CHAPITRE VL
Des biens de fortune.
Un homme fort riche peut manger des entremets , faire peindre ses lambris ei ses alcôves , jouir d'un palais à la campagne, et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille , et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort. Hais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents.
Une grande naissance ou une grande fortune
DES BIENS DE FORTUNE
annooe» le Mérite^ et le fait plus vit remarquer.
Ce qui disculpe le ht aBribkieux de soo ambitioii est le aeîn que l'oii prend, s'il a fiât uoe gRHMle ibrtuiiey de lui trouver ua mérite qu'il fi'a jamais eu y et aussi grand qu'il croit l'avoir.
A mesure quela Êiveur et les grands biens se retirent d'un homme , ils hissent voir eu lui le ridioile qu'ib ooii vroiant , el qui y étoit sans que pereoBne s'euaperçâu
Si Ton ne le voyoît de ses yeux , ponrroit^>n jamais s'imaginer Tétrange disproportion que le plus ou le moinsde pièces de mcmnoie met entre les hommes?
Ce plus ou œ mdns détermine à l'ëpée , à la rche^ ou à Téglise : il a'y a presque point d'autre vocation.
Deux marchands étoient voisins» et fiiisoient le ffliôme commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avoient chacun une fille onique; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette fomiliarité que donnent un mène âge et une même condition : Tune des deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche a se placer ; elle entre au service d'une iiort grande dame, et l'une des premières de h cour : chez sa compagne.
Si le financier manque son coup , les oourtisams disent de lui : C'est un bourgeois , un hanoane de rien , un malotru ; s'il réussit, ils lui deamndent sa fille.
Quelques uns * ont fiEÛt dans leur jeunesse l'approitissage d'un certain métier, pour en exercer un autre, et £»rt différent, le reste de leur vie.
Un homme est laid , de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à l'oreille : D a cinquante mille livres de rente ; cda le concerne tout seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux. Si je commence à le regarder avec d'autres yeux , et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise!
Un projet assez vain serolt de vouloir tourner on homme fort sot et fort riche en ridicule; les rieurs sont de son cAté.
N**, avec un portier rustre, iarouche, tirant sur le Suisse, avec un vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fesse languir quelqu'un et
* Let partitanfl, qui avoient loaTcnt commencé par £tre laquait.
se morfondre, qu'il paroisse enfin avec une mine grave et une démarche mesurée , qu'il écoute un peu et ne reconduise point, quelque subalteme qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque chose qui apjMTOcfae de la consi* dération.
Je vais , CUâphan, à votre porte ; le besoin que j'ai de vous me chasse de mon lit et de ma duimbre : plût aux dieux que je ne fusse ni votre client , ni votre fâdieux ! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé, et que vous ne pouvez m'écouter que d'une heure entière : je reviens avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ik me disent que vous êtes sorti. Que iaitesvous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de votre»appartement, de si laborieux qui vous empêche de m'entendre? Vous enfilez quelques mémoires; vous coflationnez un registre, vous signez, vous paraphez; je n'avois qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez qu'un mot à me répondre, oui ou non. Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de vous : vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. 0 homme important et chargé d'aflisires , qui , à votre tour, avez besoin de mes offices , venez dans la sditude de mon calMuet I le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'ame et de sa distinction d'avec le corps , ou la flume à la main pour calculer les distances de Saturae et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche, par la connoissance de la vérité, à régler mon e^rit et devenir meilleur. Entrez , toutes les portes vous sont ouvertes : mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez qudque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger : parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? fiautnl quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent, l'homme d'affaires, est un ours qu'on nesauroit apprivoiser ; on ne le voit dans sa loge qu'avec peine , que dis-je? on ne le voit point; car d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on nele voit plus.
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
L'homme de lettres, au contraire, est trivial comme une borne au coin des places; il est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, habillé, sain, ou malade : il ne peut être important, et il ne le veut point être.
N*envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderoit point. Us ont mis leur repos, leur santé, leur honneur, et leur conscience, pour les avoir : cela est trop eher, et il n*y a rien à gagner à un tel marché.
Les P. T. S. ' nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre. L*on commence par le mépris, à cause de leur obscurité. On les envie ensuijte , on les hait , on les craint , on les estime quelquefois , et on les respecte. L'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.
Sosie de la livrée a passé , par une petite r^ cette, à une sous-ferme; et, par les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade : devenu noble par une charge, il ne lui manquoit que d'être homme de bien ; une place de marguillier a fait ce prodige.
