‹ Moralistes françoisChapitre 121 sur 309 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la tociété et de la converstuion, ^

Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.

C'est le rôle d'un sot d'être importun : un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait dispâroitre le moment qui précède celui ^ on il seroit de trop quelque part. ^

L'on marche sur les mauvais plaisants, et il ^ pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare : à im homme qui est né tel , il est encore fort délicat d'en soutenir long-temps le personnage ; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.

Il y a beaucoup d'esprits obscènes , encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce , et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières , trop de politesse , et même trq> de fécondité : c'est créer que de railler % ainsi , et faire quelque chose de rien.

Si l'on faisoit une sérieuse attention à toutœ qui se dit de froid , de vain et de puéril, dans les entretiens ordinaires , l'on auroit honte de parler ou d'écouter ; et l'on se condamneroit peut-être à un silence perpétuel , qui seroit une chose pire dans le commerce que les discours inutiles* Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaii'ele récit des fausses nouvelles , les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l'intérêt des princes , le débit des beaux sentiments , et qui reviennentr toujours les mêmes : il &ut

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION

aîsser Awnce parlev proverbe, et Millnde larler de soi , de ses vapeurs , de ses migraines, C de ses insomnies.

L'on voit des gens qui , dans les conversations u dans le peu de commerce qu'on a avec eux , 3US dégoûtent parleurs ridicules expressions, nr la nouveauté , et j'ose dire par l'impropriété es termes dont ils se servent , comme par l'aimce de certains roots qui ne se renconti*ent isemble que dans leur bouclie , et à qui ils font gnilier des choses que leurs premiers invenurs n'ont jamais eu Tintention de leur foire re. Ils ne suivent en pariant ni la raison ni i'uige, mais leur bizarre génie, que l'envie de ujours plaisanter, et peut-être de briller, urne insensiblement à un jargon qui leur est *opre, et qui devient enfin leur idiome natu- ^1; ils accompagnent un langage si extravamt d'un geste affecté et d'une prononciation il est contrefaite. Tous sont contents d'euxémes et de l'agrément de leur esprit, et l'on 3 peut pas dire qu'ils en soient entièrement înués ; mais on les plaint de ce peu qu'ils en Qt ; et , ce qui est pire , on en souffre.

Que dites -vous? comment? je n'y suis pus : DUS plairoit-il de recommencer? j'y suis encore K>ins ; je devine enfin : vous voulez, Acis, me ire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: Il lait roid? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou ii'il neige; dites: Il pleut, il neige. Vous me rouvez bon visage, et vous desirez de m'en féciter ; dites : Je vous trouve bon visage. Mais , épondez-vous , cela est bien uni et bien clair; t d'ailleurs , qui ne pourroit pas en dire autant? ^ikinporte, Acis? est-ce un si grand mal d'être ntendu quand on parle , et de parler comme }at le monde! Une chose vous manque , Acis , vous et à vos semblables, les diseurs de phé^ iu, vous ne vous en défiez point, et je vais (Mis jeter dans i'étonnement ; une chose vous lanque , c'est l'esprit : ce n'est pas tout ; il y a n vous une chose de trop , qui est l'opinion d'en voir plus que les autres : voilà la source de otre pompeux galimatias, de vos phrases emmuillées , et de vos grands mots qui ne signtieot rien. Vous abordez cet homme, ou vous mirez dans cette chambre, je vous tire par rotre habit, et vous dis à l'oreille : Ne songez point à avoir de l'esprit , n'en ayez point; c'est

votre rôle : ayez , si vous pon^z , un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vo»s ne trouvez aucun esprit ; peut-^e aU)rs croira*t-on que H)us en avez.

Qui peut se promettre d'éviter dans la ^été des hommes la rencontre de certains esprits vains, légers, femiliers, délibérés, qui sont toujours dans une compagnie ceux qiH parlent et qu'il faut que les autres écoutent? On les entend de Tantichambre ; on entre impunément et sans crainte de les interrompre : ils continuent leur récit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent,, comme pour le rang ou le mérite des personnes qui composât le cercle : ils font taire celui qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon , qui est la meilleure j ils la tiennent de Zamet, de Ruécelai^ ou de Conchini ', qu'ils ne connoissenl point , à 'qui ils n'ont jamais parlé , et qu'ils traiteroient de monseigneur s'ils leur parloient; ils s'approchent qudqupfois €|p Toreille du plus qualifié de l'assemblée pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les applications : vous les priez, vous les pressez inutilement , il y a des choses qu'ils ne diront pas ; il y a des gees qu'ils ne sauroient nommer, leur parole y es^eigagée; c'est le dernier secret, c'est un mystère ,4iutrc que vous leur demandez l'impossible: car, sur ce que vous voulez apprendre d eux , ils igno* rent le fait et les personnes.

