susceptible par là de toutes les faussetés.

Il est dit , Croyez à l'Église ; mais il n'est pas dit, Croyez aux miracles; à cause que le dernier est naturel , et non pas le premier. L'un avait besoin de précepte , non pas l'autre.

Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires , qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur, que nous le connaissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvrait continuellement au> hommes , il n'y aurait point de mérite à le croire ; et s'il ne se découvrait jamais, ii y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement , et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré , impénétrable à la vue des hommes , est une grande leçon pour nous porter à la solitude, loin de la vue des hommes. 11 est demeuré caché sous le voile de la nature , qui nous le cou vre, jusques à l'incarnation; et quand il a fallu qu'il ait paru , il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible que non pas quand il s'est rendu visible. Et enlin , quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir, sous les espèces de l'Eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle, dans l'Apocalypse, ^ine manne cachée [Apoc, ii, 17); et je crois qu'Isaie le voyait en cet état, lorsqu'il dit

PENSEES DE PASCÂ!.

vi\ esprL de prophétie : Véritablement vous êtes un Dieu caché (Is., xlv, 15). C'est là le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, (jui, comme dit saint Paul {liom., l, 20), ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Be4iucoup de chrétiens hérétiques l'ont connu à travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais pour nous, nous devons nous estimer heureux de ce que Dieu nous éclaire jusqu'à le reconnaître sous les espèces du pain et du vin.

On peut ajouter à ces considérations le secret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique; et les Juifs, s'arrêtant à l'un, ne pensent pas seulement .qu'il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher : de même que les impies, voyant les effets naturels , les attribuent à la nature, sans penser qu'il y en ait un autre auteur; et comme les Juifs , voyant un homme parfait en Jésus-Christ , n'ont pas pensé à y chercher une autre nature : Notes n'avons point pensé que ce fût lui, dit encore Isaïe (Is., lui, 3) : et de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences parfaites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chrétiens doivent le reconnaître en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout ; et rendons-lui des grâces infinies de ce qu'étant caché en toutes choses pour tant d'autres , il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous.

Les filles de Port-Royal , étonnées de ce qu'on dit qu'elles sont dans une voie de perdition ; que leurs confesseurs les mènent à Genève; qu'ils leur inspirent que Jésus-Christ n'est pas en l'Eucharistie , ni à la droite du Père : sachant que tout cela était faux , s'offrirent à Dieu en cet état, en lui disant avec le prophète : Vide si via iniquitatis in me est ( Ps. cxxxviii , 24 ). Qu'arrive-t-il là-dessus? Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable. Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en ôter les enfants ; on dit que c'est V arsenal de V enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel , et Dieu les comble

de ses faveurs. Il faudrait avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles sont dans la voie de perdition.

Les jésuites n'ont pas laissé néanmoins d'en tirer cette conclusion ; car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'ils leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne, et que notre salut dépend de Dieu , c'est le langage des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape; c'est ainsi, disent-ils, (jue les hérétiques se cachent et se déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme; ils combattent, disent les jésuites, la morale des catholiques. Enfin, s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté ; c'est au contraire un soupçon d'hérésie.

Voilà l'excès étrange où la passion des jésuites les a portés ; et il ne leur restait plus que cela pour détruire les principaux fondements de la religion chrétienne. Car les trois marques de la véritable religion sont la perpétuité , la bonne vie , et les miracles. Ils ont déjà détruit la perpétuité par la probabilité , qui introduit leurs nouvelles opinions à la place des vérités anciennes : ils ont détruit la bonne vie par leur morale corrompue : et maintenant ils veulent détruire les miracles en détruisant ou leur vérité, ou leur conséquence.

Les adversaires de l'Éghse les nient, ou en nient la conséquence : les jésuites de même. Ainsi, pour affaiblir leurs adversaires, ils désarment l'Église, et se joignent à tous ses ennemis, en empruntant d'euix toutes les raisons car lesquelles ils combattent les miracles. Car l'Église a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques, qui s'en sont retirés; et les mauvais chrétiens , qui la déchirent en dedans.

Ces trois sortes de différents adversaires la combattent d'ordinaire diversement; mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles , et que l'Église a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu'il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine. Il y avait deux partis entre ceux qui écoutaient Jésus-Christ : les uns qui suivaient sa doctrine par ses miracles ; les autres qui disaient : // chasse les démons au nom de Belzébuth. Il y avait deux partis au temps de Calvin : celui de l'Église, et celui des sacramentaires, qui la combattaient. Il y a maintenant les jésuites, et ceux qu'ils ap-

j^eWent jansénistes , qui contestent. Mais les miracles étant du côté des jansénistes, les jésuites ont recours à cette défaite générale des Juifs et des hérétiques, qui est qu'il faut juger des miracles par la doctrine.

Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle est inconnue parmi les hommes. Dieu l'a couverte d'un voile qui la laisse méconnaître à ceux qui n'entendent pas sa voix. La porte est ouverte aux blasphèmes, et même sur les vérités les plus certaines de la morale. Si 1 on publie les vérités de l'Évangile, on en publie de contraires, et on obscurcit les questions : en sorte que le peuple ne peut discerner. Aussi on demande : Qu'avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres? Quel signe faites-vous? Vous n'avez que des paroles, et nous aussi. Si vous n'avez point de miracles , on dit que la doctrine doit être soutenue par les miracles; cela est une vérité dont on abuse pour blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine ,- et c'est une autre vérité pour blasphémer les miracles.

Que vous êtes aises, mes pères, de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble, et rendre tout inutile I On vous en empêchera , mes pères : la vérité est une et ferme.

Si le diable favorisait la doctrine qui le détruit, il serait divisé, omne regnum divisum, etc. Car Jésus-Christ agissait contre le diable, et détruisait son empire sur les cœurs, dont l'exorcisme est la figure, pour étabUr le royaume de Dieu. Et ainsi il ajoute : Tn digito Dei, etc.y regnum Deiadvos, etc. (Luc,xi, 17, 20).

Il était impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l'Antéchrist, qui leur était inconnu. Mais il est bien aisé au temps de l'Anteehrist de croire en Jésus-Christ, déjà connu.

Quand les schismatiques' feraient des miracles , ils n'induiraient point à erreur. Et ainsi il n'est pas certain qu'ils ne puissent en faire. Le schisme est visible; le miracle est visible. Mais le schisme est plus marqué d'erreur que le miracle n'est marqué de vérité. Donc le miracle d'un sclîismatique ne peut induire à l'erreur. Mais hors le scWsme , l'erreur n'est pas si visible que le miracle est visible. Donc le miracle induirait à l'erreur. Ainsi un miracle parmi les

' Pascal veut parler d'un schisme ouvert et reconnu <l« part «•t (l'autre, U;!, par exemple, que celui des donatlstes, des calvinistes, elc. Il ne faut point prendre le change.

schismatiques n'est pas tant à craindre ; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais quand il n'y a point de schisme , et que l'erreur est en dispute, le miracle discerne.

Il en est de même des hérétiques. Les miracles leur seraient inutiles; car l'Église, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la croyance, nous dit qu'ils n'ont pas la vraie foi. Il n'y a pas de doute qu'ils ne l'ont pas, puisque les premiers miracles de l'Église^ excluent la foi des leurs , quand ils en auraient. Il y aurait ainsi miracles contre miracles, mais premiers et plus grands du côté de l'Église; ainsi il faudrait toujours la croire contre les miracles.

Voyons par là ce qu'on doit conclure des miracles de Port-Royal.

Les pharisiens disaient : Non est hic homo a Deo, qui sabbatum non custodit {,]oAîi .^ ix, 16). Les autres disaient : Quomodo potest homopeccator hœc signa facere? Lequel est le plus clair ?

Dans la contestation présente , les uns disent : Cette maison n'est pas de Dieu ; car on n'y croit pas que les cinq propositions sont dans Jansénius. Les autres : Cette maison est de Dieu ; car il s'y fait de grands miracles. Lequel est le plus clair ?

Ainsi la même raison qui rend coupables les Juifs de n'avoir pas cru en Jésus-Christ, rend les jésuites coupables d'avoir continué de persécuter la maison de Port-Royal.

Il avait été dit aux Juifs, aussi bien qu'aux chrétiens, qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état des miracles de Jésus- Christ, et essaient de montrer qu'ils sont faux, ou faits par le diable : étant nécessités d'être convaincus, s'ils reconnaissaient c[ii'ils fussent de Dieu.

Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine de fôire ce discernement; il est pourtant bien facile à faire. Ceux qui ne nient ni Dieu, ni Jésus-Christ, ne font point de miracles qui ne soient sûrs. Mais nous n'avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde n'a point de puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Dieu choisit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance.

Ce ne sont point des hommes qui font ces mi-

►EINSEES DE PASCAL,

racles par une vertu inconnue et douteuse , qui nous oblige à un difficile discernement. C'est Dieu même; c'est l'instrument de la passion de son fils unique qui, étant en plusieurs lieux , a choisi celui-ci, et fait venir de tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.

