‹ Moralistes françoisChapitre 111 sur 309 · EPIGRAPHE · texte numérisé non relu

EPIGRAPHE

Ifot vertus ne sont le plus souvent que des vices t

Dès la première ligne, Fauteur nous met < contre ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , Il ne la nie point encore , mais il la réduit ai rences, il en empoisonne la source; et, jeti ame dans le doute de ses propres sentiments laisse flotter indécis entre le bien et le mal , I la vertu. On objectera , sans doute, que L^ foucauld ne présente pas sa pensée d'une absolue; mais , pour détruire cette objection de tourner quelques feuillets. L'auteur ne i long-temps dans le cercle étroit qu'il vient c cer, et bientôt, négligeant toute précantioa <

■ yoyfz les Mémoires du Secrétaire de Boyard,

DE LA ROCHEFOUCAULD

doit les mêmes maximes sans exceptions et itrictîons ' : contradiction évidente, mais iné- La Rochefoucauld devoit , ou renoncer à son i , 00 généraliser sa pensée : car, pour détruire hne, il suffit d'une exception, tenant il feut choisir entre deux opinions : ou ireint le sen^de cette maxime à quelques cas iers , et alors elle ne renferme plus qu'une )nunone dont il est inutile de nous occuper; vent en feire une application générale, et est une calomnie qui tend à déshonorer le lumain. Dans cette dernière hypothèse, il ainsi traduire la pensée : Tans les hommes htfpocrites ; rien n'est vrai que le vice. Poser luestion , c'est la joger.

»nriment une pareitte maxime se trouve-t-elle d'un livre qui porte le titre de Réflexions ou s et maximes morales ? Tous ces titres pit»- , non une suite de sophismes propres à reh- Mit principe, mais un développement des i saintes doctrines propres à foire aimer la Jn titre plus convenable eût été celui-ci : fions critiqites svr les mœurs. Plus on étuir d'esprit de La Rochefoucauld et le secret nposilion , plus on est convaincu que le livre laies est une critique du siècle , et non un morale. Condé , Turenne , Richelieu , Macardinal de Retz, la duchesse de Longuenon, La Fayette, Sévigné, Anne d'^Autriment tour à tour se présenter à lui, mais il mtre qu'en partie. Ni la reconnoissanee , ni ni la justice, ne peuvent hii arracher un semble que ces divers personnages se soient laisser voir leurs vertus au peintre du vice, est donc une satire du monde , et non un le l'honune. Rien n'y est d'une application : chaque maxime, au contraire, rappelle t elle exprime lesi>pioionsou les actions ; et 0ujours préoccupé de la corruption qui l'en- Fauteur essaie de généraliser sa triste phinous lui édjappons par les plus doux sentila nature.

MAXIME L

os prenooa pour des vertus , n'est souvent qu'un as- ; diverses actions et de divers intérêts que la fortune dnstrie savent arranger; et ce n'est pas toi^urs par r chasteté, que lea hommes sont vaillants et que les tdiastes.

ictère de la vertu est d'être immuable. Les its les plus opposés la trouvent toujours la tr son intérêt est de faire le bien , et cet in-

cs Maximes 5, IS, 20* 29. 41, etc.

térét ne change pas. Les vices , au contraire , se déguisent suivant les circonstances; leur hypocrisie ne peut tromper qu'un moment, car ils ne s'attachent qu'à des intérêts passagers, et à mesure que ces intérêts changent, l'ame se montre, et la vérité reste.

Ainsi disparoit , par la force des choses , l'espèce de conftision que La Rochefoucauld vouloit établir entre le vice et la vertu.

La fausse vertu est celle du publicaiu qui s'environne de feste et de mensonge; la véritable est celle du samaritain qui &it le bien par amour de l'humanité; et s'il existe une vertu supérieure, elle est le partage des humbles qui exercent la charité sur la terre en attachant leurs regards au ciel : de pauvres filles renoncent au monde pour se consacrer à des œuvres de piété; ce monde qu'elles abandonnent doit ignorer jusqu'à leur sacrifice ; elles ne seront vues que des malheureux. La contagion ravage l'Espagne : elles y courent *, et s'enferment avec les pestiférés. Tous les maux qu'elles viennent soulager les menacent; déjà elles exhalent l'odeur des cadavres; on s'effraie , on fuit à leur approche ; rien ne les occupe que les souffrances qu'elles soulagent; elles supportent avec calme d'horribles travaux...... des choses

dont la seule pensée peut glacer les plus fermes courages et dénaturer même le cœur d'une mère ! Pensez-vous que leur récompense soit de ce monde? Seroit-ce la gloire ? leur nom même nous est inconnu! Les richesses ? elles ont fiait vœu de pauvreté ! L'intérêt? oh oui Mintérêt de l'humanité, celui du ciel , car elles ne tiennent plus à la terre que par nos maux , et c'est dans la mort qu'elles ont ml5 leur espérance.

Voilà la vertu telle que la fait la religion; mais La Rochefoucauld ne suit point notre ame dans ces hauteurs où elle se divinise. Il ne voit que la cour; ses maximes sont le fruit d'un temps de trouble et d« discorde; elles s'appliquent aux hommes déshumanisés par les factions, et non aux sociétés bien ordonnées. Car si la plupart de nos vices naissent de la société , nous lui devons aussi la plupart de nos vertus; c'est le conunerce des hommes qui nous inspfa*e les beaux dévouements^ de la charité, et c'est la pensée de Dieu qui les rend sublimes.

Le seul trait des sœurs de Saint-Camille suffit pour nous convaincre que la Providence règle l'histoire des hommes comme celle de la nature, et qu'il peut résulter de Tétude même des désordres et des maux de nos sociétés , une théologie aussi lumineuse que celle qui résulte de l'étude de l'harmonie des mondes!

n faut encore conclure de ces obsen^ations, qoe l'auteur a peint les hommes d'une maniècc au moins

■ Les sœurs de Saint-CanitUc,

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

bien incomplète. Il est comme ces artistes qui sacrifient Tensemble de leurs tableaux à un seul coup de lumière : on ne voit sortir de la toile qu'une figure éclatante ; l'obscurité couvre le reste. Ainsi La Rochefoucauld nous éblouit en éclairant nos vices, et nous empêche de reconnoitre la vertu qu'il a rejetée dans l'ombre. Sa plume, dont on a justement vanté l'élégance , est guidée souvent par les aperçus d'un esprit fin et délicat, mais elle ne l'est jamais par ce sentiment vif qui, en s'échappant du cœur, nous (ait aimer la vertu , et qui suffiroit seul pour confondre les sophistes qui la nient.

Quelque découverte que l'on ait faite daiu le pay« de l'amourpropre , il j reste encore bien des terres inconnues.

C'est ici le premier mot du système que l'auteur va développer. H a voulu chercher dans un vice le mobile de toutes nos actions ; mais il est utile de remarquer que ce mobile unique ne lui suffisant pas , il s'est vu obligé d'appeler d'autres passions au secours de son système , et de confondre sans cesse l'orgueil , la vanité , l'intérêt et l'égoîsme , avec l'amour-propre. Non seulement cette confusion détruit l'unité de son principe, mais encore elle le conduit souvent à des résultats opposés à ce principe. Le mobile de nos actions cessant d'être vil , la vertu doit reprendre ses droits, et c'est ce qui arrive toutes les fois que l'auteur confond l'amour de soi avec l'intérêt ou r^îsme ; car l'amour de soi n'est pas toujours un vice. Le législateur qui a le mieux connu la nature de l'homme , sa force et sa foiblesse , pose en principe qu'il faut aimer le prochain comme soU même, et Dieu par-dessus tout. Tant que nous ne dépassons pas cette proportion, nous sonunes dans l'ordre^ tant que nous ne nous faisons pas centre , nous sommes dans l'ordre ; tant que nous ne voulons notre bien-être qu'avec celui des autres , nous sommes dans l'ordre. L'amour de soi peut donc entrer dans une action vertueuse : ce n'est pas l'abnégation entière de ce sentiment qui foit la vertu , c'est sa juste proportion. Aimer le prochain comme soimême , voilà la vertu ^ s'aimer plus que tous les autres , voilà le vice ; aimer les autres plus que nous , c'est s'élever au-dessus de l'humanité , c'est être un sage , un saint , un héros , Socrate , Fénelon y saint Iauîs ! ( Voyez la note de la Maxime 262.)

