‹ Moralistes françoisChapitre 125 sur 309 · DE LA VILLE · texte numérisé non relu

DE LA VILLE

les inddents da jeu , Textravagance des repas > qui, modestes au commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel : il n*est en fart peu de temps non plus parlé de cette nation que des mouches de Tannée passée.

n y a dans la ville la grande et la petite robe ; et la première se venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations qu'elle y essuie : de savoir quelles sont leurs limites , où b grande finit et où la petite commence, ce n'est pas une chose fedle. Il se trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre , et à qui l'on conteste le premier : il ne se rend pas néannooins ; il cherche au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la magistrature , ou ne lui cède qu'avec peine : on Fentend dire que la noblesse de son emploi , l'indépendance de sa profession , le talent de la parole , et le mérite personnel , balancent au moins les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier à su payer pour son office.

Vous moquex-vous de rêver en carrosse, ou peoUétre de vous y reposer? Fîfe, prenez votre li?re ou vos papiers ; lisez , ne saluez qu'à peine ces gens qui passent dans leur équipage ; ils TOUS en croiront plus occupé ; ils diront : Cet homme est laborieux , infatigable ; il lit , il travaille jusque dans les rues ou sur la route : apprenez du moindre avocat , qu'il faut paroftre accablé d'afiaires, froncer le sourcil, et rêver i rien très profondément ; savoir à propos perdre le boire et le manger, ne iaire qu'apparoir dans sa maison , s'évanouir et se perdre comme un fantôme dans le sombre de son cabinet ; se cacher au public , éviter le théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer, qui en ont à peine le loisir, aux

GOMONS , aux DCHAHELS.

D y a un certain nombre déjeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quelques uns de ceux qu'on nomme à la cour de petiti-maitres : ils les imitent , ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe , et se croient dispensés , par leur âge et par leur fortune, d'être sages et modérés. Ils prennent de b cour ce qu'elle a de pire : ib s'approprient la

vanité , la mollesse , l'intempérance , le libertinage , comme si tous ces vices lui étoient dus ; et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir , ils deviennent enfin , selon leurs souhaits , des copies fidèles de très méchants originaux.

Un homme de robe à la ville, et le même à la cour y ce sont deux hommes. Revenu chez soi , il reprend ses mœurs , sa taille et son visage , qu'il y avoit laissés : il n'est plus ni si embarrassé , ni si honnête.

Les Crisptns se cotisent et rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour alonger un équipage qui, avec un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part , les fait triompher au Cours ou à Vincennes , et aller de pair avec les nouvelles mariées , avec Jason qui se ruine, et avec Thrason qui veut se marier, et qui a consigné'.

J'entends dire des Sannums, même nom , mêmes armes ; labranche aînée, la branchecadette, les cadets de la seconde branche : ceux-là portent les armes pleines , ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres^ d'une bordure dentelée. Ils ont avec les Bourbons , sur une même couleur, un ntême métal ; ils portent , comme eux , deux et une : ce ne sont pas des fleursKle-h's , mais ils s'en consolent ; peut-être dans leur cœur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables , et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents. On les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château , sur le pilier de leur haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritoit le bannissement : elles s'offrent aux yeux de toutes parts ; elles sont sur les meubles et sur les serrures ; elles sont semées sur les carrosses : leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Jedirois volontiers aux Saunions : Votre folie est prématui^ , attendez du moins que le siècle s'achève sur votre race ; ceux qui ont vu votre grand-père , qui lui ont parlé, sont vieux, et nesauroient plus vivre long-temps; qui pourra dire comme eux : Là il étaloit , et vendoit très cher?

Les Saunions et les Grispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire : ils

' Déposé son argent aa trésor public pour une grauJc cbargi^.

( La Bntyth'f. >

LES CARACTÈRE^ DE LA BRUYÈRE

font un rëcit long et ennuyeux d'une fêle ou d'un repas qu'ils ont donné ; ils disent l'argent qu'ils ont peridu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes; iU ont réciproquement cent choses plaisantes à se conr ter; Us ont fait depuis peu. des découvertes; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un d'eux, qui s'est couché tard à la campagne , et qui voudroit dormir» se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile , passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux , prend un fusil ; le voilà chasseur, s'il tiroit bien : il revient de nuit, mouillé et recru , sans avoir tué ; il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix.

Un autre, avec quelques mauvais chiens, auroit envie de dire , Ma meute : il sait un rendes vous de chasse , il s'y trouve, il est au laiçsercourre , il entre dans le fort , se mêle avec les piqueurs ; il a un cor. Il ne dit pas , comme Ménalippe : Ai-je du plaisir? il croit en avoir; il oublie lois et procédure : c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnoitroit pas aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où l'on va juger une cause grave et capitale ; il se fait entourer de ses confrères , il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute , comme il s'est étouffié de crier après les chiens qui étoient en défaut , ou après ceux des chasseurs qui prenoient le change, qu'il a vu donner les six chiens : l'heure presse : il achève de leur parler des abois et de la curée , et il court s'asseoir avec les autres pour juger.

Quel est l'égarement de certains particuliers qi^i , ry^es du négoce de leurs pères, dom; ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe ei pour leur équipage, excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir , et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi !

Quelques unsn'ontpas même le tristeavantage de répandre leurs folies plus )oin que le quartier où ils habitent ; c'est le seul théâtre de leur vanité. Lon ne sait point dans Tlle qu André brille au Marais , et qu'il y dissipe son patri-

moine : du moins, s'il étoit connu dttis toute h ville et dans ses faubourgs, il seroit dilïiciie qu'entre un si grand nombi« de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s'en trouvât qudqu'un qui diroit de lui, // est magnifique , et qui lui tieodrfit compte des régals qu'il &xt à Xanuei à Ariston , et des fiâtes qu'il donoe à Élamire ; mais il se ruine obscurément. Ce n'est qu'en laveur de deux ou trois personnes qui ne l'estiment point, qu'il court à rindigenoe, et qu'aujourd'hui en carrosse , il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied.

Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de toilette comme une femme; il va tous lès jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes : il est honune d'uo bon ocMnmerce , et l'on compte sur lui au quartier de ** pour un tiers ou pour un cinquième à Thombre ou au reversî; là il tient le fauteuil quatre heures de suite cbez/lrîcte^ où il risque chaque soir cinq pistdes d*or. U lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure galant : il alu Bergerac\ Desmarets% Lesdache, les historiettes de Barbin , et quelques recuab de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au Cours , et il est d'une ponctualité religieuse sur les visites. U fera demain ce qu*ii lait aujourd'hui et ce qu'il fit hier; et il m^ ainsi après avoir vécu.

Voilà un homme , dites-vous , que j'ai vu quelque part : de savoir où , il est difficile; mais son visage m'est familier. U Test à bien d'autres; et je vais , s'il se peut , aider votre mémoire : est-ce au boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balconàla comédie ? est-ce au sermon , au bal , à Rambouillet? ou pourriez- vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? s'il y a dans la place une fameuse exécution ou un feu de joie, il paroit à une fenêtre de l'hôtel-de-ville ; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafand ; s'il se fait un carrousel, le voilà entré et placé sur l'amphithéâtre; si le roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste à leur audience, il est en haie quand ik reviennent de leur audience. Sa présence est aussi essentielle

Cynno.

• Saint-Soriiii. {Mm «i-Hyrr».)

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