La dureté des jésuites surpasse donc celle des Juifs, puisqu'ils ne refusaient de croire Jésus- Christ innocent que parce qu'ils doutaient si ses miracles étaient de Dieu. Au lieu que les jésuites ne pouvant douter que les miracles de Port- Royal ne soient de Dieu , ils ne laissent pas de douter encore de l'innocence de cette maison.

Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doctrine. Oui. Mais quand on n'écoute plus la tradition; qu'on a surpris le peuple; et qu'ainsi, ayant exclu la vraie source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire , la vérité n'a plus de liberté de paraître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité , la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius.

Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu'elle produit; mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu'il les console et les rassasie des biens du monde : ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités.

C'est ce que font les jésuites. Ils relèvent les miracles : ils combattent ceux qui les convainquent. Juges injustes , ne faites pas des lois sur l'heure; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes : Vos qui conduis leges iniquas.

La manière dont l'Église a subsisté est que la vérité a été sans contestation; ou si elle a été contestée , il y a eu le pape , et sinon il y a eu l'Église.

Le miracle est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie, et le nonmiracle est un effet qui n'excède pas la force qu'on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède pas la force naturelle du diable.

Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps.

Il importe aux rois, aux princes, d'être en estime de piété; et pour cela, il faut qu'ils se confessent à vous {Des Jésuites),

Les jansénistes ressemblent aux hérétiques par la réformation des mœurs; mais vous leur ressemblez eu mal.

ARTICLE XVIL

Pensées diverses sur la religion,

Le pyrrhonisme a servi à la religion; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient , ni s'ils étaient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l'un ou l'autre n'en savaient rien , et devinaient sans raison et par hasard : et même ils croyaient toujours , en excluant l'un ou l'autre.

Qui blâmera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur croyance , eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent au contraire, en l'exposant aux Gentils , que c'est une sottise , stultitiam , etc. ; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas? S'ils la prouvaient , ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui. Mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui, sur l'exposition qu'ils en font , refusent de la croire.

Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini sans parties? Oui. Je veux donc vous faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux, et tout entier dans chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage , qu'il ne vous reste rien à savoir; mais qu^il vous reste infiniment à savoir.

La conduite de Dieu , qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la rehgion dans l'esprit par les raisons , et dans le cœur par sa grâce. Mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces ,

ce n*est pas y mettre la religion , mais la terreur. Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez malheureux. Il ne faudrait les injurier qu'au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam ; et toute la morale , en la concupiscence et en la grâce.

Le cœur à ses raisons , que la raison ne connaît pas : on le sent en mille manières. Il aime l'être universel naturellement , et soi-même naturellement , selon qu'il s'y adonne ; et il se durcit contre l'un et l'autre , à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre : est-ce par raison?

Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement : non pas comme si les hommes y étaient sortant des mains de Dieu , mais comme des ennemis de Dieu , auxquels il donne , par sa grâce , assez de lumière pour revenir , s'ils veulent le chercher et le suivre : mais pour les punir , s'ils refusent de le chercher et de le suivre.

On a beau dire , il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant! C'est parce que vous y êtes né , dira-t-on ; tant s'en faut : je me roidis contre par cette raison-là même , de peur que cette prévention ne me suborne. Mais quoique j'y sois né , je ne laisse pas de le trouver ainsi.

11 y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l'une par la force de la raison, l'autre par l'autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière , mais de la première. On ne dit pas : Il faut croire cela ; car l'Ecriture , qui le dit , est divine ; mais on dit , Qu'il faut le croire par telle et telle raison , qui sont de faibles arguments , la raison étant flexible à tout.

Ceux qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n'y seront pas inutiles pour les autres. Nous en ferons le premier argument , qu'il y a quelque chose de surnaturel : car un aveuglement de cette sorte n'est pas une chose naturelle; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien , elle servira à en garantir les

autres par l'horreur d'un exemple si déplorable et d'une folie si digne de compassion.

Sans Jésus-Christ , le monde ne subsisterait pas; car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer.

Le seul qui connaît la nature ne la connaitrat-il que pour être misérable? le seul qui la connaît sera-t-il le seul malheureux ?

Il ne faut pas que l'homme ne voie rien du tout; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il possède la vérité , mais qu'il en voie assez pour connaître qu'il l'a perdue : car , pour connaître ce qu'on a perdu , il faut voir et ne pas voir ; et c'est précisément l'état où est la nature.

