CHAPITRE IX
Des grands.
îïition du peuple en faveur des grands ;le , et renlèlement pour leur geste»
, leur ton de voix , et leurs manières, que , s*iis s'avisoient d*étre bons , l*idolatrie.
ïtes ne vicieux , ô Théagène* , je vous vous le devenez par foiblesse pour at intérêt que vous le soyez , qui ont eux de vous corrompre , et qui se ja de pouvoir réussir, souffrez que îprise. Mais si vous êtes sage , temlodeste , civil , généreux , reconnoisrieux, d'un rang d'ailleurs et d'une ï donner des exemples plutôt qu'à les ['autrui , et à faire les règles plutôt cevoir, convenez avec cette sorte de ivre par complaisance leurs dérégleurs vices et leur folie , quand ils aur la déférence qu'ils vous doivent, utes les vertus que vous chérissez :
te, mais utile, très propre à mettre •s en sûreté , à renverser tous leurs t à les jeter dans le parti de continuer ]u'ils sont , et de vous laisser tel que
âge des grands sur les autres hommes Dse par un endroit. Je leur cède leur ire , leurs riches ameublements, leurs urs chevaux, leurs singes, leurs nains, i , et leurs flatteurs ; mais je leur envie ir d'avoir à leur service des gens qui t par le cœur et pai* l'esprit, et qui les uelquefois.
mds se piquent d'ouvrir une allée dans ,, de soutenir des terres par de lonailles, de dorer des plafonds , de faire pouces d'eau , de meubler une oranlais de rendre un cœur content, de une ame de joie , de prévenir d'ex-
de Théagéne est traduit dans les clefs par celui du ur de Vendùtne, Il est certain que ces mots . d'wn rw» naissance à donner des exemptes plutôt qu'à ' d'auirui , s'appiitiuent assez bien à c«; petit-fiis lënri IV. Malheureusemeiil les mots de déréglementa ic folie conviennent encore mieux à la vie plus que î que ce prince et ses familiers menoient au Temple.
trémes besoins ou d'y remédier, leur curiosité ne s'étend point jusque-là.
On demande si , en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines , leurs avantages , on n'y remarqueroit pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal qui établiroit entre elles l'égalité, ou qui feroit du moins que l'une ne seroit guère plus désirable que l'autre. Celui qui est puissant , riche , et à qui il ne manque rien, peut former cette question ; mais il fout que ce soit un homme pauvre qui la décide.
Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des différentes conditions , et qui y demeure jusqu'à ce que la misère l'en ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment la modération ; ceux-là ont le goût de dominer et de commander , et ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur obéir : les grands sont entourés , salués, respectés; les petits entourent, saluent, se prosternent, et tous sont contents.
Il coûte si peu aux grands à ne donner que des pai*oles , et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous ont faites , que c'est modestie à eux de ne pro* mettre pas encore plus largement.
Il est vieux et usé , dit un grand ; il s'est crevé à me suivre : qu'en faire ? Un autre , plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste qu'on ne refuse à ce malheureux que parcequ'il l'a trop méi*ité.
Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philante a du mérite, de l'esprit, de l'agrément , de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maître , et il en est médiocrement considéré ; il ne plait pas, il n'est pas goûté : expliquez-vous; est-ce Philante, ou le grand qu'il seit , que vous condamnez ?
Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.
Qui peut dire pourquoi quelques uns ont le gros lot, ou quelques autres la faveurdes grands? Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas même , dans toute leur vie , l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs ou des personnes illustres ' dans leur
< Louis XIV apprit la mort de Louvois sans en témoigner an-
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
genre , et dont ils ont tii*é le plus de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait foire après la mort de ces hommes uniques , et qui ne se réparent point , est de leur supposer des endroits foibles , dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très exempts : elle assure que Tun , avec toute la capacité et toutes les lumières de Tautre dont il prend la place , n'en a point les défauts ; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de Texcellent par le médiocre.
Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit ; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur ; les {[ens de bien plaignent les uns et les autres qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit sans nulle vertu. Quand je vois, d'une part, auprès des grands , à leur table , et quelquefois dans leur fomiliarité , de ces hommes alertes , empressés, intrigants , aventuriers , esprits dangereux et nuisibles , et que je considère , d'autre part , quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt , ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles ; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée , que grandeur et discernement sont deux choses différentes , et l'amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose.
Liunie aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.
La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions : il faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique.
Quelle est l'incurable maladie de Théophile ^^ elle lui dure depuis plus de trente années : il ne
cun chagrin, quelque utilité qu'il eût tirée du zèle infatigable de ce ministre ; et , s'il eût eu des regrets . ses courtisans se seroicnt sans doute empressés de les adoucir, en lui persuadant qu'il n'avoit pas Tait une si grande perte, et qu'il l'avoit amplement réparée par le chois de son nouveau ministre. C'est à cela probablement que La Bruyùrc fait ici allusion.
