‹ Moralistes françoisChapitre 128 sur 309 · BD · texte numérisé non relu

BD

i pouvoir dire d'un poste éminent et

ii'on y monte plus aisément qu'on ne

■ve.

>it des hommes tomber d'une haute

ir les mêmes défauts qui les y avoient

ms les cours deux manières de ce que le ccMigédier son monde ou se défoire se fâcher contre eux , ou faii*e si bien ^chent contre vous, et s'en dégoûtent, ta la cour du bien de quelqu'un pour >ns : la première , afin qu'il apprenne disons du bien de lui; la seconde, en dise de nous.

ussi dangereux à la cour de faire les qu'il est embarrassant de ne les point

des gens à qui ne connottre point le visage d'un homme est un titre pour le mépriser. Ils demandent qui est e : ce n'est ni Rousseau, ni un Fabri ', ure ' ; ils ne pourroient le méconnottre. e dît tant de mal de ce» homme , et j'y peu , que je commence à soupçonner un mérite importun qui éteigne celui s.

tes homme de bien , vous ne sonclaire ni à déplaire aux favoris» uniattaché à votre maître et à votre des êtes perdu.

a Yingt ans. ( La Bruyère.) — Dans la première Iniyère aroit mis : Puni pour des saietét. ire , tailleur d'habits de madame la Dauphine : il fou ; et, sur ce pied, il demeuroità la cour, où il nrra fort eitnivaganCs. U aUoit sourent à la toilette a naupbîQC.

On n'est point effronté par choix» mais par complexion : c'est un vice de l'être, mais naturel. Celui qui n'est pas né tel est modeste , et ne passe pas aisément de cette extrémité à l'autre : c'est une leçon assez inutUe que de lui dire, Soyez effronté, et vous réussirez; une mauvaise imitation ne lui profiteroil pas , et le feroit échouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir.

On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente , on demande , on est refusé , on demande et on obtient ; mais , dit-on , sans l'avoir demandé, et dans le temps que Ton n'y pensoit pas , et que l'on songeoit même à tout autre chose : vieux style , menterie innocente , et qui ne trompe personne.

On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi selon ses souhaits : les uns doivent entamer , les autres appuyer : l'amorce est déjà conduite , et la mine prête à jouer : alors on s'éloigne de la cour. Qui oseroit soupçonner d'i4rteman qu'il ait pensé à se mettre dans une si belle place , lorsqu'on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour l'y faire asseoir ? Artifice grossier , finesses usées , et dont le courtisan s'est servi tant de fois que , si je voulois donner le change à tout le public, et lui dérober mon ambition, je me trouverois sous l'œil et sous la main du prince pour recevoir de lui la grâce que j'aurois recherchée avec le plus d'emportement.

Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur fortune, ni que l'on pénètre qu'ils pensent à une telle dignité , parceque , s'ils ne l'obtiennent point , il y a de la honte, se persuadent-ils, à être refusés ; et , s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde , que de s'en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à-la-fois de leur dignité et de leur modestie.

Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on mérite , ou d'y être placé sans le mériter ?

Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se

su

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

placer à h cour, il est encore plus âpre ei plus difficile de se rendre digne d*étre pUicé.

Il Goâte moins à faire dire de soi : Pourquoi a-t-ii obtenu oe poste? qu*à faire demander : Pourquoi ne Ta-t-il pas obtenu ?

L'on se présente encore pour les charges de ville, Ton postule une place dans F Académie Françoise ; Ton deroandoil le consulat : quelle moindre raison y auroit-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite sans nul mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance , d'y servir sa patrie , le prince , la république ?

Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder un bon gouvernement, une place éminente, ou une forte pension, qui n'assure par vanité , ou pour marquer son désintéressement, qu'il est bien moins content du don que de la manière dont il lui a été fait : ce qu'il y a en cela de sûr et d'indubitable » c'est qu'il le dit ainsi.

C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de don« ner ; que coûte-t-ii d'y ajouter un sourire ?

Il faut avouer néanmoins qu'il s'est trouvé des hommes qui refusoîent plus honnêtement que d'autres ne savoient donner ; qu'on a dit de quelques uns qu'ils se feisoient si long-temps prier, qu'ils donnoient si sèchement, etchargeoient une grâce qu'on leur arrachoit de conditions si désagréables, qu'une plus grande grâce étoit d'obtenir d'eux d'être dispensé de rien recevoir.