Il fallait que la véritable religion enseignât la grandeur et la misère, portât à l'estime et au mépris de soi , et à l'amour , et à la haine.

Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voilà ce que je trouve d'effectif.

Je ne parle pas ici des miracles de Moïse , de Jésus-Christ et des apôtres , parce qu'ils ne paraissent pas d'abord convaincants , et que je ne veux mettre ici en évidence que tous les fondements de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit.

La religion est une chose si grande, qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher , si elle est obscure, en soient privés. De quoi donc se plaint-on , si elle est telle qu'on puisse la trouver en la cherchant?

L'orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre , et un égarement bien visible de l'homme. Le voilà tombé de sa place, et il la cherche avec inquiétude.

Après la corruption , il est juste que tous ceux qui sont dans cet état le connaissent ; et ceux qui s'y plaisent, et ceux qui s'y déplaisent. Mais il n'est pas juste que tous voient la rédemption.

Quand on dit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes qui s'appliquent incontinent cette exception : w qui favorise le désespoir, au lieu de les en détourner pour favoriser l'espérance.

Les impies, qui s'abandonnent aveuglénjent à leurs passions sans connaître Oieu et sans sr

PENSÉES DE PASCAL

mettre en peine de le chercher, vérifient par eux-mêmes ce fondement de la foi qu'ils combattent , qui est que la nature des hommes est dans la corruption. Et les Juifs, qui combattent si opiniiitrément la religion chrétienne , vérifient encore cet autre fondement de cette même foi qu'ils attaquent : qui est que Jésus-Christ est le véritable Messie , et qu'il est venu racheter les hommes, et les retirer de la corruption et de la misère où ils étaient, tant par l'état où on les voit aujourd'hui , et qui se trouve prédit dans les prophéties, que par ces mêmes prophéties qu'ils portent, et qu'ils conservent inviolablement comme les marques auxquelles on doit reconnaître le Messie. Ainsi les preuves de la corruption des hommes et de la rédemption de Jésus- Christ, qui sont les deux principales vérités qu'établit le christianisme, se tirent des impies qui vivent dans l'indifférence de la religion , et des Juifs qui en sont les ennemis irréconciliables.

La dignité de l'homme consistait, dans son innocence, à dominer sur les créatures, et à en user ; mais aujourd'hui elle consiste à s'en séparer, et à s'y assujettir.

Il y en a plusieurs qui errent d'autant plus dangereusement, qu'ils prennent une vérité pour le principe de leur erreur. Leur faute n'est pas de suivre une fausseté, mais de suivre une vérité à l'exclusion d'une autre.

Il y a un grand nombre de vérités , et de foi , et de morale, qui semblent répugnantes et contraires , et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quelques-unes de ces vérités ; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l'ignorance de quelques-unes de nos vérités.

Et l'ordinaire il arrive que , ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une renferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une et ils excluent l'autre.

Les nestoriens voulaient qu'il y eût deux personnes en Jésus-Christ , parce qu'il y a deux natures ; et les euty chiens , au contraire , qu'il n y eût qu'une nature , parce qu'il n'y a qu'une personne. Les catholiques sont orthodoxes, parce

qu'ils joignent ensemble les deux vérités de deux natures et d'une seule personne.

Nous croyons que la substance du pain étant changée en celle du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, il est présent réellement au saint sacrement. Voilà une des vérités. Une autre est, que ce sacrement est aussi une figure de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

L'hérésie d'aujourd'hui , ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble, et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu'il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu'on ne peut admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre.

Par cette raison ils s'attachent à ce point , que ce sacrement est figuratif; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité; et de là vient qu'ils nous font tant d'objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence réelle ; et en cela ils sont hérétiques.

C'est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d'instruire de toutes les vérités; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes.

La grâce sera toujours dans le monde, et aussi la nature. Il y aura toujours des pélagiens, et toujours des cathoUques, parce que la première naissance fait les uns, et la seconde naissance fait les autres.

C'est l'Église qui mérite avec Jésus-Christ, qui en est inséparable, la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la véritable rehgion; et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées.

Le corps n'est non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du corps, et n'appartient plus à Jésus-Christ. Toutes les vertus , le martyre , les austérités et toutes les bonnes œuvres, sont inutiles hors de l'Église, et de la communion du chef de l'Église, qui est le pape.

Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu'ils seront condamnés par leur propre raison par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.