I Les cicb désignent Tal^bé de Rotiuette, évêque d'Autun , qui avoit cfTeciivemcnt la manie de vouloir gauvetiter les grands. Ce qui prouve que le personnage peint ici par La Bruyère est un évéque , c'est qu'il est question des dix mille âmes dont il répond à Dieu; et le trait : A peine un grand estrdl débarqua, etc. , s'applique parfaitement à l'évèque d'Autno , qui , à Tarrivée de Jactiues 11 en France , avoit fait les plus grands efforts pour s'insinuer dans la faveur de ce prince.
guérit point : il a voulu , il veut , et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur les esprits : est-ce en lui zèle du prochain? estce habitude? est-ce une excessive opinion do soi-même? Il n'y a point de palais où il ne s insinue ; ce n'est pas au milieu d'une chambre qu'il s'arrête; il passe à une embrasure, ou au (^inet; on attend qu'il ait parlé, et long-temps, et avec action , pour avoir audience , pour être vu. Il entre dans le secret des lamilles; il ^t de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux : il prévient, il s'ofifre, il se lait de fête ; il faut l'admettre. Ce n'est pas assez, pour remplir son temps ou son ambiiioD , que le soin de dix mille âmes dont ii répond à Dieu comme de la sienne propre ; il en a d'un plus haut rang et d'une plus grande disdnctiou, dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute , il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d'intrigue , de médiation , ou de manège : à peine un grand est-il débarqué , qu'il l'empoigne et s'en saisit ; on entend plutôt dire à Théo^ phile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu soupçonnef qu'il pensoit à le gouverner.
Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les Cûi haïr; mais un salut ou un sourire nous les réconcilie.
Il y a des hommes superbes que l'élévatioo de leurs rivaux humilie et apprivoise ; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le salut : mais le temps , qui adoucit toutes choses, ks remet enfin dans leur naturel.
Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur vanité ; de même, les princes loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans en seroient plus vains , s'ils estimoient davantage ceux qui les louent.
Les grands croient être seuls parfaits, n'ad" mettent qu'à peine clans les autres hommes b droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, et s'emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de s fausses préventions : ce qu'il y a jamais eu d<
DES GRANDS
mieux pensé , de mieux dit, de mieux écrit, et peat-étre d'une conduite plus délicate , ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Us ont de grands domaines et une longue suite d*ancôtres : oda ne leur peut être contesté.
Avez-vous de Tesprit, de la grandeur, de l'habileté , du goût , du discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie , qui publient hardiment votre mérite? elles me sont suspectes, et je les récuse. He laisserai-je éblouir par QD air de capacité ou de hauteur qui vous met au dessus de tout ce qui se lait, de ce qui se dit, et de ce qui s*écrit; qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arradier de vous la moindre approbation ? Je conclus (le là, plus naturellement, que vous avez de la faveur, du crédit , et de grandes richesses. Quel moyen de vous définir, Téléphon ? on n'approdie de vous que comme du feu , et dans une certaine distance; et il foudroit vous développer, vous manier, vous confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité , dont vous prenez oonseil , pour qui vous quittez Socrate et ^nV tHe, avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous , Dave enfin , m'est très connu : seroitœ assez pour vous bien connoitre?
D y en a de tels que, s'ils pouvoient connottre leurs subalternes et se connoitre eux-mêmes, ils lorotent honte de primer.
S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-ilbien des gens qui puissent les entendre? S'il n'y a pas assez de bons écrivains , où sont ceux qui lavent lire? De même on s'est toujours plaint du )elit nombre de personnes capables de conseiller es rois, et de les aider dans l'administration de eurs aflaires. Mais s'ils naissent enfin ces homiies habiles et intelligents , s'ils agissent selon eurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, ont-ils estimés, autant qu'ils le méritent? sontb loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font MHjr la patiîe? Us vivent, il suffit : on les cen- Mire s'ils échouent, et on les envie s'ils réussislent. Blâmons le peuple où il scroit ridicule de vouloir l'excuser : son chagrin et sa jalousie, régardés des grands ou des puissants comme inévitables , les ont conduits insensiblement à le compter pour rien , et à négliger ses suffrages
dans toutes leurs entreprises , à s'en foire mémo une règle de politique.
Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas : ils leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune; ou du moins ils leur paroissent tels.
C'est déjà trop d*avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur? Évitons d'avoir rien de commun avec la multitude ; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent : qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir revenir toutes les années ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes : iaisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César, et de Pompée, c'étoient de grands hommes; sous celui de Lucrèce, c'étoit une illustre Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier, et de Tancrède, c'étoient des paladins , et le roman n'a point de héros plus merveilleux; sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux même de Phébus et de Diane : et qui nous empêchera de nous iaire nommer Jupiter, ou Mercure , ou Vénus, ou Adonis?
Pendant que les grands négligent de rien connoitre, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux aflaires publiques, mais à leurs propres affaires ; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un père de famille , et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance ; qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaiLt^^ d'aller chez Thaïs ou chez Phryné, de parler de la meute et de la vieille meule , de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg; des citoyens s'ins-
I BoUeau |»arl6 ftliui des coteaux dam la satire du Repas ridicnle. c Ce nom, dit41 en note, fot donné k trois grands sei- I gneurs tenant table , qui étoicnt parlagés sur resUmc qu'on I deToit bire des Tins drs coteaux qui sont aux. environs de « Reims. »
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truisent du dedans et du dehors d'un royaume , étudient le gouvernement , deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un état, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. IjCs grands qui les dédaignoient les révèrent : heureux s'ils deviennent leurs gendres!
Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paroit content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne sauroit foire aucun mal ; un grand ne veut foire aucun bien, et est capable de grands maux : l'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses : là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse : le peuple n'a guère d'esprit , et les grands n'ont point d'ame : celui-là a un bon fonds , et n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter ? je ne balance pas, je veux être peuple.
Quelque profonds que soient les grands de la cour , et quelque art qu'ils aient pour paroître ce qu'ils ne sont pas , et pour ne point paroître ce qu'ils sont , ils ne peuvent cacher leur malignité , leur extrême pente à rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en peut avoir ; ces beaux talents se découvrent •en eux du premier coup d'œil : admirables sans <]oute pour envelopper une dupe et rendre sot -celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu'ils pourroient tirer d'un homme d'esprit qui sauroit se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes , si le dangereux caractère du courtisan ne l'engageoitpas à une fort grande retenue. Il lui oppose un caractère sérieux, dans lequel il se retranche, et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.
Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité , font que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain , d'un singe, d'un imbécile et d'un mauvais conte : les gens moins heureux ne rient qu'à propos.
Un grand aime la Champagne , abb Brie; il s'enivre de meilleur vin que i'I du peuple, seule différence que la crapui entre les conditions les plus disproportic entre le seigneur et l'estafier.
II semble d'abord qu'il entre dans les des princes un peu de celui d'incommo autres : mais non , les princes ressemble hommes ; ils songent à eux-mêmes , suive goût, leurs passions, leur commodité : < naturel.
Il semble que la première règle de:
pagnies , des gens en place , ou des pui est de donner, à cenx qui dépendent d'eu le besoin de leurs affoires, toutes les tn qu'ils en peuvent craindre.
Si un grand a quelque dej^ré de bonh< les autres hommes , je ne devine pas lec] ce n'est peut-être de se trouver souvent pouvoir et dans l'occasion de foire plais si ellenait, cette conjoncture, il semb doive s'en servir : si c'est en foveur d'un I de bien , il doit appréhender qu'elle échappe. Hais , comme c'est en une chos il doit prévenir la sollicitation , et n'être pour être remercié ; et, si elle est fodh doit pas même la lui foire valoir : s'il la fuse, je les plains tous deux.
Il y a des hommes nés inaccessibles sont précisément ceux de qui les autres < soin, de qui ils dépendent : ils ne sont que sur un pied ; mobiles comme le merc pirouettent, ils gesticulent, ils crient, il tent ; semblables à ces figures de cari servent de montre à une fête publique , tent feu et flamme, tonnent et foudroie n'en approche pas , jusqu'à ce que , v< s'éteindre, ils tombent , et par leur chi viennent traitables, mais inutiles.
Le suisse , le valet de chambi^e , Thoi livrée , s'ils n'ont plus d'esprit que ne po condition , ne jugent plus d'eux-mêmes | première bassesse, mais par l'élévatio fortune des gens qu'ils servent , et mette ceux qui entrent par leur porte et monte escalier indifféremment au-dessous d'eu leurs maîtres : tant il est vrai qu'on € tiné à souffrir des {jiands et de ce qui l partient !
DES GRANDS
mme en place doit aimer son prince, le , ses enfants , et après eux les gens : il les doit adopter ; il doit s'en fournir, amais manquer. Il ne sauroit payer, je )s de trop de pensions et de bienfaits, trop de familiarité et de caresses , les et les services qu'il en tire, même sans ' : quels petits bruits ne dissipent-ils elles histoires ne réduisent-ils pas à la à la fiction ! ne savent-ils pas justifier rais succès par les bonnes intentions, la bonté d*un dessein et la justesse des par le bonheur des événements, s'élere la malignité et l'envie pour accorder nnes entreprises de meilleurs motifs, les explications favorables à des appaui étoient mauvaises , détourner les petits, ne montrer que les vertus, et les lans leur jour, semer en mille occasions et des détails qui soient avantageux, et le ris et la moquerie contre ceux qui t en douter, ou avancer des faits con- Je sais que les grands ont pour maxime r parler et de continuer d*agir ; mais issi qu'il leur arrive, en plusieurs renque laisser dire les empêche de faire.
' le mérite, et, quand il est une fois le bien traiter : deux grandes démartire tout de suite, et dont la plupart des ont fort incapables, grand , tu es puissant ; ce n'est pas lis que je t'estime, afin que je sois triste échu de tes bonnes grâces , ou de n'aies acquérir.
dîtes d'un grand ou d'un homme en 'il est prévenant , officieux ; qu'il aime laisir : et vous le confirmez par un long ce qu'il a fait en une affaire où il a su $ preni^ intérêt. Je vous entends ; on vous au-devant de la sollicitation , vous crédit, vous êtes connu du ministre, s bien avec les puissances : desiriez- ) je susse autre chose ?
u'un vous dit : « Je me plains d'un tel ; lier depuis son élévation , il me dédaiil ne me connoît plus. — Je n'ai pas noi , lui répondez-vous , sujet de m'en re : au contraire, je m'en loue fort ; et »emble même qu'il est assez civil. > Je
crois encore vous entendre ; vous voulez qu'on sache qu* un honune en place a de l'attention pour vous , et qu'il vous démêle dans l'antichambre entre mille honnêtes gens de qui il détourue ses yeux , de peur de tomber dans l'inconvénient de leur rendre leur salut ou de leur sourire.
Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand , phrase délicate dans son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même en disant d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous faire.
On loue les gi*ands pour marquer qu'on les voit de près , rarement par estime ou par gratitude : on ne connoît pas souvent ceux que l'on loue. La vanité ou la légèreté l'emporte quelquefois sur le ressentiment : on est mal content d'eux , et on les loue.
S'il est périlleux de tremper dans une afïaire suspecte , il l'est encore davantage de s'y trouver complice d'un grand : il s'en tire , et vous laisse payer doublement, pour lui et pour vous.
Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance , si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut récompenser y a mis du sien ; et il n'a pas trop de toute sa puissance pour le punir, s*il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu.
La noblesse expose sa vie pour le salut de l'état , et pour la gloire du souverain ; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger les peuples : voila de part et d'autre des fonctions bien sublimes et d'une merveilleuse utilité. Les hommes ne sont guère capables de plus grandes choses ; et je ne sais d'où la robe et l'épée ont puisé de quoi se mépriser rédproquement.