La durée de nos passions ne dépend paspfais denoos» que la durée de notre vie.

Si cela étoit juste , de quoi nous serviroît la volonté? La volonté des hommes fait leur caractère:

c'est la puissance donnée au génie de régner i monde, c'est la puissance donnée au sage de r sur lui-même. Nier cette puissance, c'est n vertu , c'est-à-dire la possibilité des sacrifices: nier le repentir qui tourmente le coupable , et ter la sagesse, cette noble faculté qui nous n dans l'homme un Dieu déchu , mais libre ena reprendre son rang. Non seulement la consi repousse ce système, mais il est en contrat] avec l'assentiment de tous les peuples de la Tous attachent une gloire immense à triomp] l'amour , de l'ambition , de la haine , de la venge tous élèvent le courage qui surmonte ces pa au-dessus de celui qui dédaigne la vie. Cette | du genre humain ne seroit-elle qu'une errei les grands exemples de nos grands hommes. Ion condamnant ses propres ouvrages, Loui rendant les sceaux au président Voisin , saint maître de son ame, et ne lui permettant qu vertus, ne seroient-ils que des mensonges qu' droit effacer de notre histoire?

vm.

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent te Elles Hont comme un art de la nature dont les règles soa libles ; et l'homme le plus simple , qui a de la passion, p( mieux que le plus éloquent qui n'en a point

Cette pensée est trop générale. L'art de pen ne vient pas tant de la passion qu'on éprouva de celle qu'on sait exciter. C'est le véritable ol l'doquence! On se méfie d'un honune coli moins qu'il ne réveille un sentiment d'indigu d'un orgueilleux , s'il n'a l'adresse de flatter l'oi Or on peut être très passionné, et manquer < qui vient de la réflexion.

n y a dans le cœur liumain une génération perpétuelle sions , en sorte que la ruine de Tune esl presque toqjoui blissement d'une autre.

Et cependant , quelles que soient leur rapi notre inconstance, les passions, dit énergiqu Bossuet , ont une infinité qui se fâche de ne p être assouvie'; ah! sans doute, cette infini comme l'instinct de l'ame, qui sent le bes s'attacher à quelque chose d'étemel. Ainsi la ] de La Rochefoucauld nous révèle un bienfait nature : car, dans leur passage rapide, toutes 1 sions nous laissent mécontents d'elles et de ne leurs plaisirs comme de leurs peines ; et ce méc

* Sermon pour le troisième dimanche de TAtent

DE LA ROCHEFOUCAULD

KMis conduit pea à peu à la seule passion qui roir de la durée , la vertu.

émence. donton foituneveHa, k pratique. Umtôt . quelquefois par pareaie, touTent par crainte, et ^toorspar tooe les trois ensemlile.

une de ces maximes fondamentales qui la fausseté de tout le système. Le vice est t le malheur des hommes , la vertu ce qui [leureux. Une maxime qui tend à détruire j, pour y substituer im vice, est donc une fatale au bonheur des hommes; et une fatale au bonheur des hommes ne peut être : le caractère de la vérité est d'élever Tame, ! Tavilir ; de répandre la vie dans les sociétés s, et non d'y propager la destruction; de ibler les tyrans, et non de les encourager. ipes suffîroient sans doute pour condamner efoucauld, lors même que l'expérience ne \ contre lui. En effet , que penser d'un sysse trouve contredit par tout ce qu'il y a de te sublime dans l'histoire des hommes ? Y >iic un sentiment de crainte , de vanité ou de ans l'ame de Henri iv, lorsque, se retirant duc de Parme, il laissoit échapper la vicitdlque de livrer Paris aux horreurs du i J'aime mieux n'avoir point de Paris , diqne de l'avoir tout ruiné et tout dissipé par de tant de personnes. » Non, La Rochen'avoit pas lu dans le cœur de Henri iv ; il ssoit pas la véritable clémence , celle qu'on is Charles v, dans Louis xii , et même dans l'on haïroit sans elle. La clémence est la Jiquée aux grandes choses; c'est un sentigénérosité et d'amour envers nos ennemis, es rois au rang des dieux : elle est, dit Plu- I partie divine de la vertu. Ainsi s'accordent , et les actions des grands hommes, et les des vrais sages. Cette vertu existe parceque é en a besoui : elle existe parceque son «roit la perte du foible , et la malédiction s fortunes.

vons dit que La Rochefoucauld se contente ent de peindre son siècle , et de réduire en ce qui se passoit en lui et autour de lui. narque trouve ici son application , car la r la démence n'est autre chose que l'expres- 1 politique d'Anne d'Autriche. La Rochelui avoit tout sacriflé , jusqu'à la faveur du de Richelieu '. Devenue régente, elle ne ber ses grâces que sur ceux qu'elle haîssoit ;

reê de La Rochefoucauld , première partie, page 33.

ses amis furent oubliés. Croyant montrer sa force dans sa générosité, elle ne montra que sa foiblesse dans son ingratitude. Les criminels furent justifiés '; on donnoit tout à qui savoit se faire craindre. En nu mot , Richelieu avoit cessé de vivre , non de régner : on eût dit que lui-même , long-temps après sa mort, écrasoit encore ses ennemis, et se ressaisissoit du pouvoir dans la personne de Mazarin, sa créature. Ainsi, Anne d'Autriche, en comblant de faveurs les anciens protégés de Richelieu , se montra clémente envers ses persécuteurs , mais de cette clémence dont parle La Rochefoucauld , qui se pratique par vanité ^ par paresse oupar crainte. La guerre de la Fronde fut la suite de tant d'injustices : Anne d'Autriche ne tarda pas à se convaincre que la fidélité des courtisans ne s'attache qu'aux récompenses , et c'est alors que La Rochefoucauld eut le triste honneur * de faire trembler sa souveraine. Tous les Mémoires du temps parlent de ses intrigues avec la duchesse de Longueville, qui fut l'aventurière d'un parti dont le cardinal de Retz se fit l'enfant perdu \ Après de tels événements, doit-on s'étonner de trouver dans le Livre de La Rochefoucauld des traces de toutes les passions qu'il avoit allumées , et qui auroient perdu la France si Louis xiv ne fût venu remettre tout à sa place ?

xvin.

La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur ; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit ; et enfin la modération des hommes dans leur plu» haute élévation, est un désir de paroKre plus grands que leur fortune.

Nouvelle preuve que La Rochefoucauld avoit puîstf ses maximes dans son siècle , et non dans la morale du genre humain. Ce qu'il dit ici de la modération, est un trait du caractère de Mazarin, qui, selon madame de Motteville, « affecloit d'être gai quand ses « affaires alloient mal , pour montrer qu'il ne s'étona noit point dans le péril; et froid quand elles alloient a bien , pour faire voir qu'il ne s'emportoit pas dans a la prospérité 4. » On n'admettra donc pas, comme une maxime générale, cette critique particulière. Sans doute personne n'étoit dupe de la gaieté ou de l'indifférence de Mazarin : on savoit trop que cette hypocrisie étoit le voile de son ingratitude et de son anibition ; mais le monde entier crut à Phocion , lorsque avant de boire la cigué il se tourna vers son fils et lui dit : a Je te commande et te prie de ne a porter point rancune pour ma mort aux Ath^

* Mémoires du cardinal de Reiz, tome I. page 95.

* Memmres de madame de MoUeville , tome I. page f 40.

3 Mémoires du cardinal de Reiz, tome I. page 299.

4 Mémoires de madame de MottevUU, tome II, page 41.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

« niens. » La vie entière du héros attestoit la vérité de ces paroles.

La oonsUnce des sages n'est que l'art de renfermer leur agita- ^D dans leui' cœur.