11 y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent

SECONDE PARTIE, ART. XVlï.

tous à la félicité; et ils ne diffèrent qu'en l'objet ! où ils la placent. Les uns et les autres appellent ' leurs ennemis ceux qui les empêchent d'y arriver, j

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu , qui ne peut être ni injuste , I ni aveugle; et non pas par la nôtre propre, qui j est toujours pleine de malice et d'erreur.

Jésus-Christ a donné dans l'Évangile cette marque pour reconnaître ceux qui ont la foi, qui est qu'ils parleront un langage nouveau; et en effet, le renouvellement des pensées et des désirs cause celui des discours. Car ces nouveautés, qui ne peuvent déplaire à Dieu , comme le vieil homme ne peut lui plaire, sont différentes des nouveautés de la terre , en ce que les choses du monde , quelque nouvelles qu'elles soient , vieillissent en durant : au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus, qu'il dure davantage. L'homme extérieur se détruit, dit saint Paul (II, Cor., IV, 16) , et l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour; et il ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité, où l'on chantera sans cesse ce cantique nouveau dont parle David dans ses psaumes (Ps. xxxii, 3), c'est-à-dire ce chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.

Quand saint Pierre et les apôtres [Act. xv) délibèrent d'abolir la circoncision, où il s'agissait d'agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes , mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu'il remplit de son Esprit, que non pas qu'il faille observer la loi; ils savaient que la fin de la loi n'était que le Saint-Esprit; et qu'ainsi, puisqu'on l'avait bien sans circoncision, elle n'était pas nécessaire.

Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques : l'amour de Dieu, et celui du prochain.

La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Le commun des hommes s'arrête à l'état et à l'établissement où elle est; et cette religion est telle , que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusques aux apôtres. Les plus instruits vont jusques au commencement du monde. Les anges

la voient encore mieux , et de plus loin ; car il» la voient en Dieu même.

Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bienheureux et bien persuadés. Mais pour ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur imprime lui-même dans le cœur ; sans quoi la foi est inutile pour le salut.

Dieu , pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être ininteUigible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d'y arriver : de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison , mais par la simple soumission de la raison , que nous pouvons véritablement nous connaître.

Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? Ne voyons-nous pas, disentils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. Cela est-il contraire à l'Écriture? ne dit-elle pas tout cela? Si vous ne vous souciez guère dé savoir la vérité , en voilà assez pour demeurer en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître , ce n'est pas assez ; regardez au détail. C'en serait peut-être assez pour une vaine question de philosophie ; mais ici , où il y va de tout... Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s'amusera, etc.

C'est une chose horrible , de sentir continuel lement s'écouler tout ce qu'on possède; et qu'on puisse s'y attacher, sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent.

Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : si on pouvait y être toujours; s'il est sûr qu'on n'y sera pas longtemps; et incertain si on y sera une lieure. Cette dernière supposition est la nôtre.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de chercher la vérité. Car si vous mourez sans adorer le vrai principe , vous êtes perdu. Mais, dites- vous, s'il avait voulu que je l'adorasse, il m'aurait laissé des signes de sa volonté. Aussi a-t-il fait; mais vous les négligez. CUerchez-les du moins; cela le vaut bien.

PENSEES DE PASCAL

Les athées doivent dire des choses parfaitement claires. Or, il faudrait avoir perdu le bon sens pour dire qu'il est parfaitement clair que l'âme est mortelle. Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic : mais il importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle.

Les pk-ophéties, les miracles mêmes, et les autres preuves de notre religion, ne sont pas de telle sorte qu'on puisse dire qu'elles sont géométriquement convaincantes. Mais il me suffit présentement que vous m'accordiez que ce n'est pas pécher contre la raison que de les croire. Elles ont de la clarté et de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais la clarté est telle, qu'elle surpasse, ou égale pour le moins, ce qu'il y a de plus clair au contraire : de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne pas la suivre ; et ce n'est peutêtre que la concupiscence et la malice du cœur. Ainsi il y a assez de clarté pour condamner ceux qui refusent de croire, et non assez poulies gagner; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent c'est la grâce , et non la raison , qui la fait suivre; et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence, et non la raison, qui la fait fuir.

Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière?

Un homme qui découvre des preuves de la religion chrétienne est comme un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il qu'ils sont faux, et négligera-t-il de les examiner?

Deux sortes de personnes connaissent un Dieu : ceux qui ont le cœur humilié , et qui aiment le mépris et l'abaissement , quelque degré d'esprit qu'ils aient, bas ou relevé; ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité , quelque opposition qu'ils y aient.