S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagement , qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'i^ soit connu ; il meurt obscur et dans la foule : il vivoit de même à la vérité , mais il vivoit ; et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avecc le
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peuple , et expose aux yeux des hommes , à leur censure et à leurs éloges , sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s il ne les portoit pas à la vertu ; et cette disposition de cœur et d'esprit , qui passe des aïeux par les pères dans leurs descendants, est cette bravoure si fomilièrc aux personnes nobles , et peut-être la noblesse même.
Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite ; mettez-moi à la tête d'une armée dont j*aie à répondre à toute l'Europe, je suis Achille.
Les princes, sans autre science ni autre règle, ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient, et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulu, de RAcmB et de Le Brun est condamné.
Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de précaution , lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer aucun des égards dus à leur naissance qu'à confondre les personnes et les traiter indifféi^emmcnt et sans distinction des conditions et des titres. Ils ont une fierté naturelle qu'ils retrouvent dans les occasions ; il ne leur faut de leçons que pour la régler, que pour leur inspirer la bonté, l'honnêteté, et l'esprit de discernement.
C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû , et que tout le monde lui cède. Il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui , de prendre dans une assemblée une dernière plaœ, afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en dter. La modestie est d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase ; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure.
Aristarque * se transporte dans la place avec un héraut et un trompette ; celui-ci conmience ,
' Ce trait , dit-on , appartient au premier président de Hariay, qai . ayant reçu un legs de vingt-cinq mille livres, se transporta tout exprès de sa terre à Fontainebleau , pour y faire donation tic ccttt' somme aux pauvres m présence de toute la cour.
toute la multitude accourt et se rassemU Écoutez, peuple, dit le héraut; soyez atteoti silence , silence : Aristarque, que vous voyez pi seni, dûU faire denuùn une bonne action. Je ( rai plus simplement et sans figure : Quelqu'i iait bien ; veut-il faire mieux? que je ne sacl pas qu'il fait bien , ou que je ne le soupçom pas du moins de me l'avoir appris.
Les meilleures actions s'altèrent et s'afFoiUi sent par la manière dont on les fait , et laissa mêmedouterdes intentions. Celui qui protègeo qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qii blâme le vice à cause du vice , agit simplement naturellement , sans aucun tour, sans nulle sin gularité , sans faste , sans affectation : il n'osi point de réponses graves et sentencieuses, e& core moins de traits piquants et satiriques;» n'est jamais une scène qu'il joue pour le public, c'est un bon exemple qu'il donne et lu devoir dont il s'acquitte ; il ne fournit rien ain visite»des femmes , ni au cabinet % ni aux nouvellistes ; il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le bien^qu'il vieni de faire est un peu moins su , à la vérité; maê il a fait ce bien : que voudroit-il davautage?
Les grands ne doivent point aimer les premiers temps ; ils ne leur sont point favorables: il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille : il D*y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté.
Théognis est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une femme : il n'est pas hors de sa maison qu'il a déjà ajusté ses yeux et son visage, afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public, qu'il y paroisse tout concerté , que ceux qui passent le trouvent déjà gracieux et leur souriant , et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles , il se tourne à droite où il y a un grand monde , et à gauche où il n'y a personne ; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse on homme qu'il trouve sous sa main ; il lui presse la tête contre sa poitrine : il demande ensuite qui est celui qu'il a embrassé. Quelqu'un a be soin de lui dans une affaire qui est facile, il >^
> Rendez-vous à ParL* de quelques honnêtes |i;cns pour la conversation. {La Bruyère. )
DES GRANDS
ver» lui fiiit sa prière : Thëognis Fëcoute ilement ; il est ravi de lui être bon à quelose , ilie conjure de faire naître des oc- \ de lui rendre service ; et , comme celui* ite sur son affaire , il lui dit qu'il ne la >int; il lepriede se mettre ^ sa (dace , fait juge : te client sort reconduit, caconfus 9 presque content d'être refusé, t avoir une très mauvaise opmion des 3S y et néanmoins les bien coniiottre, que re dans un grand poste leur imposer par resses étudiées , par de longs et stériles ssements.
tphUe nes'entretient pasavec les gens qu'il tre dans les salles ou dans les cours : si croit sa gravité et l'élévation de sa voix» )çoit, leur donne audience, les congédie* s termes tout à-Ia-fois civils et hautains, «nételé impérieuse et qu'il emploie sans lement : il a une fausse grandeur qui l'a- , et qui embarrasse fort ceux qui sont ses et qui ne veulent pas le mépriser.
Pampliile est plein de lui-même, ne se »a$ de vue , ne sort point d^ l'idée de sa ïur „ de ses alliances , de sa charge , de sa i : il ramasse, pour ainsi dire , toutes ses , s'en envdoppe pour se faire valoir , il Fou ordre, mon cordon bteu; il Tétale, ou che par ostentation : un Pampbile, en un ^eut être grand ; il croit l'être , il ne l'est 1 est d'après un grand. Si quelquefois il à un homme du dernier ordre, à un homme it, il choisit son temps si juste qu'il n'est pris sur le fait : aussi la rougeur lui monelle au visage s'il étoit malheureusement s dans la moindre familiarité avec quelqui n'est ni opulent, ni puissant, ni ami linistre, ni son allié, ni son domestique, évère et inexorable à qui n'a point encore fortune : il vous aperçoit un jour dans lierie , et il vous fuit ; et le lendemain s'il rouve en un endroit moins public, ou, public, en la compagnie d'un grand, il courage, il vient à vous, et il vous dit : ne faisiez pas hier semblani de nous voir. l il vous quitte brusquement pour joindre gneur ou un premier commis ; et tantôt, trouve avec vous en conversation , il vous et vous les enlève. Vous l'abordez une au-
tre fois » et il ne s'arrête pas; H se feit suivre, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre; gens nourris dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels ; vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris.