Ainsi la sagesse n'est encore qae de Thypocrisie ! Remarquez que celte définilion de la constance est une suite de la Maxime ^8 , et ne peut , comme elle, s'appliquer qu*à Richelieu ou à Mazarin. Voyez d'ailleurs quels seroient ses résultats. Ne faudroit-il pas en conclure que la sagesse est funeste à l'humanité , puisque, sans nous ôter les maux , elle nous priveroitdes consolations? La constance du vrai sage est l'art d'opposer aux agitations de la vie une force qui les détruise; c'est un amour de la vertu qui ne peut être ébranlé ni par la crainte, ni par l'espérance. Mais il est une autre vertu supérieure à celle des sages : c'est la résignation du chrétien , vertu qui met à la place de nos souffrances un sentiment d'amour pour celui qui les envoie ; vertu pleine de vigueur , qui écarte toutes les incertitudes, car elle ne s'appuie plus sur nous , mais sur Dieu , et , transportant nos désirs de la terre au ciel , elle nous console des douleurs qui passent par l'espérance d'une joie qui ne passera jamais. Epictète étoit pénétré de tout ce que cette morale a de plus sublime , lorsqu'il disoit, en s'adressant aux dieux : « J'ai été malade «parceque vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de « même ; j'ai été pauvre parceque vous l'avez voulu , a et j'ai été content de ma pauvi*eté; j'ai été dans « la bassesse parceque vous l'avez voulu , et je n'ai « jamais désiré d'en sortir. » Pensées touchantes , qui ne peuvent s'échapper que d'une ame paisible, et qui n'arrivent à la nôtre que pour la remplir de courage et d'amour. Si la constance des sages n'étoit que l'art de renfermer leurs agitations dans leur cœur, Epictète auroit eu l'enfer dans le sien. Peu d'hommes furent aussi malheureux, et c'e^t du sein de ses misères qu'il poussa ce cri sublime : « Je suis « Epictète, esclave , estropié, un autre Irus en pau- « vreté et en misère , et cependant aimé des dieux ! »

xxn.

La phUoaophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir; mais les maux présents triomphent d'elle.

Anaxarque, Diogène, Epictète, Socrate, apprirent au monde que la philosophie est supérieure à la misère , à l'esclavage , à la douleur, à la mort. La Rochefoucauld prétendoit-il nier ces grands exemples, OQ les renverser par une maxime? ( Foyes la note de la Maxime 20. )

XXUI.

Peu de gens connoiasent la mort; on ne la soulfre pasonti nairement par résolution , mais par stupidité et par oootume; et la plupart des hommes meurent parœqu'on ne peut s'empêcher de mourir.

La crainte de la mort n'est , si l'on peut s'expiimer ainsi, qu'un sentiment physique, un instinct nécessaire à notre conservation. C'est une sentinelle commise à la garde de l'être matériel , et qui se retire à mesure que la morale nous éclaire , oa que notre intelligence s'agrandit. L'homme laissé à luimême n'éviteroit aucun mal ; les animaux partagent cet instinct avec l'homme , l'ame n'y est pour rien: ou plutôt c'est de Tame seule que nous apprenons, contre le témoignage de tous nos sens , que la morf est le plus grand des biens, jusque-là que le malheureux l'appelle , que le héros la brave , que le chrétien la bénit. La mort n'est pas notre affaire, c'est celle de la nature; pour ne la pas craindre, loin d'en détourner la vue , il suffît de l'envisager et de la comprendre. ( Voyez les notes des Maximes 26 et 504. }

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

Les anciens redoutoient la mort, ne pouvant ni la comprendre, ni consentir à paroltre la craindre! fls l'embrassèrent avec mépris , et ce mépris fit leor grandeur. Politique, mœurs, philosophie, tootfdt dirigé dans ce but. Socrate seul , en méditant sorte mission de l'honmie, pressentit que la mort devoit renfermer le prix de la vertu. Il mit sa confiance en Dieu, et, le cœur pénétré de ce sentiment nouveau, il s'endormit sur la terre pour se réveiller dans le ciel. Mais la foi du chrétien a pénétré plus avant dans ces abimes. Ce n'est point assez pour lui de regarder h mort fixement, il la contemple avec joie , il l'attenc avec amour. Tous ses mystères lui sont dévoilés elle n'accroît pas ses peines, elle les dissipe; elle m trouble pas ses espérances, elle les accomplit; e]l> ne lui ôte pas la vie , elle la lui donne. Ainsi le pass comme le présent , la fin des sages les plus illustre comme celle d^s chrétiens les plus #bscurs , démen tent cette pensée calomnieuse. Caton en eût rougi Bayard ne l'eût pas comprise. Et vous, pieuses vie times de notre révolution , qu'auriez- vous dit de < langage, vous qu'on vit prier pour vos assassins, < qui, au moment de quitter la terre, ne répandii des pleurs que sur nos maux ! {Voyez la note de 1 Maxime 504.)

DE LA ROCHEFOUCAULD

xxvm.

La Jalousie est, en quelque manière, juste et raisonnable, paisqo'elle ne tend qu'à consenrer un bien qui nous appartient oaqoe nous croyons nous appartenir: au lieu que l'enTie est une Ihreur qui ne peut souffrir le bien des autres.

Id comme dans une foule d'autres Maximes , Tautear n'envisage qu'un des côtés de la passion qu'il Tent excuser. Il n'y a point de coupable qui n'ait ses raisons. Dans les âmes communes , la jalousie ne développe que bassesses , méOances , soupçons ; dans les âmes vigoureuses, ses fruits sont la fureur et le crime. Chacun en supporte le poids suivant sa force; mais l'avilissement est pour tous. Quant à l'envie , passion obscure, lâche, honteuse d'elle-même, elle De souffre pas toujours du bien des autres , mais seulement de n'être pas aussi bien que les autres. Charnm l'a supérieurement définie , lorsqu'il a dit : C'est on regret du bien que les autres possèdent , et qui toome ce bien à notre mal.

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution (I de baine que nos bonnes qualités.

n est deux manières de considérer cette Maxime : comme maxime générale, et comme maxime d'exceptioa. La première proposition seroit ime absurdité. La Rochefoucauld n'a pas pu dire que, dans le comnerce habituel de la vie, la sincérité, l'innocence, la générosité , la modestie , nous attirent la haine et la persécution ; tandis que la colère, l'injustice, la violence , la mauvaise foi , nous donnent des amis. En se bornant donc à la seconde proposition, il faut avouer fK les grandes qualités irritent quelquefois les méchants, et qu'elles excitent la persécution; mais dire qu'elles appellent la haine, c'est calomnier le genre homain. Socrate et Fénelon furent persécutés , ils ne forent point bals ; on plutôt jamais ils n'inspirèrent autant d'amour qu'au moment où ils recueilloient le prix de leurs vertus , l'un dans une prison , l'autre dans l'exil. Si vous êtes méchants, les hommes vous baissent; si vous êtes bons, ils vous persécutent. Heurcfisement le choix est facile entre ces deux extrémités, car on ijeut supporter l'injustice des honmies, mais leur haine est un supplice qui ne nous laisse ni consolation ni refuge. (F. la note de la Maxime 238.)

SI nous n'arionspobit d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas 4e edni des antres.

Pensée plus brillante que solide. L'absence de ForgueU ne nous rend point msensible; on peut donc, sans avoir de l'orgueil, être blessé de celui des autres.

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de diflirence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au Jour.

L'orgueil n'étant qu'une fausse mesure de nousmêmes , il est évident que cette mesure a plus ou moins d'étendue suivant notre caractère ou nos passions. Soutenir que l'orgueil est égal dans tous les hommes , c'est donc soutenir qu'Alexandre et saint Louis avoient le même caractère et les mêmes passions; c'est ne mettre nulle différence entre Pradon, qui se plaignoit de l'injustice du public soulevé contre ses pièces, et Racine , qui , frappé de la froideur de ce même public pour i4(/ia/te, emporta dans la tombe la douloureuse pensée qu'il s'étoit trompé; enfin , c'est nier la modestie^ vertu des âmes délicates, et qui sert de voile aux autres vertus.

xxxvn.

L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes , et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger , que pour leur persuader que nous en sommes exempts.

U y a au moins de grandes exceptions à cette règle; et La Rochefoucauld ne pensoit pas sans doute en faire l'application aux leçons paternelles et aux conseils de l'amitié. Avertir et être averti , dit Cicéron, c'est le propre de l'amitié. Au reste, l'auteur en convient lui-même dans ime antre pensée qu'il est difficile de mettre d'accord avec celle-ci.