Les sages, parmi les païens , qui ont dit qu'il n'y a qu'un Dieu, ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus.

Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge, que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme que de le

produire? Et si on n'avait pas su ce que c'est que génération, trouverait-on plus étrange qu'un enfant vînt d'une fille seule que d'un homme et d'une femme?

Il y a une grande différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne doit donner le repos, que la recherche smcère de la vérité; et rien ne peut donner l'assurance, que la vérité.

Il y a deux vérités de foi également constantes : l'une, que l'homme, dans l'état de la création, ou dans celui de la grâce, est élevé au-dessus de toute la nature, rendu semblable à Dieu , et participant de la Divinité ; l'autre , qu'en l'état jde corruption et du péché, il est déchu de cet état , et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L'Ecriture nous les déclare manifestement, lorsqu'elle dit en quelques lieux : Deliciœmeœ, esse cunifiliis hominum {Prov.y VIII, 31). EJJundam spiritum meum super omnem carnetn (Joel,ii , 28). Diieslis, etc. [Psal, Lxxxi , 6 ). Et qu'elle dit en d'autres : Omnis caro fœnum (Is., xx, 6). Homo comparatus estjumentis insipientibus , et similis factus est illis ( Ps. xLviii ,13). Dixi in corde meo dejiliis ho^ minum , ut probarei eos JJeus , et oslenderct similes esse bestiis , etc. (Eccles., m, 18).

Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère; car qu'est-ce que tout cela nous apporte? Mais l'exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux : leur résolution peut former la nôtre. Il n'est rien de cela aux exemples des païens : nous n'avons point de liaison à eux ; comme la richesse d'un étranger ne fait pas la nôtre, mais bien celle d'un père ou d'un mari.

On ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien , quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on souffre bien; le lien s'étend , et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort. Notre Seigneur a dit que, depuis 1;\ venue de Jean-Baptiste , c'est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle, le royaume de

SIX.OINDE PARTIE, ART. XVll.

Dieu souffre violeuee, et que les violents le ravissent (Matth., xt, 12). Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut , ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout , dit saint Léon , avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie ; car il n'y a point ici de paix. Jésus-Christ est venu apporter le couteau , et non pas la paix (Matth., x, 34). Mais néanmoins il faut avouer que , comme l'Écriture dit que la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu (I. Coî\f m, 19), aussi on peut dire que cette guerre , qui paraît dure aux hommes, est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit ; et c'est ce qui fait souhaiter la mort , en souffrant néanmoins de bon cœur la vie pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de biens que nous ne pouvons ni en demander , ni imaginer , comme dit saint Paul (Eph., m, 20).

Il faut tâcher de ne s'affliger de rien , et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir , et qu'on pèche en ne le faisant pas. Car enfin, la raison pour laquelle les péchés sont péchés est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu : et ainsi l'essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connaissons en Dieu , il est visible , ce me semble , que , quand il nous découvre sa volonté par les événements , ce serait un péché de ne pas s'y accommoder.

Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée, il semble que ce soit un temps où le service que l'on rend à Dieu en la défendant lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature , et ainsi il permet de considérer que, comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ccuix (jui défendent la pureté de la religion , quand

elle est combattue. Mais il y â cette différence entre les rois de la terre et le roi des rois , que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles , mais qu'ils les trouvent tels : au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu'infidèles sans sa grâce , et qu'il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu'au lieu que les rois témoignent d'ordinaire avoir de l'obligation à ceux qui demeurent dans le devoir et dans leur obéissance, il arrive , au contraire , que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui en sont eux-mêmes infiniment redevables.

Ce ne sont ni les austérités du corps , ni les agitations de l'esprit, mais les bons mouvements du cœur, qui méritent, et qui soutiennent les peines et du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier : peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre {Act.y XIV, 21). Cela doit consoler ceux qui en sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs , et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceurs dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitents du diable, selon la parole de Tertullien : de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ , si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris , dans la pauvreté , dans le dénûment et dans le rebut des hommes , que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien , il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands. Priez toujours, dit saint Paul , rendez grâces toujours , réjouissez-vous toujours (I. Thess.., v, 16, 17, 18). C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé , et de tout le chan* gement de vie. Celui qui a trouvé un trésor dans un champ en a une telle joie , selon Jésus-Christ, qu elle lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter ['SîvTxn., XIII, 14). Les gens du monde ont leur