On ne tarit point sur les Pamphiles : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres , pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que delà vertu , muets et embarrassés avec les savants ; vifs , hardis , et décisifs , avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier ; ib savent l'histoire avec les femmes ; ils sont poètes avec un docteur, et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de principes, encore moins : ils vivent à l'aventure , poussés et entraînés par le vent de la faveur, et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux , qui leur soit propre : ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin ; et celui à qui ils ont recours n'est guère un homme sage> ou habile, ou vertueux; c'est un homme à la mode.
Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie stérile , ou une haine impuissante qui ne nous venge point de leur splendeur et de leur élévation, et qui ne fait qu'ajouter à notre propre misère le poids insupportable du bonheur d'antrui : que faire contre une maladie de l'ame si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu , et de moins encore , s'il est possible ; sachons perdre dans l'occasion; la recette est infaillible, et je consens à l'éprouver : j'évite par -là d'apprivoiser un suisse, ou de fléchir un commis ; d'être repoussé à une porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour; de languir dans sa salle d'audience , de lui demander en tremblant et en balbutiant une chose juste ; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune prière, je ne lui en fais pas ; nous sommes égaux , si ce n'est peut-être qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.
Si les grands ont les occasions de nous faire
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mêlent , que le combat ne soit pas sanglant» et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place, 11 va même souvent jusqu'à oublier sea intérêts les plus chers , le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement , et par le goût de la nouveauté ou des choses extraor» dinaires. Quelques uns consentiroient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Gorbie , à voir tendre des chaînes , et faire des barricades» pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle.
Dénwphilej à madroite, se himente et s'écrie : Tout est perdu, c'est fait de l'état; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Gomment résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyen , je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y succomberoit. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes : je sais bien ce que je dis , je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier Le Daim et de Jacques Cœur * : c'étoient là des hommes, dit-il , c'étoient des ministres. II débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourroit feindre : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade, et taillé en pièces; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion , et ont passé par le fil de l'épée. Et, si vous lui dites que ce bruit est feux, et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute pas : il ajoute qu'un tel général a été tué ; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure , et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, letat; il se plaint luimême : il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dît que la cavalerie allemande est invincible : il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'empereur. Si l'on attaque cette place, continue-t-il , on lèvera le siège, ou l'on demeurera
> Olivier Le Daim , fib d'an paysan de Flandre, d'abord barbier de Louis XI , et ensuite son principal ministre , pendu en 1484, an commencement du règne de Charles vm. — Jacques Cœur, riche et fameux commerçant , devint trésorier de l'épargne de Charles VII , à qui il rendit les plus grands services, et qui, après l'avoir comblé d*honneun, finit par te sacrifier A une cabale d« cour.
sur la défensive sans livrer de combat; ou, si on le livre, on le doit perdre; et, si on le perd, voilà l'ennemi sur la frontière. Et, comme Démophile le fait vder, le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi des villes , et crier à l'alarme ; il songe à son him et à ses terres : où conduira-t-il son argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera-t-il ? en Suisse, ou à Venise!
Mais à ma gauche Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes; il n'en rabattroit pas une seule bri{;ade : il a h liste des escadrons et des bataillons, des gêné raux et des officiers ; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; il réserve un certain nombre pour les Alpes , un peu moins pour les Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Ilcoih noit les marches de ces armées , il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas ; vous diriei qu'il aitroreÛle du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit demeuré sur la place quelques neuf à dix mille hommes des leurs , il en compte jusqu'à trente mille , ni plus ni moins ; car ces nombres sont toujours fixes et certains , comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le malin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même ce jour^là il ne dine point ; et , s'il soupe, c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très forte, très régulière, pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un grand courage, il dit que la ville a des endroits foibles et mal fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience, et quelle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleme, et après avoir respiré un peu : Voilà , s'écrie4-il, une grande nouvelle ; ils sont défaits, et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il , un grand massacre, et il faïut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. Il s'assit', il souffle après avoir débité sa nou-
< // s'oisH . pour il s'atsiêd, C'eat eo que portent lonta lo
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^elle , à laquelle il ne manque qu'une circon»lanoe, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu Je bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince ■énonce à la ligue, et quitte ses confédérés; |u'un autre se dispose à prendre le même parti : I croit fermement avec la populace qu'un troijème est mort, il nomme le lieu ou il est enterré; ^ , quand on est détrompé aux halles et aux aubourgs» il parie encore pour l'affirmative. 1 sait, par une voie indubitable, que T. K. L.^ ait de grands progrès contre l'empereur ; que e grand-seigneur arme pumamment, ne veut loint de paix , et que son visir va se montrer me autre fois aux portes de Vienne : il frappe les mains, et il tressaille sur cet événement, lont il ne doute plus. La triple alliance chez lui st un Cerbère, et les ennemis autant de monstres
assommer. Il ne parle que de lauriers , que de fidmes , que de triomphes , et que de trophées. 1 dit dans le discours familier : Notre auguste \êroSj noire grand potentat: notre invincible wnarque. Réduisez-le, si vous pouvez, à dire implement : Le roi a beaucoup (t ennemis; iU tmt puissants, ils sont unis, ils sont aigris : il les
vaincus ; j'espère toujours qu'il les pourra vainre. Ce style, trop ferme et trop décisif pour hémophile, n'est pour Basilide ni assez pomleux, ni assez exagéré : il a bi^ d'autres ^pressions en tète ; il travaille aux inscriptions les arcs et des pyramides qui doivent orner la îlle capitale un jour d'entrée ; et dès qu'il enend dire que les armées sont en présence , ou [u'une place est investie, il foit déplier sa robe i la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête oor la cérémonie de la cathédrale.