« Le plus grand effet de l'amitié , dit-il, n'est pat a de montrer nos défauts à un ami, c'est de lui ûdre a voir les siens. » (Maxime 440.)

xxxvin.

Nous promettons selon nos espérances , et nous tenons selon nos craintes.

Nouveau trait du caractère de Mazarin. Sans recormoissance pour les services passés , il ne laissoit tomber les grâces de la cour que sur ceux qui avoient l'audace de s'en faire craindre. L'art de promettre fut pour lui l'art de régner. Prodigue seulement d'espérance, flatteur de ses propres courtisans, il amusoit leur vanité, laissant entrevoir dans l'avenir des Êiveurs considérables pour se dispenser d'en abcorder de légères. La Rochefoucauld fut victime de ses promesses hypocrites; mais il ne pensoit pas, sans doute, que lire dans le cœur de Mazarin c'étoit lire dans le cœur de totis les hommes.

On trouve dans les Fragments historiques de Racine, une explication ingénieuse de cette politique de Mazarin : nous la citons comme le complément de la pensée de La Rochefoucauld.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

a La raison pourquoi, dit-fl, le cardinal différoit « tant à accorder les grâces qu'il avoit promises , tt c'est qu'il étoit persuadé que Tespérance étoit bien a plus capable de retenir les bommes dans le devoir, a que non pas la reconnoissatice '. »

Nous n'avons pas assez de force pour suWrc ton te notre raison.

Cette pensée fut ainsi retournée par madame de Grignan : Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute notre force. Madame de Scvigné trouvoit cette Maxime plus vraie que celle de La Rochefoucauld.

La force et la foiblesse de l'esprit 9ont mal nommées; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.

Si la bonne ou la mauvaise disposition du corps régloit la force ou la foiblesse de l'esprit , il en résulteroit nécessairement que tous ceux donl les organes sont sains devroient avoir l'esprit vigoureux , et que tous ceux dont les organes sont malades devroient avoir l'esprit foible : cbose que l'expérience dément , et que par cela même il est inutile de combattre. La Rochefoucauld a-t-il voulu dire que l'ame est une harmonie de toutes les parties du corps , et que la puissance de la pensée augmente ou diminue, suivant la perfection de cette harmonie ? Il faudroit toujours en conclure qu'un corps foible ne donneroit qu'une ame foible , ce qui est également contraire à l'expérience. César étoit d'une complexion délicate ; et c'est dans un corps débile que brûloit l'ame la plus énergique de Rome , celle de Caton. D'un autre côté, si la force de l'esprit étoit un résultat de l'harmonie de tous les membres du corps , lorsqu'un homme auroit perdu un bras , sa pensée devroit s'affoiblir, ce qui n'est point encore arrivé. L'esprit agit, au contraire, avec d'autant plus de liberté que le corps le charge moins. Le délicat Athénien avoit une ame bien autrement énergique que les Cimbres et les Teutons , dont la taille étoit énorme. Mais l'absurdité du système paroit mieux encore, lorsqu'au lieu d'un membre on retranche un organe ou même un sens; car la perte d'un organe devroit anéantir une partie de l'ame , si celleci n'étoit qu'une harmonie de toutes les parties du corps. Et cependant a-t-on vu que la cécité d'Homère, de Milton et de Delille eiH affoibli leur génie ? et ne semble-t-il pas , au contraire, que leurs inspi^ rations devenoient plus sublimes, à mesure que la perte de leurs organes les déUchoit de la terre?

* Œuvres de Racine, tome Y, p. 988; Paiiê, Lefèvre, 1821.

Notre pensée est infinie; elle se porte dans I passé et dans l'avenir. J'entends, par le passé, cou munication avec Plutarque , Socrale et Platon. Et quant au présent, ma pensée pénètre aussi facile ment dans les pays les plus éloignés qu'elle a pénétr dans les siècles : jusque-là, qu'elle me transporte volonté dans toutes les contrées que j'ai parcourues Or, si l'ame étoit une modification de la matière elle iroit par les mêmes degrés; et comme pour al 1er à Rome il faut traverser les Alpes et l'Italie, d( même mon esprit ne pourroit se peindre le Colisé ou le Panthéon qu'après avoir parcouru successive ment tous les pays intermédiaires.

On m'objectera peut-être qu'en réfutant les matérialistes je cesse de réfuter La Rochefoucauld. S cela étoit, mes arguments subsisleroient encore poui répondre à ceux qui seroient tentés de donner cetU extension à sa doctrine. Mais est-il bien sûr que j( ne combatte pas l'auteur des Maximes, et faut-il ré vêler avec quel art perfide il sait jeter conune ai hasard une opinion dangereuse, se réservant de k développer ensuite sans scandale ; offrant le poisoi à ceux qui le cherchent , ne le dérobant qu'aux am& indifférentes, et marquant enfin le véritable point de départ de toutes les doctrines funestes qui ont ravagé le dix-huitième siècle? Pour mettre celte triste vérité dans tout son jour, il suffît de rapprocher la Maxime 44 de la 29rr*, ainsi conçue :

« Les humetirs du corps ont un cours ordinaire et « réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement <c notre volonté ; elles roulent ensemble et exerœnl « successivement un empire secret en nous, de sorte a qu'elles ont une pari considérable à toutes nos ac- « tions, sans que nous le puissions connoître. »

Une pareille Maxime n'est-elle pas un cours complet de matérialisme? Ainsi s'éblouit lui-même an esprit supérieur, lorsque, cessant de s'appuyer sur les principes de la saine morale, il ne songe qu'à flétrir la vertu. Rousseau lui auroit dit: Tu crois me montrer un homme , et je ne vois dans tes mains qu'un cadavre. Ainsi donc, suivant La Rochefoucauld , la disposition de nos organes fait notre force ou notre foiblesse , et nos actions dépendent en grande partie du cours de nos humeurs. H a dit plus haut que la sagesse n'étoit que de l'hypocrisie, que la vertu n'étoit que de l'amour-propre ; il dira plus loin que la fortune gouverne le monde. Que nous laissera-t-il pour nous consoler? nos vices et sa philosophie !

^ On n'a que trop , de nos jours , vanté cette influence du tempérament pour nier celle de la verto. Nos physiologistes croient sérieusement avoir toot expliqué lorsqu'ils nous apprennent que la férodtc de Sylla dépeodoit d'une rigidité de fibrei, et la

DE LA ROCHEFOUCAULD

• de Fabius d'une humeur pituiteuse '. Cette rte est brillante , et sans doute elle est aussi e morale. Mais comment l'appliquer au cale Titus, par exemple, qui, avant d'être l'a- I genre humain , faisoit dire aux citoyens de pouvantes de ses cruautés et de ses débauches, >it un autre Néron ? Deniqtiepropalam alium I et opinahaniur etprœdicahanO. Quel chans'est donc opéré dans les fibres ou dans les i de cet homme aujourd'hui cniel , demain c ? Un semblable exemple sufliroit pour déuies les théories des matérialistes, lors même » ne sentirions pas en nous la force de vaincre ions, qui n'est que la liberté de choisir entre t la vertu. Il est vrai que cette force morale oduit pas tout à coup et d'elle-même , mais tt y exercer son ame , et ceci prouve encore ! feveur, car ce n'est pas en formant son l'on devient un être moral, mais en formant c- Voyez l'absurdité de votre doctrine ! Si t vraie , il faudroit en conclure que les rele l'ame ne se trouvent ni dans Platon , ni ivangile, mais dans la Pharmacopée univer- [] dans le Dictionnaire des sciences mèdi- •aelle morale lumineuse que celle où , pour Néron un Socrate , il sufikoit d'une ordonî médecin!...