Arfure cheminoit seule et à pied vers le grand portique de Saint*% entendoit de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyoit qu'obliquement, et dont elle perdoit bien des paroles. Sa vertu étoit obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le huitième denier : quelle monstrueuse fortune en moins de six années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place ; elle le voit de front , n'en perd pas une seule parole , ni le moindre geste : il y a une brigue entre les prêtres pour la confesser; tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte.
L'on porte Crésus au cimetière : de toutes ses immenses richesses , que le vol et la concussion
' C'est sous le voile assez transparent de ces trois lettres que La Bruyère avoit jugé à propos de cacher le nom de partisans , que les éditeurs venus après lui ont écrit en entier. On ne peut pas croire que ce fût de sa part un ménagement pour les partisans de son temps, puis'iue ailleurs il les nomme en toutes lettres. Il ne vouloit peut-être que procurer à ses lecteurs le petit plaisir de deviner cette espèce d'énigme.
lui avoient acquises, et qu'il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas de» meure de quoi se faire. enterrer; fl est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé d% tousks secoUris : l'on n'a vu chez lui ni julep , ni co^ diaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l'ait assuré de son salut.
Champagne 9 au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'oo vin d'Avenay ou de SiUery, signe un ordre qu'on lui présente, qui ôteroit le pain à toute une province si l'on n'y remédioit": il est excusable; quel moyen de comprendre , dans h première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?
Sylvcûn de ses deniers a acquis de la naissance et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse où ses aïeux pay oient la taille : il n'auroit pu autrefois entrer page chez Cléobule , ^ il est son gendre. t
Bonu passe en litière par la voie Appiemu, précédé de ses affranchis et de ses esdaves, qui détournent le peuple et font faire place : il ne lui manque que des licteurs. Il entre à Rome avec ce cortège, où il semble triompher de h bassesse et de la pauvreté de son père Sanga.
On ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre : elle lui lionne du rang, du crédit, de l'autorité; déjà on ne le prie plus d'a^ corder son amitié, on implore sa protection. D a commeneé par dire de soi-jnéme, un homme de ma sorte; il passe à dire , un homme de m quaUU : il se donne pour tel; et il n'y a personne de ceux à qui il prête de l'argent, ou qu'il reçoit à sa table , qui est délicate , qui veuille s'y opposer. Sa demeure est sup^be, un dorique règne dans tous ses dehors ; ce n'est pas une porte, c*est un portique : est-ce la maison d'un particulier? est-«e un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur dominant de tout le quartier : c'est lui que l'on envie, et dont on voudroit voir la chute ; cest lui dont la femàie, par son collier de perles , s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout se soutient dans cet homme; rien encore ne se dément dans cette grandeur qu'il a acquise, dont il ne doit rien , qu'il a payée. Que son père , si vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans, et avant qu'il se fit dans le monde aucune mention
DES BIENS DE FORTUNE
tandre! Comment pourra-t-41 soqtenir ^ses pancartes ' qui déchiffrent les conet qui auvent font rougir la veuTC et iliers? Les supprimera-t-il aux yeux de ne ville jalouse» maligne » clairvoyante , Jépens de mille gens qui veulent absoiuler tenir leur rang à des obsèques? Veut* leurs qu'il iasse de son père un Nobk , et peut-être un Honorahle homme, lui Memref
i>ièn d*honmies ressemblent à ces arbres ts et avancés que l'on transplante dans ins , où ils surprennent les yeux de ceux voient placés dans de beaux endroits où 3s ont point vus croître , «t qui ne cont ni leurs commencements 9 ni leurs pro-
urtains morts revenoient au monde , ^t oient leurs gitmds noms portés, et leurs es mieux titrées » avec leurs châteaux et aisons antiques , possédées par des gens s pères étoient peut-être leurs métayers,' opinion pourroient-ils avoir de notre
ne fait mieux comprendre le peu de ue Dieu croit donner aux hommes, en andonnant les richesses, Targent, les établissements, et les autres biens, que nsation qu'il en foit, et le genred'hommes sont le mieux pourvus, •us entrez dans les cuisines, où Ion voit m art et en métho4e le secret de flatter oût, et (||p vous fiiire manger au-delà du ire; si vous examinez en détail tous les
des viandes qui doivent composer le [ue l'on vous prépare; si vous regardez slles mains dles passent , et toutes les différentes qu'elles prennent avant de
un mets exquis, et d'arriver à cette é et à cette élégance qui charment vos rous font hésiter sur le choix , et prendre d'essayer de tout; si vous voyez tout le illeurs que sur u;ie table bien servie, saletés! quel dégoût! Si vous aUez der- 1 théâtre, et si vous nombrez les poids, îs , les cordages , qui font les vols et les es ; si vous considérez combien de gens
I «l'eaterrenif at. ( la Bruyâr, )
entrent dans Fexécutioii de ces mouvements , quelle force de bras, et qudle - extension de nerfs ils y emploient , vous direz : Sont-èe là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel , qui paroit animé et agir de soimême? vous vous récrierez : Quels efforts! quelle violence ! De même n'approfondissez pas la fortune des partisans.