L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, diarge, bénéfice, tout leur convient: ils se sont si bien ajustés que, par leur état, ils deviennent capables de toutes les grâces ; ils sont amphibies ; ils vivent de l'église et de l'épée , et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez : Que font ces gens à la cour ? ils reçoivent , et envient tous ceux à qui l'on donne.

Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer, et congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien avoir.

Ménophile emprunte ses mœurs d'une pro-

fession, et d'une autre , son balrit : il masque toute l'année, quoiqu'à visage découvert; il paroltèlacour, à la ville, aillears , toujours sous im certain nom et sous le même déguisement. On le reconnut, et on sait quel il est à son visage.

Il y a , pour arriver aux dignités , ce qu'on appelle la grande voie ou le chemin battu ; il y a le chemin détourné ou de traverse , qui est le plus court.

L'on court les malheureux pour les envisager ; l'on se range en haie, ou l'on se place an fenêtres, pour observer les traits et h contenance d'un homme qui est condamné , et qui sait qu'il va mourir : vaine, maligne, inhamaine curiosité ! Si les hommes étoient sages, la place publique seroit abandonnée, et ilseroit établi qu'il y auroit de l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité , exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux , oontemplez-Ie dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et qu'il en reçoit les compliments ; lisez dans ses yeux , et au travers d'un calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré de soi-mêaie: voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répshd dans son coeur et sur son visage ; comme il ne songe plus qu'à vivre et à avoir de la santé ; comme ensuite sa joie lui échappe, et ne peut plus se dissimuler ; comme il plie sous le poids de son bonheur ; quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux ; il ne leur répond pas , il œ les voit pas : les embrassements et les caresses des grands, qu'il ne vmt plus de si loin, adièvent de lui nuire : il se déconcerte, il s'étoa^ dit ; c'est un<f courte aliénation. Vous vouiez être heureux, vous desirez des grâces ; que de choses pour vous à éviter !

Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres ; il emprunte sa règle de son poste et de son éuit : de là l'oubli, la fierté, l'arrogance, la dureté» l'ingratitude.

Théonoi, abbé depuis trente ans, se lassoit de l'être. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre qu'il en avoit de porter une croix d'or sur sa poitrine ; et» par-

DE LA COUR

grandes fêtes se passoient toujours changer à sa fortune , il murmuroit temps présent » trouvoît l'état mal et n'en prédisoit rien que de sinistre : en son cœur que le mérite est danis les cours à qui veut s'avancer, il pris son parti , et renoncé à la presque quelqu'un accourt lui dire qu'il i à un évéché. Rempli de joie et de sur une nouvelle si peu attendue :

2 , dit-il , que je n'en demeurerai pas s me feront archevêque.

» fripons à la cour auprès des grands stres , même les mieux intentionnés ; je en est délicat , et il faut savoir les œuvre : il y a des temps et des ocils ne peuvent être suppléés par ionneur, vertu, conscience, qualités spectables, souvent inutiles : que vouidquefois que l'on fasse d'un homme

auteur s et dont j'ose ici rapporter termes, de peur d'en afibiblir le I traduction, dit que c s'eslongnerdes nre de ses pareils , et iceulx vilainer ser , s'accointer de grands et puisions biens et chevances , et en cette Lise et privante estre de tous esbats, mmeries , et vilaines besoignes ; estre safïrannier et sans point de vergûurer brocards et gausseries de tous sans pour ce feindre de cheminer , et à tout son entregent , engendre ortune. i

du prince, sourcedes belles fortunes, toujours le même, et sans rien pei^ nérite qui lui a attiré la première éputation et des récompenses, ne te dégénérer datas l'esprit des cour^ toient las de l'estimer, ils le saluoient , ils ne lui sourioient plus; ils com- I ne le plus joindre , ils ne l'embras- , ils ne letiroient plus à l'écart pour lystérieusement d'une chose indiffiéavoient plus rien à lui dire. Il lui

, dans un des chapitres précédents , Vest âmosé » phrases en stylo de Monlaij^e. U est probable icmc chose ici , et que le passage du prétendu »t cpi'un pastiche de sa composition.

falioit cette pension oa œ nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire revivre ses vertus à demi efiacées de leur mémoire, et en rafraîchir l'idée : ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.

Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études ^ les droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontentjusqu'à un trisaïeul» rappellent le côté paternel et le maternel : Ton veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient ; on l'imprimeroit vdontiers : C'est mon ami, et je suis fart aise de son élévation ;yy dais prendre pari, il m'est assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune , fodes courtisans , parliezrvous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu depuis ce temps plus homme de bien , plus digne du «hoix que le prince en vient de faire? Attendiee-vous cette circonstance pour le mieux connoître?

Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédainsque j'essuie quelquefoisdes grands etde mes éganx,c'estque je me disà moi-même: Ces gens n'en veulent peut-^tre qu'à ma fortune, et ils ont raison , die est bien petite. Ds m'adoreroient sans doute , si j'étois ministre.

Dois-je bientôt être en place ! le sait-il? est-ce en lut un pressentiment? il me prévient, il me salue.

Celui qui dit : Je dinai hier à THmr , ou j'y soupe ce soir, qui le répète , qui foit entrer dix fois le nom de Ptancus dans les moindres conversations , qui dit : Plancus ■ me demandoit, ., je disais à Plancus.,,, celui-là inême apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé par une mort extraordinaire. Il part de la maison , il rassemble le peuple dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails que la voix publique lui

> Dans ce passage, i^outé am CABicrfcBBS en 1692 , un an après la mort de Loovois, il est difficile de ne pas reconnottre, sous le nom de Plancus , ce fameux ministre , enlevé par une mort si extraordinaire, qn'on crut ne pouvoir l'expliquer «pie par le poison , et laissant une mémoire si peu regrettée, qu'on dut être tenté de lui contester ses qualités les plus inconlesta* blés , la science des détails , une heureuse ménudre , et Jusqu'au titre d"h»mme sévère et labotHeux. Si Plancus est Louvois, Tibur est Heudon, habitation où Louvois avoU fait dot dépenses royales, et lenoit une cour de monarque.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

accorde 9 ne lui passe poîot une mémoire heureuse, luii'efuse Tëioge d'un homme sévère et laborieux , ne lui fiiit pas Thonneur de lui croire parmi les ennemis de Tempire un ennemi.

Un homme de mérite se donne , je crois , un joli spectacle lorsque la même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé» il la voit accorder à un homme qui n'a point d*yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour connoître et pour juger; qui n'est recommandable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus.

Théodote S avec un habit austère , a un visage comique et d'un homme qui entre sur la scène: sa voix, sa démarche, son geste, son attitude, accompagnent son visage; il est fin, cauteleux, doucereux , mystérieux ; il s'approche de vous, et il vous dit à l'oreille : Voilà un beau temps , voilà un grand dégel. S'il n'a pas les grandes manières, il a du moins toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu'à une jeune précieuse. Imaginez-vous l'application d'un eniant à élever un château de cartes , ou à se saisir d'un papillon ; c'est celle de Théodote pour une affiEÛre de rien , et qui ne mérite pas qu'on s'en remue : il la traite sérieusement , et comme quelque chose qui est capital; il agit, il s'empresse , il la fait réussir : le voilà qui respire et qui se repose , et il a raison : die lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens enivrés , ensorcelés de la faveur : ils y pensent le jour, ils y i*êvent la nuit; ils montent Tescalier d'un ministre, et ils en descendent; ils sortent de son antichambre, et ils y rentrent ; ils n'ont rien à lui dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois : les voilà contents , ils lui ont parlé. Pressez-les , tordez-les , ils dégouttent l'orgueil , l'arrogance , la présomption ; vous leur adressez la parole , ils ne vous répondent point , ils ne vous connoissent point , ils ont les yeux égarés et l'esprit aliéné : c'est à leurs parents à en prendre soin et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie : il

■ Les défit nomment l'abbé de Choisy. En effet . la double qtialitë de courtisan et d'auteur semble loi convenir assez partico* librement, et le reste du portrait s'accorde assez avec l'idée qu'on a conservée de lui.

aime la faveur éperdument; mais sa passiooa moins d'éclat : il lui fait des vœux en secret, il la cultive, il la sert mystérieusement; il est au guet et à la découverte sur tout ce qui paroit de nouveau avec les livrées de la laveur. Ootils une prétention, il s'offre à eux, il s'intrigue pour eux , il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, reconnoissance. Si la place d'un Cassini devenoit vacante, et que le suisse ou le postillon du favori s'avisât de h demander, il appuieroit sa demande, il le jugoroit digne de cette place, il le trouveroit capsh ble d'observer et de calculer, de parler de parélies et de parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire , original ou copiste, je vous donnerois ses ouvrages, et je vous dirois : Lisez, et jugez; mais, s'il est dévot ou courtisan , qui pourroit le décider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerai plus hardiment sur son étoile : oui, Théodote, j'ai observé le point de votre naissance ; voiisserei placé, et bientôt : ne veillez plus, n'imprimez plus; le public vous demande quartier.