Arrias a tout lu , a tout vu ; il veut le persuader ainsi : c'est un homme univei*sel, et il se donne pour tel; il aime mieux mentir que de se taire ou de paroilre ignorer quelque choso« On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord ; il prend la parole , et Tôte ù ceux qui alloient dire ce qu'ils en savent : il s'oriente dans cette région lointaine comme s*il en étoit originaire; il discourt des mœurs de celte cour, des femmes du pays, de ses lois, et de ses coutumes; il ré->

> Sang dire monsieur. (La Bruyère,) ^'La Brayèrc transporte ici la scène sous le règne de Henri IV. Zamet , Ruccelai et Concliini ctoient trois Italiens amenés en France |iarla reine Marie de Médicis. et comblés de ses fayeurs. On sait l'horrible fin du dcniier , qui ^toit derehn le man^chaMl* Ancre. «.

fcE8 CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE,

dte des hfstorteftes qui y sont arrivées; il les troufb plaisantes; il en rit le premier jusqu'à éclater. Quel^'mrse hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sotit pas vraies; Arri&s ne se trouble point, prend feu au contraire contre Tinterrupteur. Je n^vanoe, lui dit-il ,*je ne raconte rien que je ne ^ache* d'original; je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de FVan<5e dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connois familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. 11 reprenoit le fil de sa nairation avec plus de confiance qu'il ne l'avoil commencée, lorsque l'un des conviés lui dit :G'est Setbon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade.

Il y a un parti à prendre dans les entretiens entre une certaine paresse qu*on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qin, nous jetant loin du sujet de la conversation , nous fait faire ou de>mauvai3es demandes ou de sottes réponses ; et une attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chescher de la finesse et de la subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.

Être infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qiM' l'arrivé guère qu'à celui qui n'en a pôinlf ou qui en a peu : malheur pour lors à qui ék exposé à Tentretien d'un tel personnage! Combien de jolies phrases lui faïudra-t-il essuyer! combien de ces mots aventuriers qui paroLssent subitement , durent un temps , et que bientôt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle , c'est moins pour rapprendre à ceux qui Técontent que pour avoir le plaisir de la dire , et de la dire bieif ; elle devient un roman entre ses mains ; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler long-temps; il tombe ensuite eii des parenthèses qui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros de Thistoire, et à lui qui vous parie, et à vous qui le supportez : que seroit-œ de vons et de lui ; si quelqu'un ne survenoit heureusement pour déranger le cercle et fisùre oubjier la nar^

ration 9^

J'entends Thèadeete de l'anticiiambre ; ilgrossi^ sa voix à mesitf^ qu'il s'approche : le voilà entré; il rit, il crie, il éclate; on bouche ses oreilles ; c'est un tonnerre : il n'est pas nmiiis redoutable par les i^oses qu'il dit que par le Um dont il parie ; il ne s'apaise et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises ; il a si peu d*égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il.att eu intention de le lui donner ; il n'est pas encore assis, qu'il a, à son insu , désobligé toute rassemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table, et dans la première place; les femmes soat à sa droite et à sa gaudie: il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à4a-fois ; il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a poor lui. Est-ce hii , est-ce EuMème qui donne le repas? 11 rappelle à soi toute l'autorité de la table ; et il V a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer : le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense : les rieurs sont pour lui ; H n'y a sorte de fiituités qu'on ne lui passe. Je cède enfin, et je disparois, incapable de souffrir plus long-temps Tfaéodecte et ceux qui le souflïênt

Trolle est utile à ceux qui ont trop de biens; il leur ôte l'embarras du superflu ; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent , de faire des contrats , de fermer des coffres , de porter des deft sur soi , et de craindre un vol domestique ; il les aide dans leurs plaisirs , et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions : bientôt il les règ^e et les maîtrise dans leur conduite. 11 est l'oracle d'une maison, celui dont on attend, que dis-je ? dont on prévient , dont on devine les décisions; il dit de cet esclave : Il faut le punir, et on le fouette ; et de cet autre : 11 faut TafFranchir, et on l'affranchit* L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire ; il peut lui déplaire , il est congédié : le maître est heureux si Troîle lui laisse sa femme et ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est friand, le maître et les conviés, qui en mangeoient sans réflexion , le trouvent friand , et ne s'en peuvent rassasier ; s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est insi(Hde, ceux qui commen-

