CLXXXIII
Il faut demeurer d'accord , à l'honneur de la vertu , que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils toml>cnt par les crimes.
Qui méditeroit utilement cette grande vérité , seroit en état de réfuter souvent l'auteur des Maximes :
' PLU'^ARguB, De la Curiosité.
EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
car, dit encore Platarqae: « Il n'y a homme de si « bas cœur qui n'aimâl mieux être Thémistocle tout « banni, qne non pas Leobates, celui qui le fit a bannir, et Cicéron , qui fut déchassé , que non pas « Glodius qui le chassa , ou Timothée , qui fut con- « traint d'abandonner son pays, qu'Aristophon son « accusateur, ou Sacrale mourant , qu' Anitus qui le « lit moui'ir '. » Il est donc moins dangereux de faire du bien aux hommes que de leur faire du mal. L'histoire l'atteste , la conscience l'atteste, et toutes deux parlent comme l'Ecriture : a La méchanceté ne sau- « vera point celui qui est méchant *. »
CCCXLVIL
' La fidélité qui paraît en la plupart des hommes, n'est qu'une InTemkm de l'amoDivpropre , pour attirer la confiance ; c'est un moyen de nous élever au-dessus des autres, et de nous rendre déposiUires des clioses les {ilus importantes.
Avec une semblable idée de la fidélité , conmient La Rochefoucauld a-t-il pu se plaindre de l'ingratitude d'Anne d'Autriche ? Cette reine ne pouvoit-elle pas lai dire : Vous avez été fidèle à mes intérêts, maâscétoit une invention de votre amour-proprepour attirer ma confiance, que je ne puis vous donner ; en un mot , je ne dois aucune reconnoLssance à une fidélité dont j'ai été le but et non l'objet. Qu'auroit-il pu répondre ? Payer l'amour-propre par l'ingratitude , c'est l'estimer à sa juste valeur : qui adopte les principes doit en supporter les conséquences ; ce sont les fruits de l'arbre , ne le secouez pas si vous craignez leur amertume. Heureusement qu'il est toujours auprès des vices que La Rochefoucauld décrit , une vertu qu'il oublie. La fidélité n'est point une invention de l'amour-propre , elle est une condition de l'honneur. Dans le monde , on n'excuse l'infidélité que chez les amants , et quand l'amour est fidèle on en fait une vertu. Pour être juste , l'auteur devoit dire : La fidélité qui paroit en la plupart des courtisam , et non en la plupart des hommes. Quand on a eu le malheur de vivre à la cour, on peut avoir acquis le droit de juger les coiulisans , mais non celui de calomnier le genre humain.
n y a des personnes à qui les défauts siéent bien , et d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.
Répétition des Maximes 90, 453 et 273. Ainsi, dans un des ouvrages les plus courts de notre langue, la même pensée se retrouve quatre fois.
> Plctabque , Du Bannissemfnté a Ecclésiast. , chap. xiv.
ccLin.
L'intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de Répétition de la Maxime 487.
CCLVn.
La gravité est un mystère du corps, inventé pourc défauts de l'cj^prit
n ne peut être question id qne de la gra fectée. On sait que le duc de La Rochefoncau lut avoir sur cette Maxime l'avis de deux pei d'un caractère bien différent , le grand Arn^ Ninon de l'Endos; Amauld approuva la M 'Ninon la condamna. Il est malheureux qu nous ait pas conservé les raisons oui durent a ces deux jugements contraires.
ccLviir.
Le bon goût vient plus du Jugement que de l'esprit.
Pour montrer combien cette Maxime est plète, il faut établir les principes.