is que les propagateurs de la doctrine de lefoucauld s'appuient des aberrations de la uinaine, suite du dérangement de quelques . Ils triomphent lorsqu'ils ont dit : Les fous ibéciles prouvent pour nous. Voilà un sinlisonnement et un singulier triomphe! Ainsi ircequ'une taie s'est formée sur votre œil , concluez que votre œil n'existe pas. Eh oi je conclus que l'ame des fous existe dans lu comme l'œil existe sous la taie ; mais elle le est au cachot. Faites tomber la taie de il reverra la lumière; rétablissez les condiœssaires à la vue de l'ame , et sa raison Au reste, toutes ces erreurs prennent leur lans une vérité dont les conséquences ont été », c'est que l'harmonie établie entre le corps s ne peut être dérangée sans que l'un oq le s'en ressente. Mais ceci est un effet pureoral, une prévoyance conservatrice, une erte à la vertu. Tout excès rompt l'accord ! double natui-e, dont la raison est la règle le. Or, ix)ur en conserver l'harmonie, il n'y ux routes; celle de la vertu est forcée , parceertu seule peut borner les passions de l'ame

€ Tperfeetionner Vtumnu , tome U, pages 4S7 et 490. M.,ZlUiM,SVIL

et refréner les appétits du corps. Les effets opposés de ces passions et de ces appétits offrent d'ailleurs une preuve bien remarquable de ce que nous avons déjà appelé notre double nature. Les plaisirs des sens s'usent avec les sens : ils sont rapides et pleins de retours amers , tandis que les plaisirs de l'ame , l'étude, la bienfaisance, toutes les vertus enfin, ont d'autant plus de douceur que nous nous y exerçons davantage. Les premiers nous épuisent vite , les seconds accroissent nos forces; l'abus des uns nous précipite vers la mort, l'usage constant des autres nous fait chérir jusqu'aux maux de la vie , en nous ouvrant un horizon sans borne dans l'éternité.

La félicité est dans le goût , et non pas dans les choses ; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux , et non par avoir o« que les autres trouvent aimable.

Voici une merveilleuse inadvertance. Si la Maxime éloit juste, elle renverseroit de fond en comble le système d'orgueil et de vanité élevé par l'auteur. Malheureusement elle souffre d'assez nombreuses exceptions, et l'on peut, en la retournant, lui donner un sens absolument contraire, et cependant vrai. — Nous nous estimons heureux , non par avoir ce qui nous plait, mais par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Ceux qui croient avoir du mérite , se font un honneur d'être malheureux , pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'Ut sont dignes d'êure en butte à la fortune.

Cette Maxime a besoin d'être expliquée. On a honte de la mauvaise fortune , parcequ'elle suppose toujours vice ou foiblesse; mais la persécution donne à ses victimes une importance qui les honore et les console. On ne les plaint pas seulement , on les admire, et le malheur prend alors le caractère auguste de la vertu. C'est donc à ceux qu'on persécute que s'adresse la Maxime de La Rochefoucauld , et il faut s'étonner que l'aspect même du malheur n'ait pu lui arracher qu'une pensée flétrissante. H est bien à plaindre, celui qui ne voit que la vanité dans nos douleurs! Ah ! sans doute, un autre sentiment transpbrtoit le bon Plutarque, lorsque tout pénétré d'amour pour la sagesse, enviant jusques aux maux qui l'honorent, il s'écrioit : «Ne redoutons ni le ban- « nissement d'Aristide, ni la prison d'Anaxagore, a ni la pauvreté de Socrate , ni la condamnation de a Phocion^ ains reputons avec tout cela leur vertu « aimable et désirable, et courrons droit à elle pour « l'embrasser, ayant toi^ours en la bouche àcha-

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

« cun de leurs accidents ce beau vers d'Euripide : Que tout sied hten à an cœor généreux' ! »

La haine poor les bToria n'est antre chose qne l'amour de la fiiYear. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur révisons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter.ce qnlieur attire ceux de tout le monde.

Que la haine de La Rochefoucauld ou du cardinal de Retz pour Mazarin ne soit que Tamour de la faveur, je veux le croire , et la guerre de la Fronde en est une preuve bien déplorable : ce fut la guerre des courtisans ; mais que p\ae/ts dans la même situation, Sully, Lhôpital, Fénelon, se fussent livrés au même sentiment; que dans leur intérêt particulier ils eussent troublé le repos général , c'est ce qu'il est permis de révoquer en doute : leur prospérité comme leurs revers ne nous montra que des vertus. Certains hommes, il est vrai, sont esclaves de la feveur; ils en font une passion que toutes les autres servent. Les flatteurs lassèrent Tibère et Mazarin j ils firent rougir Auguste et ne purent satisfaire Cromwell; mais qu'importent ces archives de la bassesse ! elles ne sont point l'histoire du genre humain. Il est des âmes indépendantes qui, en présence de nos Séjans et de nos Tibères, n'éprouvoient que l'horreur de leur crime; et la haine de Tacite pour les Pison et les Tigelin ne fut point l'amour de la (kveur de Néron.

n n*y a pomt d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne sauroit nous assurer du moindre événement.

n faudrait conclure de cette Maxime que la prudence est inutile, et s'abandonner à la fortune. Mais si nos désirs étoient toujours justes, la prudence nous tromperait moins. Remarquez d'ailleurs que l'homme donne souvent le nom de prudence à la foiblesse, à la timidité, à la fausseté, et à une foule d'autres passions qui se déguisent pour le tramper. Notre essence est de délibérer, celle de Dieu de décider. Il tient son conseil à part, et notre prudence est si incertaine, que si nous n'avions la sienne, le genre humain périroit. Au reste, il faut encore remarquer que l'auteur ne considère la prudence que sous un point de vue , ce qui rend sa pensée au moins très incomplète. La prudence n'est pas seulement un moyen de prévenir les maux , elle est aussi un moyen de les adoucir lorsqu'ils sont arrivés.

< Plctaiqub, Sur les progrés de la vertu.

La honne grâce est au corps ce que le bon sens esta l'esprit.

n semble, par cette maxime, que le mot bon sens signifioit, du temps de l'auteur, quelque chose de plus que du nôtre. Le bon sens s'arrête aux principes grossiers des choses; principes qui échapp nt souvent aux esprits les plus délicats. A mesure qu'il découvre les principes fins et déliés, qu'il les saùiitet qu'il les juge, il change de nom et prend celui de goût. Le goût est le bon sens des âmes tendres et délicates. C'est peut-être dans cette dernière acception que La Rochefoucauld l'a employé. 11 dirait aujourd'hui : La bonne grâce est au corps ce que le goût est à l'esprit.

Il est difficile de définir l'amour; ce qu'on en peut dire at que, dans l'ame , c'est une passion de régner; dans les espriU. c'est une sympathie ; et dans le corps , ce n'est qu'une cnYie cachée et délicate de posséder oc que l'on aime, après beaacmip de mystères.

Maxime de l'école de Ninon ; dites de la galanterie tout ce que l'auteur dit de l'amour, et la pensée sera vraie. Le véritable amour, loin d'être une passion de régner, compose son bonheur du bonheur de l'objet aimé. Un perpétuel désir de plaire l'entretient dans un doute modeste qui adoucit toutes ses volontés. Heureux de se dévouer, l'amour emprunte ses plus doux charmes de l'innocence et de la vertu ; il ne vit que par elles et pas plus qu'elles; aussi n'est-il jamais » vif et si pur qu'au sortir de l'enfance : c'est alor»^. qu'il semble donner à notre ame des ailes qui Télévent versfcrDivinîté. Toutes les autres passions dierchent leurs jouissances dans les choses de la terre , celle-ci ne s'attache qu'aux choses du ciel. Ce n'est pas la beauté physique qu'on regrette dans les objets qu'on a perdus, mais la douceur, la générosité, 1» sagesse , ou quelques autres beautés morales. Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus violentes passions, mais celles qui possèdent des vertus daao mi degré éminent, comme la bonté, I» bienfaisance, la naïveté, qui suppose l'innocence. Voilà ce qu'on aime et ce qui ne meurt pas. Cetteesquisse des effets du véritable amour nous dispense de répondre à la dernière partie de la pensée de La Rochefoucauld. « Je ne crois pas, disoit madame de Sévigné, en parlant de cet écrivain, qne ce qui s'appelle amoureux il Vaii jamais été.» En effet, définir l'amour comme Lucrèce, c'est déclarer qu'on ne le connoit pas.

LXXVIÏI.

