‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 58 sur 343 · L. AlMK-MARTiIf · texte numérisé non relu

L. AlMK-MARTiIf

Mal 1822.

' I,es Maximes stir Irsquclles portent les oL»«crvn1ion8 de l'Éditeur sont indiquées par un nstérisfjue.

PORTRAIT

PORTRAIT

DU DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

FAIT PAR LUI-MÊME, UfFRIMS SR 1658.

Je suis d'une taille médiocre, libre, et bieu proportionnée. J'ai le teint brun , mais assez uni ; le front élevé , et dune raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés ; et les sourcils uoirs et épais, mais bien tournés. Je serais fait empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez fait; car il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit , et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande , et les lèvres assez rouges d'ordiuairc, et ni bien ni mal taillées. J^ai les dents blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois que j'avais un peu trop de menton ; je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est ; et je ne sais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage , je l'ai ou carré , ou en ovale ; lequel des deux, il me serait fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tète.

J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine ; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un peu trop , et jusqu'à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors , et l'on trouvera , je crois , que ce que je pense de moi là-Jessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bieu connaitre, et je ne manquerai ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.

Premièrement , pour parler de mon humeur , je suis mélancolique , et je le suis à un point que , depuis trois ou quatre ans , à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs , et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination , et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps , ou je rêve sans dire mot , ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas , et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en corriger; mais comme un certain air sonjbre que j'ai dans le visage contiihue à -me faire pafaîire encore plus réservé que je ne le suis , et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'étre corrigé au dedans , il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.

J'ai de l'esprit , et je ne fais point difficulté de le dire ;

car à quoi bon farouner là dessus ? Tant biaiser et tant

ap-

porter d'adoucis-semout pour dire les avantages que l'on a

c'est, ce me semble , cacher un peu de vanité sous une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroits pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en dit. Pour moi , je suis content qu'on ne me croie ni plus beau que je me fais , ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J'ai donc de l'esprit , encore une fois , mais un esprit que la mélancolie gâte ; car, encore que je possède assez bien ma langue , que j'aie la mémoire heureuse , et que je ne pense pas les choses fort confusément , j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.

La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse el que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu'elle est enjouée ; et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse pas ce que valent les bagatelles bien dites , et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, je fais bien en vers; et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais m'acquérir assez de réputation.

J'aime la lecture , en général ; celle où il se trouve quel, que chose qui peut façonner l'esprit et fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout j'ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit ; car, de cette sorte , on réfléchit à tout moment sur ce qu'on lit; et des réflexions que l'on fait, il se forme une conversation la plus agi-éable du monde et la plus utile.

Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on me montre ; mais j'en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute ; mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur; et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison , je deviens moi-même fort peu raisoimable.

J'ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, el une si forte envie d'être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus , savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable el toute la soumission d'esprit que l'on saurait désirer.

J'ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m'a presque jamais vu en colère , et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé , et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on m'aurait faite. Au contraire, je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l'office de la haine , que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre.

L'ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses , et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout, ('epcndant il n'est rien <[nc je ne fisse pour le soulagement

DU DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

d'une personne afiBligce ; e\ je crois effectivement que l'on doit tout faire, jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal : car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde ; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner , et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par la raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.

J'aime mes amis ; et je les aime d'une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux ; je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs ; seulement je ne leur fais beaucoup de caresses , et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.

J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n'y manque jamais , de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis, et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes ; et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait , j'aime mieux leur conversation que celle des hommes ; on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous; et il me semble , outre cela , qu'elles s'expliquent avec plus de netteté , et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement je ne le suis plus , quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes; et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter.

J'approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l'âme : et quoique , dans les inquiétudes qu'elles donnent, il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu , que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que celte connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.

PORTRAIT

■ DU DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

PAR tE CARDINAL DE RETZ.

Il y a toujours eu duyc ne sais quoi en M. de la Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance , et en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands , (|ui d'un autre sens n'ont pas été son fort. Il n'a

jamais été capable d'aucunes affaires , et je ne sais pourquoi; car il avait des qualités qui eussent suppléé eu tout autre celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son bon sens, très-bon dans la spéculation, joint à sa douceur , à son insinuation , et à sa facilité de mœurs , qui est admirable , devait récompenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle ; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui 'est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement; car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action , il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution , quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très-soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan , quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité , que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les affaires en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin ; ce qui , joint à ses maximes qui ne marquent pas assez de foi à la vertu, et à sa pratique qui a toujours été à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli , et le plus honnête homme , à l'égard de la vie commune , qui eût paru dans son siècle.

RÉFLEXIONS

ou

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