Il y a deux espèces de goût bien distincts, fondé sur le jugement de l'esprit, et le goûl sur le jugement du cœur : l'un est inlelli l'autre sentiment; l'un s'éclaire par l'étude , est inspiré par la nature : leur réunion peu composer le goât parfait. Ces deux espèces ( sont distribuées avec une grande inégalité : ce vient du cœur et qui s'exerce sur les beautés r appartient à tous les hommes; et, à cet éga ne peut trop admirer la suprême sagesse qu pandu, avec tant de profusion, les facultés néc< à notre existence, et qui ne s'est montrée avc des talents inutiles à notre bonheur. Ainsi tout ce qui tient au sentiment et à la vertu goût est éclairé par la nature : c'est l'ame qi alors, et tous les hommes ont reçu assez de s lité pour reconnoltre ce qui leur est bon, et i porter cm jugement. Il n'en est pas de même ( qui vient de rinlelligence et qui s'exerce : œuvres de l'esprit. Celui-là est plus rare : il donné qu'à un petit nombre d'hommes , pai n'étoit pas utile à tous. C'est un juge qui ana plaisirs, qui y ajoute ou qui en retranche; < choix plus ou moins délicat, ce n'est jamais i spiration. Lorsque dans une immense assen vieil Horace prononce le fameux qu'il mow mour de la patrie qui pénètre le cœur de ce i reux père est compris de la multitude, qui pi le même jugement parcequ'elle a ressenti la émotion. Mais quelle différence dans ce qui goût de l'esprit ! A la première représenta
DE LA ROCHEFOUCAULD
ISsanihrùpe, an moment où Oronte consulte Aloeste SOT ces vers,
Belle Phyllis , on désespère Alon qu'on espère toujours !
les applaudissements s'âevèrent de tontes les parties de la salle , et le public trouva charmant le sonnet que Molière lui présentoit comme un modèle de ridicule. La foule ne se seroit pas méprise ainsi sur des beautés morales ou héroïques. Uame de Corneille pouvoit élever Famé de ses auditeurs : elle étoit sûre d'y trouver des sentiments que son génie savoit réveiller; mais il falloit plus de temps à Molière pour éclairer rintelligence du public , former son goiit , instruire son esprit. Il résulte des principes que nous avons établis , que les jugements du cœur et ceux de Fesprit n'étant que les conséquences des impressions reçues, ils seront d^aïutant plus profonds que Tun aura plus de sensibilité , et l'autre plus de lumière. Cette division entre le goût qui vient de la sensi- Klilé et le goût qui vient de l'intelligence , jette une grande lumière sur les divers jugements que nous porUms des mêmes clioses aux divers âges de la vie. Dans la jeunesse on prend facilement l'exagération pour de la grandeur, l'affectation pour de l'esprit, la hauteur pour de la noblesse. C'est ainsi qu'on pré- Are d'abord Sénèqne à Cicéron , Lucain à Virgile , Ovide à Horace, parceque l'expérience et l'élude peuvent seules nous apprendre à connottre Topposiiion qui règne entre ces prétendues beautés et la nature. Aussi voit-on nos jugements changer à mesure <|ae le goût de rintelligence se perfectionne. Alors OQ rentre dans la vérité.
J'étois pour Ovide à vingt ans.
Je suis pour Horace à quarante ,
a dit un poète; et en parlant ainsi il fhîsoit l'histoire complète du goût.
Revenant donc à la Maxime de La Rochefoucauld, noosoonclarons de nos observations, qjne le goût parfait ne vient pas plus du jugement que de l'esprit , mais qu'il naît de la réunion d'un bcm esprit et d'un bon cœur.
U dvilité est on de«r d'en recevoir, et d*dtre estiiné poli.
La civilité est l'art de rendre à cliacun ce qui lut est dû ^ suivant son sexe , son âge, son rang ou son mérite; c'est l'art de laisser chacun à sa place sans ionir de la sienne : dans un certain monde tout cela se dit par habitude, et peut-être la pensée de La Hochefoucauld n'est-«lle applicable qu'à ceux qui ontbesomd'y songer.
CCLXÏ.
L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens cM un second aniour-proprc qu'on leur inspire.