Il faut que le capital d'une affaire qui assemle dans une ville les plénipotentiaires ou les genls des couronnes et des républiques soit 'une longue et extraordinaire discussion , si le leur coûte plus de temps , je ne dis pas que is seuls préliminaires , mais que le simple réglelent des rangs , des préséances , et des autres ïréimmies.
liions donnéet par La Bruyère; et ce qui fait croire qtie oe est point une faute d'impression, mais uoe manière d'écrir« rticulière à l'auteur, c'est qu'on retrouve le même solécisme mt le caractère du Distrait
' Tékéli. noble hongrois, qui leva l'étendard delà rérolte ntre l'enipereur, unit ses armes à celles du croissant , fit trem- ■r floo nuitre dans Vienne, et mourut r^ifresque oublié, en 09» près de Coostantinople.
Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon , est un protée : semblable quelquefois à un joueur habile , il ne montre ni humeur, ni complexion , soit pour ne point donner lieu aux conjectures , ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par foiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a , et aux besoins ou il se trouve , et paroltre tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance , ou dans une grande foiblesse, qu'il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup obtenir ; ou il est facile , pom* fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est profond et dissimulé , pour cacher une vérité en l'annonçant , parcequ'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue ; ou il est franc et ouvert, afin que, lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su , l'on croie néanmoins qu'on « n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même , ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres , pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres , qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est échappée par une autre qu'il aura faiier; ou il est froid et taciturne, pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter long-temps , pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour i^re des promesses ou des menaces qui portent un grand coup, et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier, pour, en découvrant les oppositions , les contradictions , les brigues, et les cabales des ministres étrangers sur les p!*opositions qu^il aura avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique : et, dans une autre rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être précis, pour connoltre parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fonds pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels ; il sait encore mieux parler ambigument, d'une ma-
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nière enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu'il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup. 11 demande beaucoup pour avoir peu, et l'awir plus sûrement. 11 exige d'abord de petites choses, qu'il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien , et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important , s'il l'empêche d'en gagner plusieurs autres de moindre conséquence , mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. Il demande trop pour êti'c refusé , mais dans le dessein de se foire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien qui lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer : aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande , et de faire convenir, s'il se peut , des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affoiblir celles qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance , également appliqué à foire sonner haut et à giossir dans l'idée des auii*es le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il foit de fausses offres , mais extraordinaires , qui donnent de la défiance , et obligent de rejeter ce que l'on aœepteroit inutilement ; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes , et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore plus qu'il ne doit donner. Il se fait long-temps prier, presser, importuner, sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances, etôler la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou, s'il se laisse fléchir jusqu'à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son utilité et ra\^ncement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d'alliances , que de tranquillité publique , que d'intérêt public ; et en effet il ne songe qu'aux siens , c'est-îWlire à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques uns qui étoicnt (contraires les uns aux autres , et tantôt il divise quelques autres qui étoient unis; il intimide les forts et les puissants, il encourage les foibles ;
il unit d*abord d'intérêt plusieurs foibles cootre un plus puissant, pour rendre la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la foire pencher, et il leur vend cher sa protection rt son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui 0 traite ; et par un adroit manège , par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine focililé, qui ne choque point leur commission, ni les intentions de leurs maîtres : il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune : il s'attire par-là des propositions qui lui découvrent les Mies des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds, et leur dernière ressource ; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est leconlraire, H crie plus haut , et jette ceux qui perdent sur la justification et la défensive. II a son foit digéré parla cour, toutes ses démarches sont mesxh rées , les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites, et il agit néanmoins dans les points difficiles, et dans les articles contestés, comme s'il se relàchoit de lui-même sur-le-champ, rt comme par un esprit d'accommodement : il ose même|)romettre ù l'assemblée qu'il fera goûter la proposition , et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d'ailleurs de pouvoirs particuliers , qu'il ne découvre jamais qu'à l'extrémité , et dans les moments oii il lui seroit pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend sur-tout par ses intrigues au solide et à l'essentiel , toujours près de leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. H a du flegme , il s'arme de courage et de patience , il ne se lasse point , il fatigue les autres, et les pousse jusqu'au découragement : il se précautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les défiances , contre les difficultés et les obstacles , persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point où on les souhaite. Il \a jusqu*à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée ; et, si au contraire il a
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; ordres précis de foire les derniers efForts iria rompre, il croit devoir, pour y réussir, presser la continuation et la fin. S*il survient grand événement , il se roidit ou il se relâche >n qu*il lui est udle ou préjudiciable ; et si , * une grande prudence , il sait le prévoir, il isse et il temporise selon que Tétat pour qui ravaiUe en doit craindre ou espérer ; et il ;le sur ses besoins ses conditions. 11 prend iseil du temps, du lieu, des occasions, de puissance ou de sa foiblesse , du génie des jons avec qui il traite , du tempérament et du actère des personnes avec qui il négocie. utes ses vues, toutes ses maximes, tous les finements de sa politique, tendent à une seule , qui est de n être point trompé , et de tromr les autres.
Le caractère des François demande du séux dans le souverain.
L'un des malheurs du prince est d*étre souut trop plein de son secret, par le péril qu'il
I à le répandre : son bonheur est de rencon- ;r une personne sûre qui Fen décharge.
II ne manque rien à un roi que les douceurs me vie privée : il ne peut être consolé d*une grande perte que par le charme de Tamitié, par la fidélité de ses amis.
