‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 81 sur 343 · GG · texte numérisé non relu

GG

La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie.

GGI.

Gelui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde, se trompe fort ; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui , se trompe encore davantage.

GGII.

Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à eux-mêmes ; les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connaissent parfaitement et les confessent.

GGIII.

Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien,

*GGIV.

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté ^.

^ GGV.

L'homiêteté des femmes est souvent l'amoiif de leur réputation et de leur repos.

GGYI.

G'est être véritablement honnête homme, que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.

GGVII.

La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paraît sage, c'est seulement

ï Dans la première édition ( 1665— n" liD), colle réflexion et la 145" n'en faisaient qu'une seule, et étaient comprises sous le même n". Dès la 2'= édition (iG(i6) , la Rochefoucauld les sépara, et les plaça dans l'ordre où elles sont aujourd'hui.

' Far. Dans la première édition, la pensée se terminait ainsi : «c'est un attrait lin et délicat, et une douceur déguisée- >. (io«5- n" 'iir.^

MVXlMEvS

piirce que ses folies sont proi>ortioniiées à son âge et à sa fortune.

Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient habilement leur niaiserie.

Qui vit sans folie, n'est pas si sage qu'il croit.

En vieillissant, on devient plus fou et plus sage. * CCXI.

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps '.

La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont, ou par leur fortune.

ccxm.

L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette valeur, si célèbre parmi les hommes.

La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.

La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage. Il n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales; d'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit le courage, et les prépare à s'exposer à de plus grands. Il y en a qui

' Var. 11 y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles , que tout le monde chante un certain temps , quelque fades et dégoûtants qu'ils soient (1065— n° 223).

sont braves à coups d'épce, ot qui craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups de mousquet, et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général : car on ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion, s'il était assuré d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.

La parfaite valeur est de faire sans fémolns ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde '.

L'intrépidité est une force extraordinaire de l'éme, qui l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue des grands périls pourrait exciter en elle; et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles.

* CCXVIII.

L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.

CGXIX.

La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.

La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes *.

On ne veut point perdre la vie, et on veut

acquérir de la gloire : ce qui fait que les braves

! ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la

I mort, que les gens de chicane n'en ont pour

1 conserver leur bien.

* Var. La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins, etc. (1665— n° 229).

2 Dans la première édition , la Rochefoucauld n'avait pas étendu ce raisonnement à la vertu des femmes.

DE LA ROCHEFOUCAULD

n n'y a guère de personnes qui, dans le premier penchant de l'âge, ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.

* CCXXIIL

Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce ; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.

Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des grâces que l'on a faites , c'est que l'orgueil de celui qui donne , et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait.

Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude.

Les gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir raison , quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.

ccxxvin.

L'orgueil ne veut pas devoir , et l'amour-propre ne veut pas payer.

CGXXIX.

Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous tait '.

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation, il les mauvaises par la malignité de notre na-

' rar. Le bien qu'on nous a fait veut (jne nous respections U mal que l'on nous fait après (lfi(55-ir' 213 >. — Le l)ien que nous avons reru veut que nous n^specllous le mal (ju'on nous Jflit (KWi K57I - IG75 • n" 229).

ture, que la nonte retenaU prisonnià-e > et que l'exemple met en liberté.

C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.

Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.

CCXXXIIL

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nous-mêmes ; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avait de nous ; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie , à cause que dans ces sortes d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire , elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources qui coulent et se tarissent facilement. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre; on pleure pour être plaint; on pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières plîjces prises dans le bon parti, et on ne veut îx)int des dernières.

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis, lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.

Il semble que Tamour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est pi-endi-e le chemin le plus assuré pour arriver à ses lins; c'est prêter a usure, sous prétexte do domier : c'est enlin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat \

* CCXXXVII

Nul ne mérite d'être loué de sa bonté, s'il n'a pas la force d'être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la volonté.

* CCXXXVIII

11 n'est pas si dangereux de faire le mal à la plupart des hommes, que de leur faire trop de bien.

Rien ne flatte plus notre orgueil que la coniiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou d'impuissance de garder le secret "*,

On peut dire de l'agrément séparé de la beauté, que c'est une symétrie dont on ne sait

' Far. Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes , et qui nous Immole continuellement à l'avantage de tout le monde , sera tenté de croire que lorsqu'elle agit , Tamour-propre s'oublie cl s'abandonne lui-même , ou se laisse dépouiller et appauvrir «ans s'en apercevoir. De sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté : cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses (ins ; c'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant , c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure , c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur (1665— n° 250).

2. rar. Rien ne nous plail tant que la confiance des grands cl des personnes considérables parleurs emplois, par leur esprit, ou par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis , et élève merveilleusement notre orgueil , parce que nous la regardons comme un effet de notre fidélité; cependant nous serions remplis de confusion , si nous considérions l'impertection et la bassesse de sa naissance , car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et de l'hupuissance de retenir le secret : de sorte (ju'on peut dire que la confiance est comme im relâchement de l'àme causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine (1665— n" 255).

MAXIMES

j point les règles, et un rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs et avec l'air de la personne.

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-uneà est retenue par la crainte ou par la raison \

On incommode souvent les autres, quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.

Il y a peu de choses impossibles d'ellesmêmes; et l'application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.

GGXLIV.

La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses.

C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté ^ .

Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands ^

* CCXLVIL

La fidélité qui paraît en la plupart des hommes, n'est qu'une invention de l'amour-propre pour attirer la confiance; c'est un moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre dépositaires des choses les plus importantes *.

» Far. La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les femmes ; mais toutes ne la mettent pas en pratique , parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par \eut tempérament et par leur raison (1665— n° 263),

2 rar. Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son habileté (1665— n" 267).

3 Far. La générosité est un industrieux emploi du désintéressement, pour aller plus tôt à mi plus grand intérêt ( 1665 -n° 268).

* Far. La fidélité est une inA'ention rare de l'amour-propre, par laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses , se rend lui-môme infiniment précieux ; de tous les trafics de l'amour-propre , c'est celui où il fait le moins d'avances et de plus grands profits ; c'est un raffinement de sa politique avec lequel il engage les hommes par leurs bieni», par leur honneur, par leur liberté et par leur vie, qu'ils sont forcés de confier en quelques occasions , t^ élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde (1665 -n' 269).

DE L/V ROCHEFOUCAULD

CCXLVIII

La magnanimité méprise tput pour avoir tout.

Il n'y a pas moins d'élocjuence dans le ton de la voix , dans les yeux et dans l'air de la personne , que dans le choix des paroles ' .

La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut , et à ne dire que ce qu'il faut.

* CGLL

Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.

CGLII.

Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts , qu'il est extraordinaire de voif changer les inclinations.

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