C'est par l'amour-propre qu'on excite l'émulation, et l'émulation du premier âge fait l'ambition de toute la vie. Vous me reflétez sans cesse : Sois le premier; vous m'excitez à devenir dominateur, envieux et jaloux; vous éveillez les passions, puis vons vous étonnez de leur ouvrage ! Quel fruit prétendiez-vous donc recueillir d'une éducation dont le mobile est un vice, si ce n'est le vice ou même le crime, les succès de quelques uns et le malheur de tous? Telles sont les conclnsions rigoureuses d'une Maxime dont il faat savoir gré à l'anteur, car elle a inspiré de belles pages k J.-J. Bjoussean ; et Bernardin de Saint-Pieite auroit pn la prendre pour épigraphe de l'excellent traité d'édocation qoi termine les Études de la iVoiwe.
n n'y a point de passion où l'amour de soi-mcmc règno ai puissamment que dans l'amour ; et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime , qu'à perdre le sien.
Comme si l'on ponvoit sacrifier le repos de ce qu'on aime sans perdre le sien ? Remarquez que l'amcur de soi n'est ici que l'^isme. Ilelvélius et les philosophes du dix-huitième siècle ne l'ont pas autrement entendu. Ils savoient bien qu'avilir l'origine de nos sentiments , c'étoit avilir l'honiHie; et comme La HochefoQcauld , leur maître , ils espéroient nous dérober la vérité à la faveur d'une déÛnition incomplète. Il est donc indispensaUe de remonter à la source des passions humaines, afin de décider si notre nature est bonne ou mauvaise, c'est-à-dire, si l'amour de soi doit être confondu avec l'égoîsme y et si l'homme est un être méprisable ou divin.
L'amour de soi existe dans tous les hommes, mais * il se partage en deux sentiments divers qu'il est important de bien distinguer : l'un nous dirige vers les choses physiques, l'autre vers les choses morales. C'est le double flambeau de notre double nature. Nous donnons au premier le nom d'iniéréiphysiqve, parceqo'il est le moteur de toutes les actions qui n'ont d'autre but que le bien-être matériel; intérêt trompeur qui nous persuade trop souvent qne le mal peut produire le bien. La débauche, les friponneries , la lâdieté, ce qui amuse les sens, ce qui sauve le corps aux dépens de la vertu , sont les objets de cette passion. Si quelquefois elle mspire de bonnes actions , c'est qu'elle espère recevoir plus qu'elle ne donne f se montrer bienfaisant , généreux, magnanime , pour acquérir des richesses ou de la considération, c'est calculer, c'est opérer des échaiige&;
EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
J.a Rochefoucauld, qui s'est tu forcé de la nier on de renoncer à son livre. Nous disons qu'il nie la |ntiéy car donner un motif intéressé à un sentiment qui précède toute réflexion, c'est nier le sentiment; et nier le sentiment, c'est nier l'action qui en est la suite : ce qui est absurde. Yeut-on dire seulement que la première émotion affoiblie, U se Sait un retour sur nous-mêmes, cela est possible; mais ce retour intéressé qui peut combattre la pitié ne doit pas être confondu avec elle. La pitié est pure ,;{ublime, naturelle : c'est la nuirque de l'humanité ! par elle les êtres les plus dépravés exercent encore des vertus involontaires, et sans doute elle nous a été donnée afin que les méchants mêmes ne pussent passer sur la terre sans avoir senti qu'ils sont hommes !
La Jeunesse est une irresse continuelle; c'ert la ûtne de la raison.
Fénelon a marqué d'une manière admirable, dans le quatrième Livre de Télémaque , ce temps d'ivresse que La Roehefoucauld appelle la fièvre de la raison. Vénus apparolt en songe au fils d'Ulysse : « Jeune « Grec, lui dit-elle , tu vas entrer dans mon empire.» Télémaque est au printemps de la vie , et il touche aux rives charmantes de l'Ile consacrée à la déesse. Dans la description de ces lieux, l'auteur semble vouloir épuiser toutes les séductions de Pamour; en l'écoutant, on sent fondre son ame, elle se perd dans un torrent de délices , et de tous côtés la volupté l'effleure conune le souffle d'un vent gracieux : « O malheureuse jeunesse ! s'écrie Télémaque , 6 «dieux qui vous jouez cruellement des hommes, « pourquoi les faites-vous passer par cet âge qui ,est « un temps de folie et de fièvre ardente ! » D'abord on est tenté de dire comme lui , mais bientôt on comprend que les jours d'épreuve sont nécessaires pour nous apprendre le prix de la sagesse. Les amertumes de la volupté révèlent à Télémaque les délices de la vertu; delà vertu qu'on ne peut voir sans ravi&(;èment, et que Fénelon ne présente pas comme un devoir, mais conune un moyen de bonheur. A son doux aspect, le fils d'Ulysse, qui vouloit mourir pour fuir l'esclavage, demande l'esclavage comme une feveur pour fuir le vice. Les maux de la fortune ne lui semblent plus que des peines légères , car il a compris que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes '. Quel chef-d'œuvre que ce quatrième Livre ! c'est un hymne à la vertu; c'est avec le Livre vu et le Livre xxiv, tout ce qu'il a été donné aux honunes d'écrire de divin.