tristesse ; mais ils n'ont point cette joie que le monde ne peut donner, ni ôter, dit Jésus-Christ même (Joan., xiv, 27 , et xvi , 22). Les bienlieureux ont cette joie sans aucune tristesse ; et les chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres plaisirs, et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette crainte, qui conserve et modère notre joie ; et , selon qu'on se sent trop emporter vers l'un , se pencher vers l'autre pour demeurer debout. Souvenez-vous des biens dans les jours d'affliction, et souvenezvous de l'affliction dans les jours de réjouissance, dit l'Écriture (EccL, xi, 27), jusqu'à ce que la promesse que Jésus-Christ nous a faite de rendre sa joie pleine en nous soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse , et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfactions , qu'elle en remplit et l'entrée, et le progrès, et le couronnement. C'est une lumière si éclatante , qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient. S'il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient , et non pas de la vertu ; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Otons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

Le passé ne doit point nous embarrasser , puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes ; mais l'avenir doit encore moins nous toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement rapportées. Cependant le monde est si inquiet , qu'on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit , mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir , et jamais de vivre maintenant. Notre Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il nous fait garder , et pour notre salut , et pour notre propre repos.

PENSÉES DE PASCAL

On se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du bien ; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal , puisqu'il est si ordinaire , au lieu que le bien est si rare.

Dans le treizième chapitre de saint Mare , Jésus-Christ fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement : et comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui , en se convertissant , détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture (If, PiER.,iii, 13). La prédiction qui y est contenue de la ruine du temple réprouvé, qui ligure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre , marque qu'il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint, etc.

Le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu , jusqu'à ce qu'il y paraisse visiblement dans la résurrection ; et c'est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Cai Dieu n'abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre , où leurs corps , quoique morts aux yeux des hommes , sont plus vivants devant Dieu , à cause que le péché n'y est plus ; au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie , au moms quant à sa racine : car les fruits du péché n'y sont pas toujours; et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors , puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine; et c'est ce qui la rend souhaitable.

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés leurs crimes. Seigneur, diront les uns et les autres , quand vous avons-nous vu avoir faim? etc. (Matth., xxv, 37, 44).

.lésus-Clu'ist ii'u point voulu du témoignage des démons y ni de eeux qui n'avaient pas vocation ; mais de Dieu et de Jean-Baptiste.

Les défauts de Montaigne sont grands. Il est plein de mots sales et déshonnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l'homicide volontaire et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance du salut , sans crainte et sans repentir. Son livre n'étant point fait pour porter à la piété, il n'y était pas obligé : mais on est toujours obligé de ne pas en détourner. Quoi qu'on puisse dire pour excuser ses sentiments trop libres sur plusieurs choses , on ne saurait excuser en aucune sorte ses sentiments tout païens sur la mort ; car il faut renoncer à toute piété , si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or , il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre.

Ce qui nous trompe, en comparant ce qui s'est passé autrefois dans l'Éghse à ce qui s'y voit maintenant, c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse et les autres saints, comme couronnés de gloire. Présentement que le temps a éclairci les choses, cela paraît véritablement ainsi. Mais au temps que ['on persécutait ce grand saint , c'était un homme ([ui s'appelait Athanase ; et sainte Thérèse , dans le sien, était une religieuse comme les autres. É lie était un homme comme nous y et sujet aux mêmes passions que nous, dit l'apôtre saint Jacques ( Jacq., V, 1 7 ), pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des saints, comme disproportionné à notre état : c'étaient des saints, disons-nous, ce n'est pas comme nous.

A ceux qui ont de la répugnance pour la relil gion , il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est point contraire à la raison ; ensuite , qu'elle est vénérable, et en donner du respect; après, la rendre aimable, et faire souhaiter qu'elle fût vraie; et puis, montrer par des preuves incon- ^ testables qu'elle est vraie; faire voir son antiquité et sa sainteté par sa grandeur et par son élévation; et enfin qu'elle est aimable, parce qu'elle promet le vrai bien.

Un mot de David ou de Moïse, comme celuici. Dieu circoncira les cœurs ( Dcut., xxx , 6) ,

fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et qu'il soit incertain s'ils sont de philosophes ou de chrétiens , un mot de cette nature détermine tout le reste. Jusque-là l'ambiguïté dure, mais non pas après.

De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a pas grand'chose à perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse I

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu : et, au contraire, rien n'est si difficile selon le monde que la vie religieuse; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu ; rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n'est plus difficile que d'y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.