Ce garçon si frais, si fleuri , et d'une si belle santé, est seigneur d'une abbaye et de dix antres bénéfices : tous ensemble lui rapportent sixvingt mille livres de revenu , dont il n'est payé qu'en médailles d'or. Il y a ailleurs six-vingts familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver , qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent dé pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse : quel partage ! et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?
Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race , aspiroit, il y a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout bien : c'étoit là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition ; il l'a dit ainsi, et on s'en souvient. U arrive , je ne sais par quels chemins, jusqu'à donner en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot, ce qu'il desiroit luimême d'avoir en fonds pour toute fortune pendant sa vie : une pareiHe somme est comptée dans ses coffres pour chacun de ses autres enfants qu'il doit pourvoir; et il a un grand nombre d'enfants : ce n'est qu'en avancement d'hoirie , il y a d'autres biens à espérer après sa mort : il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir.
LsHssez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière ou qui miarchent sur la terre ferme. Il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs et à l'ortie ; il écoute tous les avis, et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur- fait de grâces que celles qui lui étoient dues : c'est une faim insatiable d'avoir et de posséder; il trafiqueroit des arts et des sc^ces, et mettroit en parti jusqu'à l'harmome. Il feudroit , s'il en étoit cru , que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute
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LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
et une éGiirie, p&t perdra k 8011 venir d6 la ofiutt* 4|iie d'Orphée , et se contenter de h sienne.
Ne traitez pns avee Crittm, il n'est toudië que de ses seiils avantages. Le piëge est tout dressé à ceux à qui sa charge , sa terre 9 ou ee qu'il possède, feront envie : il vous imposera des conditions extravagantes. U n'y a nui menagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein de ses intérêts et si enoemi des vôtres : il lui fiiut une dupe.
Bronlin, dit le peuple , fiiit des retraites , et s'enferme huit jours avec des saints: ils ont leors nëditalions , et il a les siennes.
Le peuple souv^t a le plaisir de la tragédie; il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux » qui ont feût le plus de mai dans diverses soëaest et qu'il a k plus hais.
Si Ton partage la vie des P. T. S. en deux portions égales: la premiàre, vive et agissante, est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la seconde , voisine de la mort 9 à se déceler et à •e ruiner les uns les autres.
Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fiiit la vôtre, n*a pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants ; ils vivent cachés et malheureux : quelque bien instruit que vous soyez de la miflàre de leur condition , vous ne pensez pas à l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table , vous bâtissez ; mais vous conservez par reconnoissance le portrait de votre bienfaiteur, qui a passé , à la vérité , du cabinet à l'antichambre : quels égasda ! il poqvoit ^Uer au garde-meuble.
Il y a une dureté de complexion ; il y en a une autre de oonditton et d'état. L'on tire de celle-ci,
vera jsar son chenin et à sa renconcre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres , pooffoir i lui seul , grossir sa fortune , 'et regorger, de biens.
Faire fortune est ime si beHe phrase, et^ dit fine si bonne chose, qu'elle est d'un usage imi» versel. On la reconnoit dans toutes les langues: éBe platt aux étrangers et aux barbares ; eHe règne à k cour et à la ville ; elle a pereé les cMtres et franchi les murs des abbaves de l'un et de rantre sexe : il n'y a point de lieux sacrés où die n'ait pénétré , point de désert ni de solitade où elle soit inconnue.
À force de foire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres , on se croit enfin une bomae tète , et presque capaUe de gouverner.
Il font une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune. Ce n'est ni leboo, ni le bel esprit, ni le grand, ni le sublime, ni le fort , ni le délicat ; je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que qudqu'un veoilk m'en instruire.
Il faut moins d'esprit que d'habitude oud'eipérience pour fisûre sa fortune : l'on y songe trop tard; et, quand enfin l'on s'en avise, l'ofi tonmenée par des fautes que Ton n*a pas toujours le loisir de réparer : de là vient peut-être que les fortunes sont si rares.*
Un homme d'un petit génie peut vouloir s'tvancer : il néglige tout ; il ne pense du matmaa soir , il ne rêve h nuit , qu'à une seule chose , qui est de s'avancer. Ilaoommenc^de bonne heure, et dès son adolescence , à se mettredans les voies de la fortune : s'il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche , selon qu'il y voit
comme de la première , de quoi s'endurcir sur de jour et d'apparence ; et , si de nouveaux ob-
la misère des autres, dirai«je même de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille 1 Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants.