< Maxime 1S3.
l£ bon naturel, qui se vante d*£tre si étûuflé par le moindre intérêt.
• est soQTent
Le bon naturel a plus de force que ne lui en suppose l'auteur des Maximes. Voyez tout ce qu'il inspire à l'enfance et à la jeunesse ! que de nobles actions , que de sublimes sentiments il fait jaillir de notre ame , avant que nous sachions que ce sont des vertus ! Il dure vingt ans , trente ans ; il poorroit durer toujoura; Téducation , le monde, l'exemple, la corruption générale, les récompenses accordées an vice , le ridicule jeté sur la vertu , tout travaille à le détruire , et cependant il résiste encore ; il ÎavA pour l'étouffer les efforts de la société entière. Lorsque vous dites que le plus foible intérêt peut remporter une aussi grande victoire , c'est que vous ne demandez rien au passé. La dernière goutte ne ride pas le verre , elle achève de le vider; un petit intérêt ne tue pas le bon naturel , il achève de le tuer. Chose digne de remarque ! la société même reconnoit celte force , car si elle ne la reconnoissoit pas, oseroit-elle flétrir ceux qui tombent dans la bassesse et le crime ? Les parents qui se méconnoissent, les frères que l'intérêt divise , les enfants qui poursoivent leurs pères , les pères qui haïssent leurs enfants, tous sont livrés au mépris ou à l'exécration publique. La société semble leur dire : Vous aviez assez de force pour me résister , et j'ai le droit de punir votre foibjesse. Après cette vengeance de la société, il j a celle de la conscience et celle de Dieu.
Terminons en faisant observer que l'auteur cherche à affoiblir l'effet du bon naturel par les méoies motifs qui l'ont porté à flétrir la pitié. Une fois li pitié et le bon naturel chassés de notre cœur, il ne reste plus qu'un être méchant : l'homme de La Rochefoucauld. ( Voyez la note de la Maxime 274.)
CGLXXXV.
La magnanimité est assez àéûme par son nom ; néanmoioiaB pourroit dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie lapte noble pour recevoir des louanges.
On dit d'un prince qui a de la grandeur , de Vêévation naturelle, qu'il est magnanime. Appeler ces heureuses dispositions le bon sens de l'orgueil, c'est montrer jusqu'à l'évidence la vanité d'un système qui, ne pouvant anéantir toutes les vertus, recourt à de si misérables subtilités pour empoisonner leur source.
Cette pensée est encore une preuve que Fauteur n'a voulu juger que la cour et les hommes de cour, car la magnanimité est une vertu de prince comme la clémence : c'est pour eux; çeuls que ces mots evsr
DE LA ROCHEFOUCAULD
ns le monde vulgaire, ces vertus prennent le bonté et de générosité.
CCXCÏ.
te des hommes a sa saison aussi-bien que les fruits.
itîon de la Maxime 21 i . Cette pensée ne doit liquée qu'à une certaine fleur de réputation chez les hommes à peu près autant que la hez les femmes. Quant au vrai mérite , il est de; le temps, loin de le détruire, en angéclat : je n'en veux d'autre exemple que la ;re de ces héros, de ces ministres, de ces its, éternel honneur de la patrie : Sully, L'Hospital , et vous aussi , grand Condé , il- 'clrenne, vous dont La Rochefoucauld fut aUieureux pour méconnollre la gloire, et aveugle passion voulut peut-être désigner te Maxime.
ccxcni.