L'amour de la jiisUce n'est , en la plupart des hommes , que la crainte de souffrir l'inJusUce.

La justice est comme la vérité , le premier besoin

DE LA ROCHEFOUCAULD

c^ là oonsdenoe. Elle naît avec nous : c'est le sen* Uraent le plos énergique de la jeunesse, et celui qu'il est le plus facile de blesser. Il lui est aussi nalarel que l'amour ; mais à mesure que nous avançons dans la vie , il cesse d'être une inspiration et devient une vertu. C'est ainsi qu'il s'échappe de notre ame, d'abord sans aucun retour sur nousmêmes, ensnite avec la crainte de souffrir l'injustice qoi n'est que le fruit de l'expérience. Il faut donc se garder de confondre le mouvement de la nature avec le mouvement de la réflexion. L'une produit les actions généreuses, l'autre prodoit la loi qui empédie les actions injustes. Dans le premier, je vois l'homme œuvre de Dieu; dans le second, je vois l'homme oeuvre de la société , et ce sont ces nuances dâicates que l'ouvrage de La Rochefoucauld tend lMi}ours à nous faire oublier.

Le règne de saint Louis, de ce bon roi droUturicr. comme l'appeloit son peuple, offre les exemples les plos sublimes de cet amour de la justice, qui n'est que l'inspiration du cœur. La volonté d'être joste en lit on grand roi; elle ne l'abandonna pas même au Ut de la mort, et il voulut la léguer à son fis dans ces paroles, qu'il est impossible de lire sans monnoissance et sans admiration : a Cher fils, s'il advient qu'il y ait aucune querelle d'aucun pauvre contre aucun riche, soutiens plus le pauvre fu le riche, jusques à tant que tu en saches la vérité, et quand iu entendras la vérité, fais le iroit. Et s'il advient que lu ayes querelle en contre ancon autrui, soutiens la querelle de l'étranger devant ton conseil , et ne fais pas semblant d^ aimer trop la querelle }nsqu^ à ce que tu cognoisses la vérité. Et si tu entends dire que tu tiennes rien i tort, tantôt le rends , combien que la chose soit grand. Et combien oncques que tu oies dire que les ancesseurs aient rendu , mets-toi toujours en peime savoir si rien y a encore à rendre '. »

Rov ne pouvons rien aimer que par rapport à nons , et noos ae faiHMM que suivre notre (^ftt et notre plaisir, quand noos liréléroiis nos amis à nous-mêmes; c'est néanmoins par cette pipélércnce seule que ramilié peut être Traie et parfaite.

Id l'autenr change de système, et l'amour de soi (Rend la place de l'égoîsme et de la vanité. Nous avoi» déjà remarqué cette confusion de principes en dablissant que l'amour de soi peut entrer dans les actions vertueuses. Mais quel est le but de cette naûme? La Rochefoucauld pensoit-il avilir l'amitié? L'erreur seroit étrange; dire que nous ne (aisms que suivre notre plaisir, lorsque nous préférons

' Préceptes de saint Louis à Philippe m, son flls, tirés des Re- £«lres de la Chambre des Comptes.

nos amis à nous-mêmes, c'est donner à l'amitié le caractère de la plus hante vertu. Que le mût plaisir soit employé à dessein de rabaisser le sentiment qu'il exprime , qu'importe , puisque le sentiment existe et qu'on ne peut le nier? L'oubli de nos intérêts, celui de notre vie en foveor d'un ami sera donc, si Ton veut, un plaisir, mais ce sera un plaisir héroïque, tel que les plus belles âmes s'honoreront de l'éprouver. Cette maxime nous parolt en opposition avec les idées habituelles de l'auteur, et c'est une chose singulière que, dans un livre si court, il lui soit échappé plusieurs aveux qui détruisent son système. Mais il ne tardera pas à se repentir de celui-ci , et à calomnier ce qu'il vient de consacrer hivolontairement. Noos allons le voir nier froidement l'amitié et l'amour, et s'efforcer de nous isoler; ce qui n'auroit d'autre résultat que de nous rendre méchants , car celui qui est bon a encore besoin de l'amour et de l'amitié pour rester bon.

La réconciliation avec nos ennemis n'est qn'un désir de rendre notre condition meilleure . une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.

Ainsi se termina cette fameuse guerre de la Fronde, qui, après avoû- trompé et lassé tous ses partisans, les laissa dans une éternelle disgrâce'. Le duc de La Rochefoucauld, qui s'étoit jeté dans cette guerre par intérêt , souhaiu la paix dès que des blessures graves et ses maisons rasées * lui eurent appris à craindre de plus tristes événements. D'un autre côté, la reine, qui s'étoit montrée ingrate envers des amis trop ambitieux, ne cessoit d'éprouver l'amertume de leur ressentiment, a Je voudrois , disoit-elle, je voudrois qu'il fût toujours nuit, parceque dans le jour je ne vois que des gens qui me trahissent K » Dès-lors la paix devint plus facile entre les deux partis également fatigués. On peut donc , en appliquant à cette époque la pensée de La Rochefoucauld , dire que la cour et les Frondeurs ne se réconcilièrent que par lassitude de la guerre, pr crainte de quelques mauvais événements, et avec le désir de rendre leur condition meilleure. C'est ainsi qu'en suivant chaque maxime , on pourroit en trouver la lumière dans l'histoire du temps.

Ce que les hommes ont nommé amitié , n'est qu'une société , qu'un ménagement réciproque d'intététs , et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propn se propose toujours quelque chose à gagner.

Ce ne sont point des questions frivoles que nous

< Mémoires de madame de MotteHUe , tome I, page 140. > Ihid. , tome IV, page 2f f .

I /Md. , tome IV, page 60.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

avons à décider; il s'agit de savoir si la vertu existe ou n'existe pas : justice, clémence, modération, modestie , La Rochefoucauld nous ravit tout , comment nous laisseroit-il un ami ? En effet , Tanéanti»sement de l'amitié étoit une conséquence nécessaire de l'anéantissement de toutes les vertus, puisque l'amitié ne peut exister qu'entre les hommes vertueux. La vertu , dit énergîquement un vieil auteur, en parlant des amis , la vertu est Tootil avec lequel on les fait '. Mais une fois le système de La Rochefoucauld détruit, la conséquence opposée nous reste et nous disons : L'amitié existe parcequ'il est des âmes vertueuses. Dira-t-on que l'auteur des Maximes n'a pas nié l'existence de l'amitié? je réponds : l'amitié se compose d'actes de dévouement, et vous la composez d'actes d'amour-propre et d'intérêt; je puis donc en conclure qn'ello^ n'existe pas pour voas. Que dans un certain monde l'amitié soit un commerce de politique et de bienséance où l'on s'oblige par honneur et par intérêt, je le crois; mais n'estelle jamais que cela? voilà la question. Si vous me répondez, elle n'est jamais que cela, je vous demande alors ce que vous comprenez de la dernière pensée du pauvre Endamidas, lorsque, près d'expirer, il légnoit sa mère et sa fille à ses deux amis. Je vous supplie de me dire quel sentiment pénétroit l'ame de Dubreuil, lorsque, sur son lit de mort, il disoit à Pehmeja : Mon ami , pourquoi tout ce monde dans ma chambre? il ne devroit y avoir que vous; ma malcuiie est contagieuse,.,. Que m'importe? dites-vous; ce sont des exceptions. J'altendois celte dernière parole. Eh bien! j'ose l'aflirmer, n'y eût-il qu'une exception à votre déplorable système , seule elle seroit la vérité, seule elle seroit l'image de l'homme au milieu des êtres corrompus, le trait de lumière à travers les ténèbres; j'y verrois le genre humain tout entier. La vertu est naturelle , c'est le vice qui ne l'est pas : elle nait avec nous sous le nom d'innocence; il vient avec l'âge, la corruption et l'avilissement. Le vice, si l'on peut s'exprimer ainsi, nous est ajouté; loin d'être l'ordre de la nature, il ne fait que le détruire ; et au milieu de toutes les iniquités du monde, il suffîroit d*un sentiment généreux pour nous révéler ce que nous sommes et nous apprendre ce que nous devrions être.