L'Ancien Testament contenait les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d'y arriver. Les figures étaient de joie, les moyens sont de pénitence ; et néanmoins l'agneau pascal était mangé avec des laitues sauvages , cum amaritudinihus (Exod., xii, 8, ex Hebr.)^ pour marquer toujours qu'on ne pouvait trouver la joie que par l'amertume.

Le mot de Galilée, prononcé comme par hasard par la foule des Juifs, en accusant Jésus- Christ devant Pilate (Luc , xxiii , 5 ), donna sujet à Pilate d'envoyer Jésus-Christ à Hérodé; en quoi fut accompli le mystère, qu'il devait être jugé par les Juifs et les Gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l'accomplissement du mystère.

Un homme me disait un jour qu'il avait grande joie et confiance en sortant de confession; un autre me disait qu'il était en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en ferait un bon , et que chacun manquait en ce qu'il n'avait pas le sentiment de l'autre.

Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage, lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point.

PENSEES DE PASCAL

Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature.

L'histoire de l'Église doit être proprement appelée ïhistoire de la vérité,

Comme les deux sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse , Dieu nous a découvert en lui deux qualités poui' les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage :Za miséricorde de Dieu invite à la pénitence ( Kom., ii , 4 ) ; et cet autre des Nini vîtes : Faisons pénitence, pour voir s'il n'aurait point pitié de nous (Jon., m, 9). Ainsi, tant s'en faut que la miséricorde de Dieu autorise le relâchement , qu'il n'y a rien , au contraire, qui le combatte davantage; et qu'au lieu de dire : S'il n'y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d'efforts pour accomplir ses préceptes; il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en Dieu de la miséricorde, qu'il faut faire tout ce qu'on peut pour les accomplir.

XLin.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie (I, Joan., ii, 16) , libido sentiendiy libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction cpie ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s'y être reposés en paix, tendent la main à celui qui doit les relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où ils n'auront plus à craindre les attaques de l'orgueil; et qui pleurent cependant , non pas de voir écouler toutes les choses périssables, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Jérusalem céleste, après laquelle ils soupirent sans cesse dans la longueur de leur exil !

Un miracle, dît-on, affermirait ma croyance. On parle ainsi quand on ne le voit pas. Les raisons qui, étant vues de loin, semblent borner uoîie >aie, ne la bornent plus quand on y est ar-

rivé. On commence à voir au delà. Uien n'arrête la volubilité de notre esprit. 11 n'y a point, dit-on, de règle qui n'ait quelque exception , ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle pour nous donner prétexte d'appliquer l'exception au sujet présent , et de dire : Cela n'est pas toujours vrai; donc il y a des cas où cela n'est pas. Il ne reste plus qu'à montrer que celui-ci en est; et il faut être bien maladroit, si on n'y trouve quelque jour.

La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que pour mettre la figure de la charité, et pour en ôter la réalité qui était auparavant : cela est horrible.

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant ! On attaquait franchement l'Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : Il n'y en a que mille vingt-deux ; nous le savons.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot , il le croit ; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure, qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia mala (I, Cor., xv, 33). Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu ; et ainsi on se le persuade à soi-même.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l'obéissance? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais, car les capitaines et les princes mêmes sont toujours esclaves et dépendants; mais il espère toujours l'indépendance, et travaille toujours à y venir; au lieu que le chartreux fait vœu de ne jamais être indépendant. Ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours, mais dans l'espérance que l'un a toujours, et que l'autre n'o pas.

La propre volonté ne se satisferait jamais , (juand elle aurait tout ce qu'elle souhaite; mais on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Avec elle, on ne peut être que malcontent; sans elle, on ne peut être que content.

La vraie et unique vertu est de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence; et de chercher un être véritablement aimable, pour l'aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Or, il n'y a que l'Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous ( Luc , xvii, 21 ) ; le bien universel est en nous, et n'est pas nous.

Il est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir'? Et ainsi l'objet de leur attachement mourrait. Comme nous serions coupables de faire croire une fausseté, {{iioique nous la persuadassions doucement, et (|u'on la crût avec plaisir , et qu'en cela on nous fît plaisir : de même nous sommes coupables si nous nous faisons aimer, et si nous attirons les gens à s'attacher à nous. Nous devons avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge qu'ils ne doivent pas le croire, quelque avantage qui nous en revînt. De même nous devons les avertir qu'ils ne doivent pas s'attacher à nous; car il faut qu'ils passent leur vie à plaire à Dieu, ou à le chercher.

C'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités et dans les cérémonies; mais c'est être superbe de ne pas vouloir s'y soumettre.

Page 1