ératioD ne peut aToir le mérite de combattre l'ambila soumettre; elles ne se trouvent Jamais ensemble. aKion est la langueur et la paresse de Tame» comme i en est racUvité et l'ardeur.
>dération des hommes qui , suivant l'expres- La Rochefoucauld, n* mit pas la force d^étre îs » est paresse et non vertu. Mais la modèle Marc-Aurèle et de saint Louis, celle de et de Bayard , est force d'ame et non lan- La modération des grands hommes , dit Vaues , ne borne que leurs vices. Or , l'ambition )urs un vice lorscju'elle n'est pas un crime : •ration peut donc combattre l'ambition et la re, elle peut aussi la servir; mais alors elle IS qu'un effet de la politique : tel fut le paruguste. Au reste, il est utile de remarquer iteur ne veut peut-être détruire la modéra- { parcequ'il a déjà tenté de détruire la cléui en est la suite naturelle. Mais il n'est pas d*accord avec lui-même , et l'on s'étonne , aple , de le voir nier ici ce qu'il avoue quelles plus loin , lorequ'il dit : a On a fait une la modération pour borner l'ambition des lommes» (Maxime 508). Or, je le demande, t la modération pourra-t-elle borner i'ami , comme vous le dites ici , elles ne se troulais ensemble ? J'ajoute que votre définition à un résultat absurde. Si la modération est ;e de l'ame, si l'ambition en est l'activité , il onclure que le repos de l'ame est une vertu , m aclîou est un vice ou un crime. Voilà cece que vous avez dit, et ce que peut-être vezpascrudire^ •
cccvn.
n est aossi honnête d'être gtorieu avec toi-même, qall est ridicule de l'être arec les autres.
^ Cette Maxime est digne d'Ëpictète et de Socrate. Etre glorieux avec soi-même , c'est connoître la dignité de sa nature e| la respecter ; c'est être modeste , sobre , continent , rougir du vice et se parer de vertus.
n arrive queltpiefois des accidents dans la vie , d'où il faut êtr» un peu fou pour se bien tirer.
Cette pensée rappelle peut-être les aventures du marquis de Pomenars , sa gatté, ses folies et ses procès criminels, où il ne s'agissoit de rien mobis que de sa vie. Madame de Sévigné nous a consente plusieurs traits de cet homme singulier : tantôt elle le peint sollicitant ses juges avec une longue barbe, sous prétexte qu'il n'étoit pas assez fou pour prendre soin d'une tête que le roi lui disputoit ; tantôt elle le montre chez M. de La Rochefoucauld , le nez dans son manteau , et caché parmi les laquais, pour entendre une lecture du grand Corneille, attendu, dit-elle , que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il y fasse, a L'autre jour a (dit-elle encore à sa fille), Pomenars passa par tt ici; il venoit de Laval, où il trouva une grande astt semblée de peuple. Il demanda ce que c'étoit : a C'est, lui dit-on , que l'on pend en effigie ungen- « tilhomme qui a enlevé la fille de M. le comte de a Créance. Cet homme-là , c'étoit lui-même. Il ap- (c procha et trouva que le peintre l'a voit mal ha- « bille ; il s'en plaignit , puis fl alla souper et cou- « cher chez le juge qui l'avoit condamné. Le lende- « main il vint ici se pâmant de rire; il en partit « cependant de grand matin. » Pomenars ayant été poursuivi pour crime de fausse monnoie, gagna son procès et fut ensuite accusé d'avoir payé les épices de son arrêt en fausses pièces. Quoi qu'il en soit , ses aventures se terminèrent assez heureusement; et sans doute on peut dire , avec La Rochefoucauld , qu'il falloit être un peu fou pour s*en lien tirer,
cccxn.
Ce qui fait que les amants et les maîtresse* ne s'ennuient point d'être ensemble , c'est qu'ils parlent toujours d'eux*mcmes.