Notre défiance justifie la tromperie d'autnii.

Maxime qui pourroit entrer dans le code des fripons vulgaires, quoiqu'elle semble dérobée à la haute politique du temps ,' mais qu'on s'étonne de trouver dans un traité de morale.

' Dcvàii , Traité de la Cofuotation , livre 1.

Les hommes ne vivroient pas long-temps en société , s'ils toient les dupes les uns des autres.

Si les hommes étoient assez éclairés pour n'^^j jamais dupes, la vérité, qui est le plus grand ^ biens, loin de briser le nœud qui les unit , le resiscf. reroit encore en leur montrant combien ils ont Ijesoin les uns des antres.

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la Tic par nos défauts que par nos bonnes qualités.

Ceci ne veut pas dire, sans doute, que l'avarice sait mieux plaire que la générosité , la colère que la douceur, la paresse que l'activité , et la débaodie que la sagesse. Une pareille assertion seroit absurde. Mais , dites- vous , le vice peut se donner des apparences aimables , et il est des défeuts qui déparent la vertu. J'entends ! il y a des fripons pofis et d'honnêtes gens incivils ; et dans les uns , vous estimez la politesse; dans les autres, vous blâmez la grossièreté. Cela est juste. Ainsi , même à vos yeux , ce n'est pas le vice qui charme, c'est la qualité qui le cache ; ce n'est pas la vertu qui éloigne , c'est le défaut qui la gâte. L'homme vicieux vous plaît par une qualité d'honnête homme , et l'honnête honmie vous déplaît par un défaut d'homme vicieux. Pour être vrai voilà tout ce qu'il falloit dire; mais est-il bien sâr que l'auteur n'ait voulu dire que cela? ( Voyez les notes des Maximes 455 et 254 . )

Les Yieillanls aiment à donner de bons préceptes . pour ;« consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

Maxime qui flétriroit l'humanité si elle n'étoit démentie par l'expérience. Les empreintes que laisse le vice ne s'effacent que par le repentir, et il est plus rare qu'on ne pense de voir de bons préceptes sortir d'une ame corrompue. Celui qui a dégradé sa vie et qui ne se relève pas , ne sauroit parler dignement de la vertu; et le vice qui a pénétré jusqu'à la moelle de ses os , le condamne à donner toujours de tristes exemples. Mais Dieu a voulu que nous apprissions quelque chose du temps et du malheur ; il a voulu aussi que tous les hommes ne flétrissent pas leur jeunesse , aûn que parmi nous il se trouvât des vieillards qui eussent acquis le droit de calmer dans les autres les passions qu'ils avoient vaincues dans euxmêmes. Comme des dieux tutélaires, impuissants pour le mal, ils nous montrent jusqu'au terme que la vertu a des grâces que rien lie sauroit effacer.

DE LA ROCHEFOUCAULD

Cest ainsi que vous quittâtes la terre , vénérable Saily, divin Fénelon, et toi aussi, ô mon maître! lorsque déjà penché vers la tombe, tu répandois auloor de toi la persuasion et la sagesse qui respirent dans tes ouvrages avec l'amour du genre humain et celui de la Divinité!

Li marque d'im mérite extraordinaire est de voir que ceux 4fai l'eoTient le plus , toot coatraîDts de le louer.

Montesquieu s'est saisi de cette pensée dans son luneux Dialogue d'Eucrate et de Sylla , et l'a mise en action de manière qu'elle forme presque seule la politique profonde du dictateur romain. Ce n'est point un foible éloge de La Rochefoucauld que de montrer dans ces deux lignes le type d'une des plus belles pages de notre langue; mais pour que rien ne manque à cet éloge, nous citerons ce passage; c'est Sylla qui parle : « J'allois faire la guerre à Milhri- « date , et je crus détruire Marins à force de vain- « cre l'ennemi de Marius. Pendant que je laissois ce « Romain jouir de son pouvoir sur la populace , je « multîpliois ses mortifications, et je le forçois tous « les jours d'aller rendre grâce aux dieux des snc- « ces dont je le désespérois. Je lui faisois une guerre

< de réputation plus cruelle cent fois que celle que « mes légions faisoient au roi barbare. Il ne sortoit « pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât « mon audace ; et mes moindres actions , toujours

• sapeii)es, étoient pour Marius de funestes pré-

• sages. Enfin , Mithridate demanda la paix ; les « conditions étoient raisonnables; et si Rome avoit t été tranquille, ou si ma fortune n'avoit pas été

< chancelante, je les aurois acceptées. Mais le maut Tais état de mes affaires m'obligea de les ren-

< dre plus dures ; j'exigeai qu'il détruisit sa flotte , « et qu'il rendit aux rois, ses voisins, tous les états « dont il les avoit dépouillés. Je te laisse , lui dis-je, « le royaonie de tes pères, à toi qui devrois me rec merder de ce que je te laisse la main avec laquelle « tu as signé l'ordre de faire mourir, en un jour, « cent mille Romains : Mithridate resta immobile, « et Marius, au milieu de Rome, en trembla!» Qu'on relise la maxime de La Rochefoucauld, et Ton verra qu'elle est tout entière dans ce passage. Il a dit : Yoici la marque d'im génie extraordinaire; Montesquieu a tracé le caractère , et lui a donné le mouvement.

Td hoimne est ingrat , qui est moins coupable de son ingraUtDdeqoe odui qui hii a fait du bien.

Quelle que soit la cause de l'ingratitude, elle ne peut excuser les ingrats. {Voyez la note de la Maxime 225. )

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire do son esprit.

Cette maxime est généralement vraie; mais l'auteur s'est plu à la contredire dans le portrait qu'il a tracé de lui-même : J'ai de l'esprit, dit-il, j'écris bien en prose, je fais bien les vers, et je suis peu sensible à la pitié! On ne peut dire plus de bien de son esprit, ni médire plus franchement de son cœur.

L'esprit est toii^ours la dupe du cœur.

Foible imitation de cette grande pensée de l'Écriture : toute folie vient du cœur, c'est-à-dire de la déviation de nos sentiments. L'esprit juge seul de la convenance des choses de la vie ; le cœur a seul la conscience de ce qui est au-delà: c'est lui qui aime, c'est lui qui croit. Mais si, venant à s'égarer, il s'attache à des intérêts purement matériels, au lieu de se porter vers les biens célestes qu'il est appelé à connoitre , aussitôt le voilà en proie aux folles agitations , aux ambitieux désirs , à tous les vices , à toutes les passions qui éteignent la vertu; il égare l'esprit , il le trompe , il lui donne sa folie, et, pour parler le langage de La Rochefoucauld, il le fait sa dupe.

En résumé, il est vrai de dire que tout l'esprit qui est au monde devient inutile à l'homme qui a des passions, et point de volonté pour les combattre.

Cette Maxime a exercé la sagacité des amis de La Rochefoucauld ; madame de Schomberg en a donné une explication ingénieuse que nous rapporterons ici. « Je ne sais, écrivoit-elle à l'auteur, si vous l'en- « tendez conmie moi , mais je l'entends , ce me sem- « ble, bien joliment, et voici comment : c'est que « l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses a raisonnements, foire faire au cceur ce qu'il veut; a mais il se trompe , il en est la dupe; c'est toujours a le cœur qui fait agir l'esprit; l'on sert tous ses « mouvements, malgré que l'on en ait, et l'on les a suit, même sans croire les suivre. » Terminons, en faisant remarquer au moins une exception à cette règle générale. La vanité est aveugle et rend crédule, et il arrive assez souvent, soit qu'on aime, soit qu'on n'aime pas , qu'une louange délicate rend le cœur dupe de l'esprit.

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les flnesspg, pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt

L'auteur dit avec plus de justesse , quelques lignes plus loin : Les finesses et les trahisons ne viennent que du manque d'habileté.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

cxxvn.

Le vrai morai d'être trompé , c'est de te croire phis fin que les autres.

La Rochefoucauld en a dit la raison dans cette autre pensée : On peut être plus fin qu'un autre , mais non plus fin que tous les antres.

Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à (aire l'amour, c'est de taire l'amour.