Fuyez, retirez -» vous ; vou^nétes pas assez loin. Je suis, dite^vous, sous l'autre tropique. Passez sous le Pôle et dans l'autre hémisphère; montez aux étoiles , si vous le pouvez. M'y voilà. Fort bien $ voiï& êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable , qui veut » aux dépens de tout ce qui se trou-
stades l'arrêtent , il rentre dans le sentier qu'il avoit quitté. Il est déterminé par la nature des difficultés, tantôt à les surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures, le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tâe à un voyageur pour suivre d'abord le grand chemin, et, s*il est plein et embarrassé , prendre la terre , et aller à travers champs , puis regagner sa première route , la continuer, arriver à son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à
DES BIENS DE FORTUNE
Ms fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot riche ecaocrédîté?
Il y a même des stupides , et j'ose dire des imr béetieSy qui se placent^en de beaux postes, et loi savent mouf ir dans Fopulence , sans qu'on les loîve soupçonner en nulle manière d*y avoir xMitribué de leur travail ou de la meindre inlusiriei quelqu'un les a conduits à lasounced'un leove, oubienlebafitrdseullesyaiajtrenooiH rer; on leur a dit: Voulez-veus de feau? puiez ; et ils cmt puisé.
Quand on est jeune» souvent on est pauvre : u Ton n'a pas encore fait d'acquisitions, ou les occessioDs ne sont pas échues. L'on devient rtlie et vieux en même temps : tant il est rare que s hommes puissent réunir tous leurs avanigies! et, si cela arrive à Quelques uns, il n'y pas de quoi leur porter envie : ib ont assez à ôtlre par la mort pour mériter d'être plaints.
11 faut avoir trente ans pour songer à sa for^ ane ; die n'est pas faite à cinquante : l'en bâtit lans sa vieillesse, et l'on meurt quand on en est ux peintres et aux vitriers.
Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce l'est de jouir delà vanité , de l'industrie , du traail, et de la dépense de ceqx qui sont venus liant nous, et de travailler nous-mêmes , de planer, de bâtir, d'acquérir pounsia postérité?
L'on ouvre, et l'on étale tous les matins pour nmiper son monde ; et l'on ferme le soir après mr trompé tout le jour.
Le marchand fait des montres pour donner ésa marchandise ce qu'il y a de pire : il a lecati t les faux jours, afin d'en cacher les défiaiits , t qu'elle paroisse bonne ; il la surlait peur la endre plus cher qudle ne vaut; ilti desmar* nés foosses et mystérieuses, afin qu'on croie en donner que son prix , un mauvais^unage Mir en livrer le moins qu'il se peut; et il a un ébuchet , afin que celui à qui il l'a livrée la (ni lie en or qui soit de poids.
Dans toutes les conditions , le pauvre est bien roche de Thomme de bien , et l'opulent n'est aère éloigné de la friponnerie. Le savoir-faire l l'habileté ne mènent pas jusqu'aux énormes idiesses.
L'on peut s'enrichir dans quelque art , ou dans {odque commerce que ce soit , par l'ostentation lune certaine probité.
De tous les moyens de fUresa fortune , iephis court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien.
Les hommes , pressés par les besoins de la vie , et quelquefois par le desi r du gain ou de la gloire , cultivent des talents profanes, ou s'engagent dans des professions équivoques , et dont ils se cachent long-temps i eux-mêmes le péril et les conséquences. Ds les quittent ensuite par une dévotion discrète qui ne leur vient jamab qu'a* près qu'ils ont fait leur récolte , et qu'ils joui»* sent d'une fortune bien établie.
Il y a des misères sur k terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques uns jusqu'aux aliments ; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits préeoces, l'on force la terre et les saisons pour fènrnir à sa délicatesse ; de simples bourgeois , seulement à cause qu'ils étoient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités ; je ne veux être , si je le puis , ni malheureux , ni heureux : je me jette et me réfugie dans la médiocrité.
On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque , et que personne ne les soulage ; mais s'il est vrai que les riches soient colères , c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer , ou que quelqu'un veuille lc«r résister.
Celui-là est riche , qui reçoit plus qu'il ne ooih sume ; cdui-là est pauvre , dont la dépense exr cède la recette.
7el , avec deux mfllions de rente , peut être pauvre chaque année de cinq cent mille livres.