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATÎON-

9BSr

nient à le goûter ii*06smt avaler le morceau jQ'ils ODt à b bouGhe, ^ils le jettent à terre: DUS ont les yeux sur lui, dlisei'vent son mainen et son yisage avant de prononcer sur le vin tt sur les viandes qui sont servies. Ne le dierbez pas ailleurs que dans la maison de ce riche u'il goaveme ; c'est là qu'il mangue, qu il dort, t qu'il fait digestion, qu'il querelle son valet. D'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses "éanciers : il régente, il domine dans une salle; y reçcMt la cour et les bommagles de ceux qui, bs fins que les autres , ne veulent aHer au maie que par Troile. Si l'on entre par malheur ns a¥OÎr une physionomie qui lui agrée, il ride n front et il détourne sa vue ; si on l'aborde , ne se lève pas ; si l'on s'assied auprès de lui, s*ëloigne ; si on lui parle , il ne répond point;

Ton continue de parler, il passe dans une itrediambre; si on le suit , il gagne l'escalier: franobiroit tous les étages , ou il se lanceroit ir raie fenêtre , plutôt que de se laisser joindre ar quelqu'un quia un visage ou un son de oîx qu'il désapprouve; l'un et l'autre sont gréables en Troile, et il s'en est servi heureuement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout Ment, avec le temps, au-dessous de ses soins, omme il est au-dessus de vouloir se soutenir ou ontinuer de plaire par le moindre des talents pi ont commencé à le faire valoir. C'est beauonp qu'il sorte quelquefois de ses méditatiMis i de sa tacitumîté pour contredire , que même lour critiquer il daigne une fois le jour avoir de 'esprit : bien loin d'attoidre de lui qu'il défère ivos sentiments, qu'il soit complaisant, qu'il ■OQS loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime touoors votre approbation, ou qu'il soufifre votre omplaisance.

D faut laisser parler cet inconnu que le hasard 1 placé auprès de vous dans une voiture publilœ , à une fète, ou à un spectacle; et il ne vous xiùtera bientôt, pour le connoitre, que de 'ivoir écouté : vous saurez son nom , sa deneure, son pays, l'état de son bien , son em^dûi, cdui de son père, la femille dont est sa nère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa naison ; vous comprendrez qu'il est noble , qu'il ion château, de beaux meubles, des valets, et 01 carrosse, n y a des gens qui parlent un moment avant

qoe d'avoir pensé ; il y en a d'antres quf 'ont nme fede attention à ce qu'ils disent, et avec qui Pon souffre dans4a conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dails tout leur maintien; ils sont purîMies ^ et ne hasardent pas le moindre met, quand il devrott faire le plus4)el afifet du monde: rien d'heureux ne leur échappe; rien ne coule de souh^ et avec Uberté : ils parlent proprement et ennuyeusemetft. .

L'écrit de lâ conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en fajre trdu ver aux autres : celui qiii sort de votre entretien, content de soi et de son esprit, l'est de vous parfeitement. Les hommes n'aiment point à' vous admirer ; ils veulent plaire : il$ cherchent moins à être instruits, et mênfe réjouis, qtt*à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le flua déficat est de foire cdui d'autmi.

n ne faot pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent qAe des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût*, et à neus rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon senset la droite raison , et doivent être un effet de notre juge^ ment.

C'est une grande misère que* de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parier, ni-aftses de jugement pour se taire. Voilà le principe doMtoute impertin^ce. ''

Dire d'une chose modesteméht, ou qp'elle est bonne, ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle , demande du ixm sens et de l'expression; c'est une affaire. H est plus court de prononcer d'un tonhdécisif , et qui emporte la preuve de ce qu'on avance , ou qu'elle est exécnsMe , ou qu'elle est miraculeuse, v

Rien n'est moins selon Dieu et selon le m^pide que d'af^uyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusqu'aux choses les plus indifférentes, par de longs et de £Eis>tidieux serments. Un honnête homme qui djt oui et non mérite ' d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles , et lui attire toute sorte de confiance.

' Gens qui affecteiit une grande pureté de feuigige.

{Laamifére.) ;

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Celui qui dk inoessammeDt qu'B a de Thonneur et de la probité » qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le foire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.

