‹ Moralistes françoisChapitre 101 sur 309 · CCCCLXIX · texte numérisé non relu

CCCCLXIX

On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par raison.

• CCCCLXX.

Toutes nos qualités sont incertaines et douteoses, en bien comme en mal; et elles sont presque toutes à la merci des occasions.

•CCCCLXXI.

Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; et dans les autres , elles aiment

Tamour.

CCCCLXXn.

L'orgueil a ses bizarreries comme les autres passions : on a honte d'avouer que l'on ait de h jalousie 9 et on se fait honneur d'en avoir en et d'être capable d'en avoir.

Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié.

• CCCCLXXIV.

Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.

CCCCLXXV.

L'envie d'être plaint ou d'être admiré , fait souvent la plus grande partie de notre confiance.

CCCCLXXVI.

Notre envie dure toujours plus long-temps que le bonheur de ceux que nous envions.

CCCCLXXVII.

La même fermeté qui sert à résister à l'amour, sert aussi à le rendre violent et durable ; et les personnes foibles , qui sont toujours agitées des passions, n'en sont presque jamais véritablement remplies.

ccccLxxvm.

L'imagination ne sauroit inventer tant de diverses contrariétés, qu'il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne.

•CCCCLXXIX.

n n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur; celles qui paroissent douces, n'out d'ordinaire que de la foiblesse , qui se convertit aisément en aigreur.

CCCCLXXX.

La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu'on en veut

corriger.

CCCCLXXXI.

Rien n'est plus rare que la véritable bonté; ceux même qui croient en avoir, n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la foiblesse.

CCCCLXXXII.

L'esprit s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable. Cette habitude met toujours des bornes à nos connoisr

MAXIMES

sances ; et jamais personne ne s'est donné la peine d*ëtendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourroit aller.

ccccLxxxni.

On est d'ordinaire plus médisant par vanité que par malice.

CCCCLXXXIV.

Quand on a le cœur encore agité par les

restes dune passion, on est plus près den aj^ez de défauts; ils en augmentent encore le

nombre par de certames qualités smgulieres

prendre une nouvelle, que quand on est en tièrement guéri.

CCCCLXXXV.

Ceux qui ont eu de grandes passions, se trouvent toute leur vie heureux et malheureux d'en être guéris.

GCCCLXXXVI.

II y a encore plus de gens sans intérêt que sans envie.

CCCCLXXXVII.

Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.

ccccLxxxvni.

Le calme ou l'agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d*un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours.

* CCCCLXXXIX.

Quelque méchants que soient les hommes , ils n'oseroient paroitre emiemis de la vertu ; et lorsqu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu'elle est fîiusse, ou ils lui supposent des crimes.

On passe souvent de Taniour à l'ambition ;

mùis on ne revient guère de l'ambition à Ta-

mour.

• CCCCXCI.

^ L'extrême avai^ice se méprend presque toujours; il n'y a point de passion qui s'éloigne plus souvent de son but , ni sur qui le présent ait tant de pouvoir, au préjudice de l'avenir.

* ccccxaL

L'avarice produit souvent des effets contraires : il y a un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées; d'autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.

CCCCXCIIL

n semble que les hommes ne se trouvent pas

dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent avec tant de soin , qu'elles deviennent à la fin des défauts naturels qu'il ne dépend plus d'eux de corriger.

ccccxcrv.

Ce qui fait voir que les hommes connoissent " mieux leurs fautes qu'on ne pense , c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend parler = de leur conduite : le même amour-propre qui les aveugle d'ordinaire, les éclaire alors, et leur donne des vues si justes, qu'il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées.

* ccccxcv.

n faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d'ordinaire en impertinence.

CCCCXCVL

Les querelles ne dureroient pas long-temps, â si le tort n'étoit que d'un côté. I

* CCCCXC\ II.

li ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle sans être jeune.

ccccxcvm.

n-y a des personnes si légères et si frivoles, qu'elles sont aussi éloignées d'avoir de vériiables défauts, que des qualités solides.