N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité , de bons offices , de services , de bienveillance, de générosité, de fermeté, dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa fortune. Le reoonnoissez-vous à son visage, à ses entretiens? U ne nomme plus chaque chose par son nom ; il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots , et d'impertinents. Celui dont il lui échapperoit de dire ce qu'il en pense est celui-là même qui , venant à le savoir , l'empécheroit de che* miner. Pensant mal de tout le monde , il n'en dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère i il ne souffre pas que personne le soit; la vérité blesse son oreille; il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et, parcequ'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable. Tyran de b société et martyr de son ambition , il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente « mais froide et contrainte, un ris forcé , des caresses contrefaites , une conversation interrompue, et des dis-

DE LA COUR

tractions frëquenles : il a une profusion , le dirai-je? des torrents de louan^^es pour ce qu'a feit oa ce qu'a dit un homme placé et qui est en fiiveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique ; il a des formules de compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se paient de mines et de laçons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfit, n vise également à se (aire des patrons et des créatures : il est médiateur, confident, entremetteur, il veut gouverner; il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de oour; il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser , prendre part à votre joie, vous foire coup sur coup des questions empressées sur votre santé , sur vos affaires ; et , pen^dant que vous lui répondez , il perd le fil de sa curiosité , vous interrompt , entame un autre sujet; ou , s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent , il sait » en achevant de TOUS congratuler, lui foire un compliment de ocmdoléance ; il pleure d'un œil , et il ritde l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le fovori, il parle en public de choses fri- Toies , du vent , de la gelée : il se tait au contraire, et foit le mystérieux sur ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.

H y a un pays * où les joies sont visibles , mais fiittsses , et les chagrins cachés , mais réels. Qui croiroit que l'empressement pour les spectacles, que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances , des passions si vives , et des affaires si sérieuses ?

La vie de la cour est un jeu sérieux, mélanooSque , qui applique : il fout arranger ses pièces et ses batteries , avoir un dessein , le suivre , parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois « et jouer de caprice; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures on est échec , quelqaefob mat. Souvent avec des pions qu'on ménage bien on va à dame , et l'on gagne la partie : le plus habile l'emporte , ou le plus heureux.

*Ucoar.

Les roues, les ressorts, les mouvements, sont cachés; rien ne paroît d'une montre que son aiguille , qui insensiblement s'avance et achève son-tour : image du courtisan d'autant plus parfoite, qu après avoir foit assez de chemin, il revient souvent au même point d'où il est parti.

Les deux tiers de ma vie sont écoulés ; poui^ quoi tant m*inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends , ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie : trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voyoitbien qu'à force de lever la tête; nous disparottrons, moi qui suis si peu de chose , et ceux que je conlemplob si avidement, et de qui j'espérois toute ma grandeur : le meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, cest le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine. M** a pensé cela dans sa disgrâce , et l'a oublié dans la prospérité.

Un noUe, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui ; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave : cela se compense.

Xantîppe, au fond de sa province, sous un vieux toit, et dans un mauvais lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyoitle prince, qu'il lui parloit , et qu'il en ressentoit une extrême joie : il a été tnste à son réveil ; il a conté son songe, et il a dit : Quelles chimères ne tombent point dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment! Xantippe a oontmué de vivre : il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé; et il a été plus loin que son songe, il est fovori.

Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu ?

L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.

Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du prince , qui n'en sauroil voir mille à-la-fois; et, s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain » combien de malheureux!

De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la cour, un petit nombre les honore dans le cœur, un grand nombre les recherche par des vues d'ambition et d'intérêt , un plus grand nombre par une ridicule

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

vanité ou par une sotie impalienoe de se Gûre voir.

n y a de certaines familles qui , par les lois du monde , ou ce qu'on appelle de la bienséance, doivent être irréconciliables : les voilà réunies; et où la religion a échoué quand elle a voulu l'entreprendre, l'intérêt s'en joue, et le finit sans peine.