Le plaisir d'un roi qui mérite de Tétre est de tre moins quelquefois, de sortir du théâtre, t quitter le bas de saye' et les brodequins, et jouer avec une personne de confiance un rôle lis familier.
Rien ne fait plus d'honneur au prince que la CNlestie de son favori.
Le fovori n'a point de suhe; il est sansengament et sans liaisons. Il peut être entouré de rents et de créatures; mais il n'y tient pas : 3st détaché de tout, et comme isolé.
Je ne doute point qu'un favori , s'il a quelque *ce et quelque élévation , ne se trouve souut confus et déconcerté des bassesses , des tttessesde la flalterie, des soins superflus et » attentions frivoles de ceux qui le courent, i le suivent, et qui s'attachent à lui comme
Le bas de taye est la partie inférieure du saye, habilleit romain appelé en latin sagum, Gc bas de saye est ce Hi Dommoit, sur nos théâtres. tonneUt , espèce de tablier lé. enlé et circulaire, dont s'alTubloient les acteurs traies dans 1rs iiiéces romaiofs ou grecques.
ses viles créatures, et qu'il ne se dédommage dans le parliculier d'une si grande servitude, par les ris et la moquerie.
Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez -vous de le dire? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se ])erdent, les richesses se dissipent, et le mérite dégénère. Vous avez des enfants , il est vrai, dijjnes de vous; j'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune : mais qui peut vous en promettre autantde vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez, celle unique fois, de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous dédaignez; ils ont des aïeux, à qui , tout grands que vous êles , vous ne faites que succéder. Ajez de la venu et de Thunianité ; et si vous me dites. Qu'aurons-nous de plus? je vous répondrai. De l'humanité et de la vertu : maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité, vous êtes sikrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où ils éloient construits, l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples ; ils considéreront avidement vos portraits et vos médailles ; ils diront: Cet hommes dont vous regardez la peinture, a parlé à son maître avec force et avec liberlé, ei a plus- craint de lui nuire que de lui déplaire ; il lui a permis d'être bon et bienfaisant , de dire de ses villes, ma bonne ville, et de son peuple, nion peuple. Cet autre dont vous voyez 1 image', et en {|ui l'on remarque une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux , augmente d'année .^i autre de réputation; les plus grands politiques souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands : ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités, n'ont pu l'en détourner; il a eu du temps de reste, pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes^, l'extinction de l'hérésie.
' Le cardinal Gror!;cs d'Amboise.
> Le cardinal de Richelieu.
) Louis XIV.
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Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait été tendu aux grands par leurs gens d'affaires , et aux rois par leurs ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir : excellent conseil, maxime utile, fructueuse, une raine d'or, un Pérou , du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à leurs maîtres !
C'est un extrême bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa oonfianceetchoisit pour le ministère ceux mêmes qu'ils auroient voulu donner, s'ils en avoient été les maîtres.
La science des détails ou une diligente attention aux moindres besoins de la république est une partie essentielle au bon gouvernement, trop négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois ou par les ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en effet au bien des peuples, et à la douceur de leurs jours, que le prince place les bornes de son empire au-delà des terres de ses ennemis , qu'il fasse de leurs souverainetés des provinces de son royaume , qu'il leur soit également supérieur par les sièges et par les batailles, et qu'ils ne soient devant lui en sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts bastions, que les nations s'appellent les unes les autres , se liguent ensemble pour se défendre et pour l'arrêter, qu'elles se liguent en vain , qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours, que leurs dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils soutenir ou accroître ses destinées, se mettre en campagne , s'emparer de redoutables forteresses, et conquérir de nouveaux états, commander de vieux et expérimentés capitaines, moins par leur rang et leur naissance que par leur génie et leur sagesse, suivre les traces augustes de leur victorieux père , imiter sa bonté , sa docilité , son équité , sa vigilance , son intrépidité? Que me serviroit , en un mot, comme à tout le peuple, que le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens , que ma patrie fût puissante et formidable , si » triste et inquiet , j'y vivois dans l'oppression ou dans l'indigence; si, à couvert des courses de l'ennemi, je me trouvois exposé
dans les places ou dans les rues d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dans d'épaisses forêts que dans ses carrefours; si la sûreté, l'ordre, et la propreté, ne rradoîent pas le séjour des villes si délicieux, et n'y avoient pas amené, avec l'abondance, la douceur de b société ; si , foible et seul de mon parti , j'avois à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand , et si l'on avoit moins pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je n'avoîs pas soi» ma main autant de maîtres et d'excellents maîtres pour élever mes enfants dans les sdeoces ou dans les arts qui feront un jour leur établissement; si, par la facilité du commerce, il m'étoit moins ordinaire de m'habiller de bonnesétofles, et de me nourrir de viandes saines , et de les acheter peu ; si enfin , par les soins du prince Je n'élois pas aussi content de ma fortune qu'il doit lui-même par ses vertus l'être de la sienne?
Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnoie àoat il achète ooe place ou une victoire : s'il fait qu'il lui en coûte moins , s'il épargne les hommes, il ressembler celui qui marchande, et qui connoit mieux qu'un autre le prix de l'argent.
Tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'état avec ceux du prince.
Nommer un roi père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom, ou faire sa définition.
II y a un commerce ou un retour de devoir du souverain à ses sujets, et de ceux-ci au souverain : quels sont les plus assujettissants et les plus pénibles? je ne le déciderai pas : il s*agit déjuger, d'un côté, entre les étroits engagements du respect, des secours , des services, de l'obéissance, de la dépendance ; et, d'un autre, les obligations indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes , par leurs crimes, deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire : ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets , sans égard, sans compte ni discussion , c'est le langage de la flatterie , c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie.
DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE
ÙÙÙ
Quand vous voyez quelquefois un nombreux roupeau qui » répandu sur une colline vers le écUn d'un beau jour, paît tranquillement le liym et le serpolet, ou qui broute dans une rairie une herbe menue et tendre qui a échappé la faux du moissonneur, le berger soi(];neux t attentif est debout auprès de ses brebis; il le les perd pas de vue , il les suit , il les conduit , 1 les change de pâturages : si elles se disperieot, il les rassemble ; si un loup avide paroit , 1 lâche son chien qui le met en fuite; il les nourrit, il les défend; Taurore le trouve déjà en plaine campagne , d*oii il ne se retire qu'avec le soleil : quels soins! quelle vigilance! quelle serliuide! quelle condition vous paroit la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau ? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne , s*il est bon prince.
Le faste et le luxe dans un souverain c'est le berger habillé d*or et de pierreries, la houlette (l'or en ses mains; son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie : que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups?
Quelle heureuse place que celle qui fournit <hos tous les instants l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes ! quel dangereux poste que celui qui expose à tous moments un homme à nuire à un million d' hommes !
Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus naturelle, plus flatteuse, et plus sensible, que de connoitre qu'ils sont aimés; et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le cœur de leurs peuples?
n y a peu de règles générales et de mesures certaines pour bien gouverner : l'on suit le iemps et les conjonctures, et cela roule sur la onidence et sur les vues de ceux qui régnent : mssi le chef-d'œuvre de l'esprit c'est le parfait [oavemement ; et ce ne seroit peut-être pas une liose possible, si les peuples, par l'habitude il ils sont de la dépendance et de la soiunision, ne faisoient la moitié de l'ouvrage. Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les remières places n'ont que des devoirs faciles , : que l'on remplit sans nulle peine : tout coule ? source; l'autorité et le génie du prince leur
aplanissent les chemins , leur épai^ent les difficultés , et font tout prospérer au-delà de leur attente : ils ont le mérite de subalternes.
Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule famille , si c'est assez d'avoir à répondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui de tout un royaume ! Un souverain est-il payé de ses peines par le plaisir que semble donner une puissance absolue , par toutes les prosternations des courtisans? Je songe aux pénibles, douteux et dangereux chemins qu'il est quel-* quefois obligé de suivre pour arriver ù la tranquillité publique; je repasse les moyens extrêmes, mais nécessaires, dont il use souvent pour une bonne fin : je sais qu'il doit répondi'e à Dieu même de la félicité de ses peuples, que le bien et le mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas ; et je me dis à moimême, Youdrois-je régner? Un homme un peu heureux dans une condition privée devroit-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas beaucoup pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire , de supporter d'être né roi ?
Que de dons du Ciel * ne faut-il pas pour bien régner! une naissance auguste, un air d empire et d'autorité , un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans le courtisan ; une parfaite égalité d'humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches, ne point céder à la colère , et être toujours obéi ; l'esprit facile » insinuant; le cœur ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond , et ainsi très propre à se faire des amis, des créatures et des alh'és; êti*e secret toutefois , profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets : du sérieux et de la gravité dans le public; de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils; une manière de faire des grâces qui est conune un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie ; le discernement des esprits, des talents, et des oom* plexions, pour la distribution des postes et des. emplois; le choix des généraux et des minis* très : un jugement ferme, solide, décisif dans
• Portrait de Louis XIT.
LES CARACTERES
les affaires, qui foit que Ton connoit le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d*équitëqui fait qu'on le suit jusqu'à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des ennemis; une mémoire heureuse et très présente qui rappelle les besoins des sujets, leurs \îsages, leurs noms , leurs requêtes ; une vaste capacité qui s'étende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d'état, aux vues de la politique, au reculement des frontières par la conquête de nouvelles pro>inces , et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi se renfermer au -dedans, et comme dans les détails de tout un royaume; qui en bannisse un culte faux , suspect , et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y régnent; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étoient remplies d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police , plus d'éclat et plus de majesté par des édifices somptueux : punir sévèrement les \îces scandaleux; donner, par son autorité et par son exemple , du crédit à la piété et à la vertu ; protéger l'Égh'se, ses ministres, ses droits, ses libertés; ménager ses peuples comme ses enfonts; être toujours occu{3é de la pensée de les soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils se lèvent sur les provinces sans les appauvrir : de grands talents pour la guerre; être vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses , les commander en personne , être froid dans le péril , ne ménager sa vie que pour le bien de son état , aimer le bien de son état et sa gloire plus que sa vie : une puissance très absolue , qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à Tintrigue, et à la cabale; qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, et sous laquelle tous plient également : une étendue de connoissances qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par lui-même, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui , que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres : une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire, qui sait faire la paix, qui sait la rompis, qui
DE LA BRUYÈRE
sait quelquefois, et selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles a une Misteambhion, et sait jusqu'où l'on doit conquérir : au milieu d'ennemis couverts ou déclarés se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles ; cultiver les arts et les sciences , foiiner et exécuter des projets d'édifices surprenants : un génie enfin supérieur et puissant qui se fait aimer et ré>^rer des siens, craindre des étrangers ; qui fait d'une cour, et même de tout un royaume, comme une seule famille unie parfaitement sous un même chef, dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces admirables vertus me semblent renfermées dans l'idée du souverain. 11 est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet; il faut que trop de choses concourent à-la-fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le tempérament; et il me paroit qu'un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de Grand.