CCCCXCIX.

On ne compte d*ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu'elles en ont une seconde.

Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes, que, lorsqu'ils sont amoureux , ils ^trouvent moyen d*étre occupés de leur passion , sans l'être de h personne qu'ils aiment.

L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les manièi^^dont il se montre, que par lui-même.

Peu d'^prit avQC de la droiture ennuie moins à b longue , que J[)eaucoup d'esprit avec du tnvers.

' Dm.

La jalousie est le (Rus grand de tous les naox, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. «

• DIV

Après avoir parlé de la fausseté de tant de vmns apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la Horc. J'entends parler de ce mépris de la mort ifae les païens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure ^ n y a différence entre souffrir la mort con- Oamment et la mépriser. Le premier est assez ire ; mais je orôis que l'autre n'est jamais re. On a écrit néanmoins tout ce qui peut plus persuader que la mort n'est point un , et les hommes les plus foibles , aussi-bien les héros, ont donné mille exemples célèpour établir cette opinion. Cependant je iouteque personne de bon sens l'ait jamais cru ; U h peine que l'on prend pour le persuader ta autres et à soi-même, lait assez voir que Me eatiieprise n'est pas aisée. On peut avoir liiers sujets de dégoût dans la vie ; mais on n*a jtaais raison de mépriser la mort. Ceux même !■ se la donnent volontairement , ne la cotnp- Nnt pas pour si peu de chose , et ils s'en étonl^t et la rejettent comme les autres , lors- ^'eOe vient à eux par une autre voie que celle bR*ilsonl^*h(Nsie. L'inégalité que l'on remarque

DE Ik ROCHEFOUCAULD. 193

dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes, vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination , et y paroît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connoissent pas, ils craignent enfin ce qu'ils connoissent. Il faut éviter de l'envisager avec toutes^es circonstances, si on ne vcqt pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de pluii4ionnétes prétextes pour s'empêcher de la considérer; mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est , trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la constance des philosophes. Ils croyoient qu'il falloit aller de bonne grâce où l'on ne sauroit s'empêcher d'aller ; et ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. ^Contentons-nous , pour faire bonne mine , de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons , et espérons plus de notre tempérament que de ces foibles rainonnements, qui nous font croire que nous pouvons appro- .cher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation, l'assuranced'être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des renoèdes qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Us font pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre, pour assurer ceux t}ui doivent approcher d'un lieu d'où l'on tire : quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on trouve que c'est un foîble secours. C'est nous flatter , de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin , et que nos sentiments, qui ne sont que foiblesse , soient d'une . trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connoître les effets de l'amourpropre, que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire ; et la raison , dans laquelle on croit trouver tant de ressources , est trop foible en

PENSÉES DE LA ROCHEFOUCAULD

cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C*est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent » et qui» au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous , est de nous conseiller d'en détourner les yeux pour les arrêter surtf autres objets. Caton et Brutus m choisirent d'illustres. Un laquais se contenta, il y a quelque temps , de danser sur l'échalaud où il alloit être roué. Ainsi , bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets: de sort&qu'il est vrai que quelque disproportion qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun , on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage ; mais c'a toujours été avec celte différence, que, dans le mépris que les grands hommes font paroitre pour la mort, c'est l'amour de la gloire qui leur en ôte la vue ; et dans les gens du commun , ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les< empêche de connottre la grandeur de leur mal , et leur laisse la libellé de penser à autre chose.

qa'U aroit loi^néine rédigé ao rnoim une de oei Prébeei Void cette Lettre : « Je ?ous eoTOie nne manière de Pi^ c teoepour les Maximes; mais comme je la dois reiidn c dans deox lieu^» je tous supplie très humblement, c Madame, de me la renvoyer parle même laquais qui tooi c porte ce bUlet. Je tous demande aussi de me dire «que c TousentrooYes.»

PREMIER SUPPLÉMENT

PENSÉES

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