L'on parle d'une région * oii les vieillards sont galants, polis , et civils , les jeunes gens au contraire durs , féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent afFranchis de la passion des femmes dans un âge où Ton commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas , des viandest et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin ; l'u* sage trop fréquent qu'ils en ont fiait le leur a rendu insipide. Ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes : il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils, et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras, et leurs oreilles , comme si elles craignoient de cacher Fendroit par où elles pourroient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette , mais confuse , embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers qu'ils préfèrent aux naturels , et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête ; il descend à la moitié du corps, change les traits et empêche qu'on ne connoisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur dieu et leur roi : les grands]de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés, et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel , et paroissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi , que l'on voit à genoux sur une tribune , et à qui ils semblent avoir tout

• La cour.

l'esprit et tout le oœur appliqué» Qe ne laÎM pas de voir dans œt usage une espèce de subiNv dination : car ce peuple paroic adorer le prinœ, et le prince adorer Dieu, Les gens du pays le nomment **' ' ; il est à quelque quarante-huit de» grés d'âévation du pôle, et à plus d'onze oeoti lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

Qui considérera que le visage du prinœ fiût toute la félicité du courtisan , qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu , comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints.

Les grands seigneurs sont pleins d'^rds pour les princes, c'est leur affaire; ils ont des inférieurs : le» petits courtisans se relâchent sur ces devoirs , font les fiuniliers , et vivent comme gens qui n'ont d'exemples à donner à personne.

Que manque-t-il de nos jours à hi jeunesse? elle peut, et elle sait; ou du moins, quand die sauroit autant qu'elle peut, elle ne seroit pas plus décisive.

Foibles hommes ! un grand dit de Timaghe, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe; je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit; osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.

De même il prononce dlphicrate qu'il maoque de cœur : vous lui avez vu faire une belle action, i*assurez-vous ; je vous dispense de la raconter , pourvu qu'après ce que vous veaex d'entendre vous vous souveniez encore de la lui avoir vu foire.

Qui sait parler aux rois , c'est peut-être où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe, et elle tombe de l'oreille du prince bien avant danssa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur : il est impossible de la ravoir ; tous les soins que l'oo prend et toute l'adresse dont on use pour Teipiiquer ou pour l'affoiblir servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer davantage : SI ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé , outre que ce malheur n'est pas ordinaire , il y a encore un prompt remède , qui est

' La Brnyâre ayant parlé de la coar en style de Tdatioo, H oomme d'un psyn lointain et inoamui , il y a en quelque «oUiie de la part des éditeurs modernes à écrire en loatm lettre* k nom de rertailles : c'étoit d'un seul mot anéantir tout l'cspiit du passaRp.

DE LA COUR

le nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement ! quel repentir! Y a-lril une règle plus utile contre un «dangereux inconvénient que de parler des au*tres au souverain » de leurs personnes , de leurs ouvrages , de leurs actions , de leurs mœurs , ou de leur conduite , du moins avec Fattention » les précautions et les mesures dont on parle de soi?

Diseurs de bons mots, mauvais caractère : je le dirois , s*il n'avoit été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine ifl£Httante : cela n*a pasété dit, et je l'oaedire.

H y a un ceitain nombre de phrases toutes Eûtes que Ton prend comme dans un magasin t et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans affoction , et qu'elles soient reçues sans reconnoissance , il n'est pas permis avec cela de les omettre, parceque du moins «Des sont l'image de ce qu*il y a au monde de neilleur, qui est Tamitié, et que les hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité , semblent être convenus entre eox de se contenter des apparences.

Avec dnq ou six termes de l'art , et rien de pkn, l'on se donne pour connoisseur en musique, en tableaux , en bâtiments , et en bonne chère : l'on croit avoir plus de [Jaisir qu'un autre à entendre, à voir, et à manger ; Yaa impose i tts semblables, et l'on se trompe soi-même.

La cour n'est jmnais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage du monde, lapoliitene on la fortune , tiennent lieu d'esprit , et suppléent au mérite. Ils savent euti*er et sortir; ikse tirent de la omiversation en ne s'y mêlant point ; ils plaisent à force de se taire, et se rendent importants par un silence longtemps soi»tenu, ou tout au plus par quelques monosylla* bes; ils paient de mines, d'une inflexion de m , d'un geste, et d'un sourire : ils n'ont pas, à je l'ose dire, deux pouces de profondeur ; si vous les enfonces , vous rencontrez le tuf.

Il y a des gens à qui la laveur ariive comme UD accident; ils en sont les premiers surpris et ^Wteniés : ils se reconnoissent enfin , et se (lèvent dignes de leur étoile; et comme si la

stupidité et la fortune étoient deux choses in* compatibles , ou qu'il fût impossible d'être hçi»reux et sot tout à-la-fois, ils se croient de l'esprit, ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent : ajouterai-je qu'ils épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par leurs fadaises ? il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.

Gomment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour les sots? je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper.