Parler de soi est un plaisir dont le charme dure peu. L'égoîsme et l' amour-propre font une pauvre conversation ; ce n'est pas au moins celle de l'amour. Les amants se plaisent ensemble , non paroequ'ils parient d'eux , mais parcequ'ils s'aiment.
EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES cxxxvn. cccxxxii.
Ce n*e8t pas un grand malbeiir d'obliger des Ingrats i mais c'en est un insupportable d'être obligé à un malbonnêle homme.
Cela doit s'entendre seulement du ▼ulgaîre; car c'est le sort inévitable des rois d'être obligé à de malhonnStes gens, et de les servir pour en être servis.
On ne saoroit oonsenrer kmg-temps tes sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienbiteurs, si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs défauts.
Il y a dans cette pensée une observation délicate, et un. sentiment exquis des convenances du cœur. On aime à suiprendre l'auteur dans un de ces moments où U oublie qu'en étendant trop la critique de son siède il s'étoit fait le calomniateur du genre humain.
GGGXXn.
H n> a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être
On pourroit dire avec autant de vérité : Le comble de la bassesse est de ne plus craindre le mépris.
cccxxm.
Notre sagesse n'est pas moins à la merd de la fortune que nos Mens.
Est-ce donc que la volonté de l'homme dépend de la fortune ? Non , il peut commander ou obéir; qu'U fasse un choix, il lui est loisible. ( Voyez la note de la Maxime 5. )
Le ridicule déshonore plus que le désfaonneor.
Grâce au Giel ce qui déshonore, c'est le vice! Pour être vrai il falloit dire : Le ridicule est plus nuisible que le déshonneur. Et cela ne vient pas d'une corruption générale, mais de ce que le ridicule qui s'ignore se présente hardiment et de front ; tandis que le vice qui se connolt cache son déshonneur sous des marques d'honneur ou sous le masque de l'hypocrisie.
CCGXXVn.
Nous n'sTOuons de petits débuts que pour persuader que nous n'en arons pas de grands.
Gette maxime est reproduite avec quelques modifications sons les numéros 585 et 442.
Les femmes ne oonnoissent pas tonte leur coquetterie.
L'auteur a dit un peu plus liaut : « Il s'en fout « bien que nous connoissions toutes nos veloutés. « ( Haxûne S05. )
CGCXXXIV.
Les femmes peovent moins surmonter leur coquetterie qv
leur passion.
Dans l'ordre de nos sociétés, les femmes étant presque toujours sacrifiées aux convenances de h fortune, il arrive que la plupart d'entre efcs restent indifférentes et coquettes; car chez les femmes la coquetterie suit l'indifférence , et ceci est un heoreux caprice de la nature et non une dépravation du cœur. Effectivement, cet art d'attirer la foule , ou si l'on veut , ce désir de plaire à tous ne leur est donné qne pour choisir celui qu'elles doivent aimer : le cboii fait, la coquetterie devient inutile et s'évanonil. Gette observation est si vraie , que l'auteur Ta répétée deux fois dans les Maximes 549 et 576, qui peuvent servir de réfutation à celle-ci.
GCCXXXVI.
n y a une certaine sorte d'amoor dont l'cKCès; empècbe bjilousie.
Gette pensée est la suite naturelle de œlle-d : n y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour. ( Maxime 524. )
GGCXXXVIIL
Lorsque notre haine est trop Yive, elle noua met au-deasou» de ceux que nous baissons.
Elle produit toujours cet effet; le degré n'y îA rien. La haine de l'homme ne doit jamais entrer dans le cœur de l'homme. Il liiut avoir de la compasskm pour les méchants et ne haïr que leurs vices. « Garde- « toi , dit Marc-Aurèie, de ressentir pour ceux mêmes a qui sont inhumains , autant d'indifférence que le « vulgaire en éprouve pour le vulgaire, v Remarqnei que cette douce piUé que nous recommande Mait- Aurèle est dans notre intérêt comme toutes les vertus, car elle remplit l'ame d'un sentûnent de bienveillance et d'amour , tandis qne la haine est un eflbrt douloureux pour le méchant lui-même ; elle met en nous la peine du mal que nous voulons^ I autrui.
DE LA ROCHEFOUCAULD