Il n'y a rien qui se soutienne plus long-temps qu'une médiocre fortune ; il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.
L'occasion prochaine de la pawpreté, c'est de grandes richesses.
S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce doql on n'a pas besoin , un homme fort riche c'est un homme qui est sage.
S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on désire , l'ambitieux et l'avare lan*^ guissent dans une extrême pauvreté. ^
Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambi* tion suspend en lui les autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes
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les Tenus. Ce rr^ftonquiatoas les vices , je l'ai cru sobre, chaste, libéral , bumUe et même dé* vot ; je le croiroîs euoore , s'il n'eût enfin fait sa fortune.
L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir : la bile gagne » et la mort approche» qu'avec un visage flétri » et des jambes déjà foibles » l'on dit : Ma fortune, num étabtur êemetU.
H n'y a au monde que deux manières de s'élever , ou par sa propre industrie » ou par l'imbécillité des autres.
Les traits découvrent la complexion et les mœurs; mais la mine désigne les biens de for^ tune : le plus ou le moins de mille livres de rente se trouve écrit sur les visages.
Chryêonte , honune opulent et impertinent » ne veut pas être vu avec Eugène ^ qui est homme de mérite , mais pauvre : il croiroit en être déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions : ils ne courent pas risque de se heurter.
Quand je vois de certaines gens , qui me prévenoient autrefois par leurs civilités , attendre au contraire que je les salue , et en être avec moi sur le plus ou le moins » je dis en moi-même : Fort bien , j en suis ravi ; tant mieux pour eux : vous verrez que cet homme-ci est mieux logé , mieux meublé , et mieux nourri qu'à l'ordinaire ; qu'il sera entré depuis quelques mois dans quelque affaire , où il aura déjà foit un gain raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'à me mépriser !
Si les pensées» les livres et leurs auteurs dépendoient des riches et de ceux qui ont fait une belle fortune , quelle proscription ! Il n'y auroit plus de rappel : quel ton, quel ascendant, ne prennent-ils pas sur les savants! quelle majesté n'observent-îk pas à l'égard de ces hommes chétifs que leur mérite n'a ni placés ni enrichis , et qui en sont encore à penser et à écrire judicieusement! Il faut l'avouer , le présent est pour les riches , et l'avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore, et sera toujours; les receveurs de droits , les publicains , ne sont plus : ont-ils été? leur patrie , leurs noms , sont-ils connus : y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? que sont devenus ces importants personnages qui mépriscMcnt Homère , qui ne songeoient dans la
pbce qu'à l'éviter, qui ne lui rendoîent p» le salut , ou qui le saluoient par son nom , qui ne daignaient pas l'associer à leur table , qui le regardoient comme un honmequin'étoit pas riche, et qui fsisoit un livre? que devietdront les Fw^ conneu*? iront-ils aussi loin dans la postérité que Dbscartes , né François et morf en Sitède*!
Du même fond»d'orgucil dont l'on s'élève fièrement ao-dessus de ses infiérieurs , l'on rampe vilement devant ôeux qui sont au-dessus de soL C'est le propre de ce vice , qui n'est fondé ni sur le mérite pereoanal ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, lecrédit, 6tsurde>iinés sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous de <tette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre.
Il y ades âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et deTintérét, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seule volupté , qui est dMIe d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupéesdeleun débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur ledécri des monnoies; enfoncées et comme aby mées dans les contrats , les titres , et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis , ni cito^fcns , ni chrétiens , ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent.
Commençons par excepter ces âmes nobles et courageuses , | il en reste encore sur la terre, seoourables , ingénieuses à faire du bien , que nuls besoins , nulle disproportion , nuls artifices , ne peuvent séparer de ceux qu'ils se sont une fois choisis pour amis ; et, après cette précaution , disons hardiment une chose triste et douloureuse à imaginer : 11 n'y a personne au monde si bieivlié avec nous de société et de Uenveillance, qui nous aime, qui nous goûte, qui nous fy t mille offres de services, et qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi , par l'attachement à son intérêt , des dispositions ti'ès proches à rompre avec nous , et à devenir notre ennemi.
* n y a?oit on bail des fermes sons ce nom.
* On connoiflsoit déjà du temps de La Bruyère œ qu'oo s appelé depuis l'éloquence des italiques. En imprimant tin* la mots mort en Suéde, U a certainement Tooltt insiater ivc^ circonstance, et rappeler à ses lecteurs les déplorables cibiiç> qui ont éloigné Descartes de son pays, et l'ont envoyé mounr dans im royaume Toisiii do pôle.
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