Un homme de bien ne sauroh empêcher, par toute sa modestie, qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi/

Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre ; mais il ajoute qu'il est fait ainsi , ejt qu'il dit ce qu'il pense.

' Il y a parler bien , parler aisément , parler juste, parler à propos : c'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits & épargner leur pain ; de dire merveilles de'sa santé devant des infirmes ; d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et ^ ses ameublements, un homme qui n'a ni rentes ni domicile ; en tin mot , de parler de son bonheur devant des misérables. Cette conversation est trop forte pour eux ; et la comparaison qu'ils fout alors de leur état au vôtre est odieuse.

Pour vous, dit Euiiphron, vous êtes riche , ou vous devez l'être : dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau , cela est doux , et l'on est heureux à moins ; pendant que lui, qui parle Hinsi, a cinquante mille livres de revenu , et^(^oit n'avoir que la moitié de ce qu'il «élite : il vous taxe, il vous apprécie, il fite votre dépense ; et s il vous jugeoit digne d'une meilleure fortune, et de celle même où il aspire, -il ne manqueroit pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fesse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes; le monde est plein d'Eutiphrons.

Quelqu'un , suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par Thabitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule Théodhne sur un discours qu'il n'a point entendu , et dont personne n'a pu encore lui rendre compte ; il ne laisse pas de lui parler de son gé- 'nie , de son geste, et sur-tout de la fidélité de sa mémoh^e : et il est vrai que Théodème est demeuré court.

L'on voit des gens brusques, inquiets, suffi,i(an/s/qMi, bien qu'oisifis, et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs , vous expédient, pour

ainsi dire , en peu de paroles , et ne songent qu'à se dégager de vous : on leur parle encore qu'ils sont partis , et ont disparu. Ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer; ils sont peut-être moins incommodes.

Parler et offenser pour de certaines gens est précisément la même chose : ik sont piquantset amers ; leur style est mêlé de fiel et d'absintbe; la raillerie , l'injure , l'insulte , leur découtentdes lèvres comme leur salive. Il leur seroit utile '^ d'être nés muets ou stupides. Ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se con- ' tentent pas toujours de répliquer avec aigreur, :ils attaquent souvent avec insolence : ils frappent ^ sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front s et de côté , comme des béliers : demande-t-on > à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? de même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs> si farouches , si indociles. Ce que l'on peut feire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre , est de les fuir de toute sa force et sans regaixler derrière soi.

Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit ^ plaindre que le moins qu'il est possible , et contre qui il n est pas même permis d avoir raison.

Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a i*aisoaet l'autre ne l'a pas» ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place « c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident , pour éviter de partager avec lui le même tort.

Je n'aime pas un homme que je ne puis alx»^ der le premier, ni saluer avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux , et sans tremper dam la bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne diroit* : < Je veux avoir mes coudées franches, c et être courtois et affable à mon point; sans c remords ni conséquence. Je ne puis du tout

» HnUé do Umiliiigno. (/» itrvfjcrt.)

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION-

t estriver contre mon penchant , et aUer au rebours de mon naturel y qui m*emmène vers celui que je trouve à ma rencontre. Quand il m*estégal, et qu'il ne m'est point ennemi, j'anticipe son bon accueil ; je le questionne sur sa disposition et santé ; je lui fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne être, comme disent aucuns « sur le qui-vive. Celui-Ia me déplaît, qui, par la connoissance que j*ai de ses coutumes et façons d*agir , me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir tout à propos , et d*aussi loin que je vois cet homme , d'emprunter une contenance grave et importante, et qui Tavertisse que je crois le valoir bien et au-delà ; pour cela de me ramentevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison? C'est trop de travail pour moi, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention; et, quand bien elle m'auroit succédé une première fois , je ne laisserois de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me foi'cer et contraindre pour quelconque à être fier. >

Avec de la vertu , de la capacité , et une bonne onduite^ on peut être insupportable. Les maîères que l'on nég^ge comme de petites choses, ont souvent ce qui fait que les hommes déd- ^t de vous en bien ou en mal : une légère Uention à les avoir douces et polies prévient îors mauvais jugements. Il ne faut presque rien our être cru fier, incivil, méprisant, dés- Uigeant ; il faut encore moins pour être estimé Mit le contraire.

La politesse n'inspire pas toujours la bonté, équité, la complaisance, la gratitude; elle en lonne du moins les apparences , et feit paroitre homme au dehors comme il devroit être inérieurement.