C'est avoir fait un grand pas dans la finesse que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement lin.

La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité ; elle flotte entre le vice et la vertu : il n'y a point de rencontre où elle ne puisse, et peut-être où elle ne doive être suppléée par la prudence.

La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de l'une à l'autre le pas est glissant : le mensonge seul en (ait la diflEérence ; si on l'ajoute à la finesse , c'est fourberie.

Avec les gens qui par finesse écoutent tout » et parlent peu , parlez encore moins ; ou si vous parlez beaucoup , dites peu de chose.

Vous dépendez , dans une afifaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes. L'un vous dit : J'y donne les mains, pourvu qu'un tel y condescende; et ce tel y condescend , et ne désire plus que d'être awuiré des intentions de l'autre. Cependant rien n'avance : les mois, les années, s'écoulent inutile* ment. Je m'y perds, dites-vous, et je n'y comprends rien ; il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent , et qu'ils se parlent. Je vous dis, moi, que j'y vois clair, et que j'y comprends tout ; ils se sont parlé.

Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice, et qu'en pai*lant ou en agissant pour soimême on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.

Si l'on ne se prccautionne à la cour contre

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

les piëges qae Ton y tend sans cesse pour foire tOBiber dans le ridicule , l'on est étonné , avec tout son esprit» de se trouver la dupe de plus sots que soi.

n y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.

Êtes*vous en faveur, tout manège est bon ; vous ne laites point de fautes, tous les chemins vous mènent au terme : autrement tout est faute , rien n'est utile , il n'y a point de sentier qui ne vous égare.

Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer : toute autre vie pour lui est languissante.

n faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale : l'on peut cependant en avoir à un certain point que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale, et que l'on ne sauroit s'y assujettir; l'on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins.

Avec on esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes épreuves , et un mérite très accompli, n'appréhendez pas , ô Aristide , de tomber à la cour, ou de perdre la faveur des grands pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous.

Qu'un favori s'observe de fort près ; car, s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire, Vil a le visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil , s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me reconduit un peu plus loin^ je penserai qu'il commence à tomber, et je penserai vrai.

L'homme a bien peu de ressources dans soimême , puisqu'il lui faut une disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain , plus traitaUe , moins fiéroce , plus honnête honmie.

L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs grands-pères, ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux ; ils n'en jouissent pas , ils en abusent.

Straion * est né sous deux étoiles : malheureux , heureux dans le même degré. Sa vie est un roman : non, il lui manque le vraisemblable.

' Ce n'est pas ici on caractère . c'est-è-dire la pdntorc doue espèce d'hommes ; c'est le portrait d'un individu, d'us liomme à part; et cet homme est éridenunent le duc de Lanzon, dont

n n'a point eu d'aventures ; il a eu de haut songes, il en a eu de mauvais ; que disje? od ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fiiit ; rextrème et le médiocre lui sont connus : il a brillé, il a souffert , il a mené une vie commune ; rien ne lui est échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'Q assuroit fort sérieusement qui étoieit en lui ; il a dit de soi , Toi de Cexprit, j'ai dm courage ; et tous ont dit après lui ^ Il a de Taprit, il a du courage. Il a exercé dans l'ooe et l'autre fortune le génie du courtisan , qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mil qu'il n'y en avoit. Le joli , l'aimable , le rare, le merveilleux , l'héroïque , ont été employés à son éloge ; et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler: caractère équivoque,. mêlé, enveloppé ; une énigme, une questioi» presque indécise.

La faveur met l'homme au-dessus de sa égaux ; et sa chute au-dessous.

Celui qui , un beau jour, sait renoncer fermement ou à un grand nom , ou à une grande autorité , ou à une grande fortune , se délivre en un moment de bien des peines , de bien des veilles , et quelquefois de bien des crimes.

Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations ; ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout œ qui se réjouit sur une graœ reçue, ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus , tous auront disparu de dessus h scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres honnnesqui vont jouer dans une même pièce les mêmes rMes : ils s'évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur place; quel fond à faire sur un personnage de ooDDédie !

Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau , le plus spécieux , et le plus orné : qui méprise la cour, après l'avoir vue , méprise le monde.

La ville dégoûte de la province ; la cour dé* trompe de la ville, et guérit de la cour.

Un esprit sain puise à la cour le goût delà soKtude et de la retraite.

la deatfaiée, le caraotèra et l'esprit oflHrenftooa les et réunirent tous les oantralres , que La Bruyère a dans cette peinture.

DES GRANDS

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