J.-J. Rousseau a dit quelque part qu'il n'auroit Toulu de Ninon ni pour maltresse ni pour amie. Sans doute il avoit appris de la Maxime de La Rochefoucauld, ce que La Rochefoucauld lui-même avoit appris de l'expérience et de Ninon.

On n*est Jamais si ridicule par les qualités que Ton a , que par cdles que Von affecte d'avoir.

La Rochefoucauld étoit l'homme le plus poli et le plus ami des bienséances '. Il délesloit l'afTectation , et ce genre de travers lui a paru si ridicule qu'il l'a critiqué dans cinq Maximes \ Mais il trou voit aussi tant de charme à la vertu opposée, que pour l'exprimer il a enrichi notre langue d'une locution nouvelle. Dire d'une personne qu^elle est vraie S c'est faire entendre qu'elle est simple et naturelle. La Rochefoucauld trouva cette heureuse expression pour louer et peindre en même temps le caractère de madame de La Fayette.

Un homme d'esprit seroit souTcnt bien embairassé sans la compagnie des sots.

Vauvenargnes en a dit la raison dans cette autre Maxime : Les gens d'esprit seraient presque seuls sans les sots qui s'en piquent.

CXLin.

C*est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagéroosles bonnes qualités des antres , que par l'âtime de leur mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons.

n y a dans cette Maxime plus de subtilité d'esprit que de véritable observation. On loue par surprise , par ignorance, par admiration , par persuasion; on loue sans intérêt des princes qu'on n'a jamais vus , des sages, des savants , des héros, qu'on ne saurait ni juger ni envier, mais qui plaisent, mais qu'on

> Mémoires de SegraU , p. 22.

> DanslesMaximesfSS, f34, S72, 431 , «37. I Mémoii^t de SegraU, p. 3S.

aime, mais qu'on admire; on loue enfin one belle action parcequ'elle touche , un bon mot parcequ'il amuse , et la louange part plus souvent d'une satisfaction qu'on éprouve, que de l'espéranœ d'one louange qu'on voudrait recevoir.

n est plus difficile de s'empècber d'être gouremé . qne de goovéneries autres.

Thémistode, montrant son fils, disoît qae c^éloit le plus puissant homme de la Grèce : « Pour ce que a les Athéniens commandent au demonrant de la a Grèce, je commande aux Athéniens^ sa mère à « moiy et lui à sa mère '• »

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite , et d'autres qui plaisent avec des débuts.

• Vérité commune présentée d'une manière piquante mais insidieuse, car s'il est certain que ce n'est pas le mérite qui dégoûte , et que ce ne sont pas les défauts qui plaisent, il falloit le dire; mais l'auteur n'avoit d'autre but que de peindre un travers de société. Ceci n'est donc point une Maxime de morale , c'est une de ces observations de mœurs qu'il jette de temps à autre au milieu de son livre comme pour dérouter son lecteur; et il suffit, pour s'en convaincre, de \\re la Maxime 275, qui est le développement nécessaire de celle-ci. ( Voyez les notes des Maximes 90 et 251 .)

CLVn.

La gloire des grands bommes se doit toiQOun mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir.

Cette pensée sera juste quand les hommes n'attacheront la gloire qu'aux actions vertueuses. Montesquieu a dit : a I^ despote ne sanroit donner une a grandeur qu'il n'a pas lui-même; chez lui il n'y a a point de gloire *. » Il faudrait pouvoir dira de tous ceux qui font le mal avec la puissance du génie : chez eux il n'y a pomt de gloire !

n est plus facile de paroltre digne des emplois qu'on n'a pas. que de ceux que l'on exerce.

Dans les premières éditions, l'auteur disoit : « Il y a a des gens qui paraissent mériter certains emplois, « dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes. »

* Plutaboub, Aptphthegmu de» ncU et CapitaUteâ , S ^^

* Esprit des Lais , livre V, cbap. xii.

DE LA ROCHEFOUCAULD

'après nne remarque de Segrais, cette Maxime fat ite à l'occasion de madame de Montausier, à qui cour fit oublier tous ses anciens amis. La tournure la pensée , telle que l'auteur l'a refaite , parott nprunlée de Tacite, qui disoit, en parlant d'un ipereur romain : Il eût paru digne de l'empire s'il avoii jamais régné«

CLXVin.

L'espérance, tonte trompease qu'elle est, sert au moins à us mener & la fin de la vie par un chemin agréable.

L'espérance qui nous console , celle qui nous rend os prompt à entreprendre les choses belles et louâtes, ne nous trompe pas, car elle donne force, Mirage, vertu; c'est tout ce qu'elle promet. Mais espérance qui nous arrache sans cesse au présent oor nous jeter dans un avenir lointain et incertain, «lie qui accroît nos désirs , irrite nos vices , flatte )os passions, doit toujours être déçue, car elle proaift le bonheur qu'elle ne peut nous donner : c'est one ambition déguisée qui augmente sa convoitise de tout ce qu'elle reçoit. Alexandre distribue ses tréars à soif armée , et ne se résene que l'espérance : espérance orgueilleuse et trompeuse, que la conquête (b inonde entier ne put assouvir.

0 eil difficile de Jager si on procédé net , sincère et homiôte, n( m effet de probité ou d'habileté.

Oui; mais aussi c'est être véritablement habile que d'être honnête et sincère. Ce (|ui nous est demandé par la vertu nous eut été commandé par notre intérêt.

llyadiTersrs sortes de curiosité : l'ime d'intérêt, (pii nous porte à désirer d'a{)prcndre ce qui nous peut être utile ; et l'an- Tf d'or^nen , ({ui vient du dcsir de savoir ce que les autres

Ce n'est ni l'intérêt , ni l'orîrueil , qui inspirent la ariosité du génie. Dieu mit dans notre ame le be- Mn de la vérité , et un sentiment d'amour poiu* arver à elle. QuePythagore sacrifie une hécatombe jH-ès la découverte du carré de Thypothénuse; l'Arcliimède s'élance du bain et coure dans les les de Syracuse , heureux de pouvoir reconnottre

quantité d'or que renferme la couronne du roi iéron ; qu'assis au sommet du cap Sunium , Platon exalte par la contemplation des choses morales et i\ines; la curiosité qui évoille leur ame, la volupté ai les pénètre , ont une autre origine que lN)rgueil u l'intérêt. De pareils ravissements ne peuvent être lonnés par le vice ! Sans doute ces vérités n'étoient

point inconnues à La Rochefoucauld , seulement il n'entroil pas dans son plan de les dire : mais puisqu'il ne sondoit le cœur humain que pour en dévoiler les foiblesses, pourquoi n'a-t-il pas parlé de cette autre sorte de curiosité que Plutarque définissoit un désir de savoir les tares et imperfections d'autrui , gui est un viceordhiairement conjoinet avec envie et malignité ■ ?

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parcequ'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments , qu'on ne s'ôte et qu'on ne se doime point.

Quel jugement porteriez-vous d'un moraliste qui viendroit vous dire : Le vice n'a rien d'odieux , la vertu n'a rien de louable ? Les crimes de Sylla , la sagesse de Cal on, choses égales, choses indifférentes, qui ne méritent ni blâme ni louange , car elles furent l'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changer ? Telle est cependant la traduction littérale de la Maxime de La Rochefoucauld. D'un mot il anéantit la conscience, la raison et la liberté. Il dit à l'homme vicieux : Tu n'es pas coupable ; à l'homme vertueux : Tes actions sont sans mérite; à ceux qui furent grands par la sagesse , et qui ne reçurent de leui^ siècles d'autres récompenses que le mépris et la mort: Vous ne fîtes point de sacrifices ; et à Socrate , qui pour acquérir la vertu fut obligé de vaincre totis ses penchants , de maîtriser toutes ses passions : Tu n'eus point de volonté !

CLxxxn.

Les vices entrent dans la composition des vertus , comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Les vices n'entrent point dans la composition de la vertu , car ils ne pourroient y entrer sans la détruire ; mais il est quelquefois dans les actions les plus criminelles un certain mélange de sentiments nobles et généreux , ce qui explique l'éblouissement du vulgaire. « Lorsque les vices vont au bien , dit Yauvenargues , c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus , de patience , de tempérance, de courage ou de modération. »

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