L'on peut définir l'esprit de politesse; Ton ne teut en fixer la pratique : elle suit l'usage et es coutumes reçues ; elle est attachée au\ temps, un fieux , aux personnes , et n*est point la même bus les deux sexes , ni dans les différentes conditions : l'esprit tout seul ne la fait pas deviner ; 1 hit qu'on la suit par imitation , et que l'on i*y perfectionne. 11 y a des tempéraments qui ne wnt susceptibles que de la politesse, et il y en

a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents , ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite, et le rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse.

Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que , par nos paroles et par nos manières , les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes.

C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument , quelque autre personne qui a ces mêmes talents ; comme devant ceux qui vous lisent leurs vers , un autre poète.

Dans les repas ou les fêtes que Ton donne aux autres , dans les présents qu'on leur fait , et dans tous les plaisirs qu'on leur procure , il y a faire bien et faire selon leur goût : le dernier est préférable.

Il y auroit une espèce de férocité à rejeter indifféremment toutes sortes de louanges : l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien , qui louent en nous sincèrement des choses louables.

Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour se trouver pauvre : si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu de prospérité.

Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein , n'est pas un fort bon caractère : il faut, dans le commerce, des pièces d'or et de la monnoie.

Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de paît et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire , ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès.

L'on sait des gens qui avoient coulé leurs jours dans une union étroite : leurs biens étoient en commun ; ils n'avoient qu'une même demeure; ils ne se perdoient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils dévoient se quitter l'un l'autre , et finir leur sodété ; ils n'avoient plus qu'un jour à vivre , et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble ; ils se sont dépéchés de rompre avant que de I mourir ; ils n'avoient de fonds pour la complat-

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

sanoe qae jasque-là. Ils ont trop yéca pour le bon exemple ; un moment phis tôt ils monroient sociables , et laissoiefit après eux un raore modèle de la persëTérance dans l'amitié.

L'intërienr des femilles est souvent troublé par les défiances , par les jalousies et par Fantipatfaie» pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.

Dans la société , c'est la raison qui plie la pre* mière. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : Ton étudie son foible ,son humeur, ses caprices ; l'on s'y accommode : l'on évite de le heurter ; tout le monde lui cède : la moindre sérénité qui parolt sur son visage lui attire des éloges ; on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. II est craint , ménagé , obéi , quelquefois aimé.

U n'y a que ceux qui ont en de vieux coDaté*raux, ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coAte.

Cléanté* est un très honnête homme; il s'est choisi une femme qui est la meiUeure personne dn monde, et la plus raisonnable : chacun, de sa part , fait tout le plaisir et font ragrémen€ des sociétés où il se trouve ; Fon ne peut voir aiBeurs ptns de probité, plus de politesse : ils se quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez te notaire. H y a sans mentir de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble , de certaines vertus incompatibles.

L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, mais foibiement sur les nourritures; elles dépendent d'une union fragile de la belie-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du mariage.

Un beau-père aime son gendre , aime sa bru*;

> Ce passage ea rappefle on de Platatqne, que nom aDons rapporter ici : « U y a quelquefois de petites hargnes et riottes f souvent répétées, procédantes de quelques fiidieuses condi- « tioDs, ou de quelque dissimilitude ou inoonpatiMlité de na- « ture, que les étrangers ne connoiasent pas, lesquelles par c succession de temps engendrent de si grandes aliénations de « volontés entre des personnes . qu'elles ne peuvent plus vivre f ni habiter ensemble. * (Vie de Panhi» ifirailias , cb. in de la version d'Amyot.)

* Vn beau'pêre aime son gendre , aime sa bru : telle est la

une bdie-mère aime son gendre, a*aime point sa brâ : tout est réciproque.

Ce qu'une noirâtre aime le moins de tout œ qui est au monde , ce sont les enfants de son mari : plus elle est fbSe de^on mari , plus elle est marâtre.

Les marâtres font déserter les tiltes et les bourgades , et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d'esclaves , que h pauvreté.

G** et HT** sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée déserte et solitaire : éloignés des TiHes et de tout commerce, il sembloit qne la fîiite d'ime entière solitude ou Tamonr de la société eût dû les assujetth* à une liaison réciproque ; il est cependant difficile d'exprimer la bagateBg qui les a faut rompre, qui les rend implacables l'un pour rautre, et qui perpétuera leurs haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères , ne se sont brouillés pour une moindre chose.

Je suppose qu'3 n'y ait que deux hommes sur la terre qui la possèdent seuls, et qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture , quand ce ne seroit que pour les limites.

