XCVIII
Chacun dit du bien de son cœur , et personne n'en ose dire de son esprit.
La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates'.
La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière agréable ^
Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit , qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art *.
L'esprit est toujours la dupe du cœur.
' Far. Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit , son étendue est la mesure de sa lumière > sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses , son discernement les compare et les distingue , sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir, sa droiture les prend toujours par le bon biais , sa délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont; si on l'examine bien , on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler (1665— n° I07).
2 Far. La. politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours des choses honnêtes et délicates (1665— n» 99).
3 Far. La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit , par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses , c'est-à-dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (1665— n" IIO).
♦ Far. n y a des jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamaols dans le sein de la terre ('F665~n° lU).
Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur ' .
Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné*.
Celui-là n'est pas raisonnable, à qui le hasard fait trouver la raison; mais celui qui la connaît, qui la discerne , et qui la goûte.
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque infmi, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
C'est une espèce de coquetterie , de faire remarquer qu'on n'en fait jamais.
L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur.
La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.
On ne donne rien si libéralement que ses conseils ^ .
Plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr.
cxn.
Les défauts de l'esprit augmentent en veillissant, comme ceux du visage.
Il y a de bons mariages; mais H n'y en a point de délicieux.
» Far. Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur cœur ( 1666— n° Ii3).
^ Far. Toutes les grandes choses ont leur pmnt de perspective, comme les statues; il y en a etc. (1665— n» i M).
3 Far. Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil (i666-rv" m).
DE L\ ROCHEFOUCAULD
On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
GXV.
Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir, qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
Rien nest moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens , et à le rendre garant de sa conduite; et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent, dans les conseils qu'il donne, que son propre intérêt ou sa gloire'.
La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend; et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu'enfin nous nous déguisons à nousmêmes ^
L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir.
' Far. Rien n'est plus divertissant quede voir deux hommes as&emblés, l'un pour demander conseil et l'autre pour le donner ; l'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient reo^evoir des instructions pour sa conduite, et son dessein le plus souvent est de faire approuver ses sentiments , et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps , dans ses propres intérêts , des refiles de conseiller ; de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit (1665— n° 118).
'' Var. La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes (1665- n" n^^).
GXXL
On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.
Gxxn.
Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force.
cxxm.
On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.