U est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres, qnede faire que les autres s'ajustent à nous.

J'approche <f une petite ville, et je ^uis déjà sur une hauteur d'où je h découvre. ERe est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie : elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de Faquilon. Je la vois dans un jour si fbvo-

leçoB de tontes les édition» poMiées ptr ranleur f mal» iff IM ^oute voulu dire .. un beaupré n'aime poinl son ^endrt^ eksie sa bru. Nous nous sommes fait une loi de ne pas chan^ k texte. (Lef.)

■ Ici . les auteurs de deli douient des nomt qui se npporfenl aux initiales du texte , ce qui pourroit (aire croire qu'ils ont rencontré juste. Voici comme Us racontent raventure : fVedéan « de Grammont , comeiUer de la oour en la neeottdiB dei en* « quêtes, eut un très grand procès avec M. Hervé « dejen^n « parlement , au siget d'une bêche. Ce procès , commencé pour < nne bagatelle, donna lieu k une inscription en Eaux de &ft t de nobtesse dudit Vedeau, et cette afhite alk ai loin , qtfiM « dégradé publiquement, sa robe déchirée sur lui; outre oda c condamné à un bannissement perpétuel, depuis converti eo f une prison à Pierre-Bndse : oe qiiF le mbia absolmaeiil. l' « avait épMsé la fiUe de Bi. Geaoo, caoseiiler «»te grii''' « chambre. »

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION

rable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paroi t peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : Quel plaisir de vivre sous un si beau del et dans ce séjour si délicieux ! Je descends dans la ville y ôii je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui Thabitent : j*en veux sortir.

n y a une chose qu*on n'a point vue sous le del, et que selon toutes les apparences on ne verra janmfe : c*est une petite ville qui n*est divisée en aucuns partis; où les fomilles sont unies , et où les cousins se voient avec confiance ; où un mariage n*engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se révdlie pas à tous moments par l'offrande, l'encens et le pam bénit, par les processions et par les obsèques ; d'où Ton a banni les caquet» , le mensonge et la médisance ; où l'on voit parler ensemble le bailli et le président , les élus et les assesseurs; où le doyen vit bien avec ses chanoines , où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où oeux-d souffrent les chantres.

Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux , 00 qu'on les méprise : il ne feut jamais hasarder la plaisanterie, même h plus douce et la plus permise , qu'avec des gens polis , ou qui ont de Fesprif.

On ne prime point avec les grands, ils se dé*fieadent par leur grandeor ; ni avec les petits , ils vous repoussent par le quv^ive.

Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine rédproquement : si l'on vouioii être estimé, il faudroit vivre avec des personnes estfanables.

Gelai qui est d'une éminence an-dessus des autres qui le met à couvert de la repartie, né doit jamab faire une raillerie piquante.

Il y a de petits défauts que Ton abandonne volontiers à la censure , et dont nous ne haïssons pas à être raillés ; ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres.

Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots : ik sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.

La moquerie est souvent indigence d'esprit.

Vous le croyez votre dupe : s'il feint de l'être , qm est plus dupe de lui ou de vous?

Si vous observez avec soin qui sont les gens

qui ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnoftrez que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content.

Le dédain et le rengorgement dans la société attire prédsément le contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se foire estimer.

Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs , et par quelque différence d'opinions snr les sdences : paNà , ou l'on s'affermit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.

L'on ne peut aller loin dans l'amitié , si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.

Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une grande adversité , pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de dehors, qu'on appelle les événements, sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. Mangez , dormez , ne vous laissez point mourir de chagrin , songez à vivre : harangues froides, et qui réduisent à l'impossible. Étesvous raisonnable de vous tant inquiéter? n'estce pas dire : Êtes- vous fou d'être malheureux?

Le conseil , si nécessaire pour les affaires , est quelquefois, dans la sodété, nuisible à qui (e donne , et inutile à celui à qui il est donné : sur les mœurs , vous faites remarquer des défauts ou que l'on n'avoue pas , ou que Ton estime des vertus ; sur les ouvrages , vous rayez les endroits qui paroissent admirables à leur auteur , où il se complaît davantage, où il croit s'être surpassé liii-méme. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus habiles.

L'on a vu, il n'y a pas long-temps, un cerdede personnes ' des deux sexes, liées ensemble pai* la conversation et par un commerce d'esprit : ils laissoient an vulgaire l'art de parler d'une ma-^ nière intelligible; une chose dite entre eux peu clairement en entraînoit une autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissoit par de vraies énigmes , toujours suivies de longs applau-^ dissements , par tout ce qu'ils appeloient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expres^

« Les précieuses et leurs alcovisfes.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

sion ; ils étoient enfin parvenus à n*étre plus entendus j et à ne s'entendre pas eux-mêmes. Il ne Falloit , pour fournir à ces entretiens , ni bon sens, ni jugement , ni mémoire, ni la moindre capacité; il falloit de Tesprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où Timagination a trop de part.

Je lésais, Théobalde, vous êtes vieilli ; mais voudriez-vous que je crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poëte ni bel esprit, que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage que méchant auteur , que vous n'avez plus rien de naïf et de délicat dans la conversation? Votre air libre et présomptueux me rassure et me persuade tout le contraire. Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous fûtes jamais , et peut-être meilleur ; car, si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux , quel nom, Théobalde, folloit-il vous donner dans votre jeunesse , et loi*sque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement de certaines femmes qui ne juroîent que par vous et sur votre parole, qui disoient : Cela est délicieux ; qua-t-il dit?

L'on parie impétueusement dans les entretiens , souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées , et on les expli{|ue sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui ; l'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourroit écouter ces sortes de conversations , et les écrire , feroit voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.

11 a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile, qui rouloit toute sur des questions frivoles qui avoient relation au cœur , et à ce qu'on appelle passion ou tendisse. La lecture de quelques romans les avoit introduites parmi les plus honnêtes gens de la ville et de la cour ; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a reçues avec les pointes et les équivoques.

Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits publics qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles disent le Louvre, la place Royale : mais elles usent de tours et de phrases plutôt

que de prononcer de certains noms; et, s'tb leur échappent , c'est du moins avec altération du mot, et après quelques feçons qui les rassiH rent : en cela moins naturelles que les femmes de la cour, qui , ayant besoin , dans le discours, des Halles, du Châtelet^ ou de choses sembbH bles, disent les Halles, le ChêOelei.

Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les prononçant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien '.

L'on dit par belle humeur» et dans la liberté de la conversation , de ces choses froides qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parcequ'elles sont extrêmement mauvaises. Cette manière basse de plaisanter a passé du peuple , à qui elle appartient, jusque dans une grande partie de b jeunesse de la cour , qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin , et qu'elle iasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse ; l'on doit cependant en inspirer le dégoût h ceux qui la pratiquent : car, bien que ce ne soit jamais sérieusement , elle ne laisse pas de tenir la place , dans leur esprit et dans le oommerceordinaire, de quelque chose de meilleur.

Entre dire de mauvaises choses ou en dire de bonnes que tout le monde sait, et les donner pour nouvelles, je n'ai pas à choisir.

c Lucain a dit une jolie chose ; il y a un beau c mot de Claudien ; il y a cet endroit de Sénèc que : » et là-dessus une longue suite de latin que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui feignent de l'entendre. Le secret seroit d'avoir un grand sens et bies de l'esprit ; car ou l'on se passeroît des andens, ou , après les avoir lus avec soin , Ton sauroit encore choisir les meilleurs , et les citer à propos.

Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohème : ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande , dî^>ensez4e da

■ C'est ce qoe faisoit . dit-on , le maréchal de Richelieo, qii estropioit impitoyablement les noms de tous les rotoriendett connotssance , même de ses confrères à l'Académie Fnoçoi^

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION

moins de vous répondre; H confond les temps, îl ignore quand elles ont commenoé , quand elles ont fini : combats., sièges, tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre des géants , il €0 raconte le progrès et les moindres détails; rien ne lui est échappé : il débrouille de même rborrible chaos des deux empires , le babylonien et rassyrîen ; il connolt à fond les Égyptiens et leurs dynasties. 11 n*ajamais vu Versatiles, il ne le verra point, il a presque vu la tour de Babel ; il en compte les degrés; il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage ; il sait lé nom des ar^ chitectes. Dirai-jequ*il croit HenrilV' filsdeHenri ni ? Il néglige du moins de rien connottre aux maisons de France» d'Autriche, de Bavière : quelles minuties ! dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute une liste ck^s rois des Mèdes ou de Babylooe, et que les noms d'ApronaI,d'Hérigebal, de Noesnemordach , de Hardokempad , lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si TEmpereur a jamais été marié; mais personne ne lui apprendra que Kinus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite ; et il se souvient que Tbetmosis, un roi d'Egypte , étoit valétudinaire, et qu'il tenoit cette oomplexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité ? Il vous dira que Sémiramis, ou, selon quelques uns, Sérimaris , parloit comme son fils ^inyas ; qu'on ne les distinguoit pas à la parole : si c'étoit paroeque la mère avoit une voix mâle comme son iib, ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. U vous révélera que Nembrot étoit gaucher , et Sésostris ambidextre ; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerce ait été appelé Longuemain parceque les bras lui tomboient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avoit une main plus longue que l'autre ; et il ajoute qu'il y ades auteurs graves qui affirmentquec'étoit ladroite ; qu'il croit néanmoins élre bien fondé à soutenir que c'est la gauche.

Ascagne est statuaire, Hégion fondeur. Esdiine foulon , et Cydias bel esprit ; c'est sa profession, lia une enseigne, un atelier, des oùnages de commande , et des compagnons qui travaillent sous lui ; il nevoussauroit rendre de

* Hcnri-le-Grand. ( La Bruycvf, )

plus d'un mois les stances qu'il vous a promises , s'il ne manque de parole à Dosiihée qui Ta engagé à faire une élégie ; une idylle est sur le métier : c'est pour Crantor qui le presse , et qui lui laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? il réussit également eu l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin , il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre long-ttemps à un certain monde , et de le présenter enfin dans les maisons comme homme rare et d*une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis , Cydias , après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiques. Différent de ceux qui , convenant de principes, et connoissant la raison ou la vérité qui est une , s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire : c 11 me semble , dit-il gracieusement , que € c'est tout le contraire de ce que vous dites ; » ou , t je ne saurois être de votre opinion ; i ou bien, c ça été autrefois mon entêtement, c comme il est le vôti*e; mais... il y a trois

€ choses, ajoute-t-il, à considérer > et il

en ajoute une quatrième : fade discoureur qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie , et mettre en œuvre ses rares conceptions : car, ^it qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule ; il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et d'être de l'avis de quelqu'un : aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque % se met au-dessus

' Philosophe et poète tragique. {La Bruyère.)

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LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

do Platon, de Virgile et de Tfaëocrite; et sod flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans celte opinion. Uni de goût et d mtérét avec les contempteurs d'Homère , il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes; il se met en œ cas à la tête de ces derniers , et il sait à qui il adjuge la seconde place. C*est , en un mot, un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même.

C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre luimême; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.

Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement; elles se gâtent par l'emphase : il faut dire noblement les plus petites ; elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton , et la manière.

U me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.

U n'y a guère qu'une naissance honnête , ou une bonne éducation, qui rende les honunes capables de secret.

Toute confiance est dangereuse, si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui on croit devoir en dérober une circonstance.

Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-mêmes, et à leur insu; ils ne remuent pas les lèvres , et on les entend : on lit sur leur front et dans leurs yeux ; on voit au travers de leur poitrine; ils sont transparents : d'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée ; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-même : enfin quelques uns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu'il puisse être : c C'est un c mystère, un tel m'en a fait part, et m'a dé- < fendu de le dire ; » et ils le disent.

Toute révélation d'un secret est la fstuie de celui qui l'a confié.

Nicandre s'entretient Sivec Élise de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa '

femme, depuis le jour qu'il en fit le chmx jusqu'à sa mort : il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé d'enfants^ et il le répète; il parle des maisons qu'il a à la ville, et bientêt d'une terre qu'il a à la campagne ; il calcule le revenu qu'elle lui rapporte ; il lait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère la commodité des appartements , ainsi que la richesse et la propreté des meubles. D assure qu'il aime la bonne chère, les équipages; il se plaint que sa femme n'aimoit poipt assez te jeu et la société. Vous êtes si riche , lui disoit im de ses amis, que n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendroit votre domaine? On me croit, ajoute-t41, plus de bien que je n'en possède. U n'oublie pas son extraction et ses alÛanoes : JH . le lunnteiidont, qm est mon cousin ; madame la chance^ère, qui est ma parente : voilà son style. U raconte m feit qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui sont ses héritiers : Ahje tort? dit-il à Élise; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien? et fl l'en hâi juge. Il in«nue ensuite qu'il a une santé {bible et languissante ; et il parle de la cave oii il doit être enterré. Il est insinuant , flatteur, officieux, à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il a^ire. Mais Élise n'a pas le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de rhonune de ville : il se lève déconcerté et chagrin , et va dire ailleurs qu'il veut se remarier. Le sage quelquefois évite le monde , de peur d'être ennuyé.

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