‹ Moralistes françoisChapitre 133 sur 309 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De quelques usages.

Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles.

Il y en a de tels, que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étoient nobles *.

* Vétérans. {La Bruyéi-e."^

DE QUELQUES USAGES

Quelques autres se couchent roturiers et se èvent nobles '.

Combien de nobles dont le père et les aines ont roturiers !

Tel abandonne son père qui est connu , et ont on cite le greffe ou la boutique, pour se etrancher sur son aïeul , qui, mort depuis long- ?mps, est inconnu et hors de prise. Il montre nsuite un gros revenu , une grande charge , de lelies alliances; et, pour être noble, il ne lui oanque que des titres.

Réhabilitations , mot en usage dans les tribulaux, qui a lait vieillir et rendu gothique celui le lettres de noblesse , autrefois si fi*ançois et i usité. Se £aûre réhabiliter suppose qu*un lomme devenu riche, originairement est noble, [u*il est d'une nécessité plus que morale qu'il le oit ; qu'à la vérité son père a pu déroger ou ar la charrue , ou par la houe , ou par la malle , lu par les livrées; mais qu'il ne s'agit pour lui |ue de rentrer dans les premiers droits do ses ncétres, et de continuer les armes de sa maion, les mêmes pourtant qu'il a fabriquées , et Dut autres que «elles de sa vaisselle d'étain ; [u'en un mot les lettres de noblesse ne lui coniennent plus , qu'elles n'honorent que le rotuier , c'est-à-<lire celui qui cherche encore le s&ret de devenir riche»

Un homme du peuple, à force d*assurer qu'il

vu un prodige, se persuade faussement qu'il

vu un prodige. Celui qui continue de cacher on âge pense enfin lui*méme être aussi jeune u'il veut le foire croire aux autres. De même i roturier qui dit par habitude qu'il tire son rîgine de quelque ancien baron , ou de quelue châtelain , dont il est vrai qu'il ne descend as 9 a le plaisir de croire qu'il en descend.

Quelle est la roture un peu heureuse et étalie à qui il manque des armes , et dans ces rmes une pièce honorable, des suppôts, un imier, unedevise, et peut-être le cri de guerre? Kest devenue la distinction des casques et des leoiimes? Le nom et l'usage en sont abolis; il le s'agit plus de les porter de front ou de côté , raverts ou fermés, et ceux-ci de tant ou de ant de grilles : on n'aime pas les minuties, on passe droit aux couronnes, cela est plus simple ,

' Vétérans, (ta Bruyère.)

on s'en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis , trop satisfaits de la comtale : quelques uns même ne vont pas la cherdier fort loin , et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.

Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage, et qu'on appelle château , pour être cru noble sur sa parole.

Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. Un grand seigneur affecte la principauté , et il use de tant de précautions qu'à force de beaux noms , de disputes sur le rang et les préséances , de nouvelles armes , et d'une généalogie que d'HoziEa ne lui a pas faite, il devient enfin un petit prince.

Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands, qui, de leur paît, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve chargée , et préfèrent à cette servitude une vie plus libre et plus commode : ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie : tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconvénient !

Certaines gens portent trois noms , de peur d'en manquer; ils en ont pour la campagne et pour la ville , pour les lieux de leurs services ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe qu'ils anoblissent par des particules, dès que leur fortune devient meilleure. Celuici , par la suppression d'une syllabe , fût de son nom obscur un nom illustre : celui-là, par le changement d'une lettre en une autre, se travestit, et de Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourroient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux , où ils n'ont qu'à perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent , avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Ita^

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

liens, comme si h roture n'étoit pas de tout pays ; alongent leurs noms françoîs d'une ler^ minaison étrangère , et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin.

Le besoin d'argent a réconcilie la noblesse avec la roture , et a foit évanouir la preuve des quatre quartiers.

A combien d'enfonts seroit utile la loi qui décidcroit que c'est le ventre qui anoblit! mais à combien cTauti'es seroit-elle contraire !

Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité , et par l'autre âu simple peuple.

Il n'y a rien à peitlre à être noble : francbiâes, immunités, exemptions, privilèges; que maiH que-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires' se sont faits nobles? Ils ne sont pas si vains : c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la communauté.

Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare, et que personne un jour n'en soit surpris : s*il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins , si je fiaiis enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de La Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Codefroy DE Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe.

Si la ndblesse est vertu , elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et, si die n'est pas vertu , c'est peu de chose.

H y a des dioses qui, ramenées à ieursprîncipes et ii leur première institution , sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en effet que certains abbés à qui il ne manque rien de l'arjustement , de la mollesse^ et de la vanhé des sexes et des conditions ; qui entrent auprès des femmes en concurrence avec le marquis et le "financier, et qui l'emportent sur tous les deux , qu'i^ax-mêmes soient originairement ,

* Maiwii rdi^icoie «ecréUlve dn voi. {La Brufére,) Pluttenn maisoiu reUgietues. pour jouir des privUéges et franchises attachés à la noblesse , avôient acheté des charges de se- 'crétairedtiroi.

et dans l'étymologie de leur nom , les pères et les chefs de saints moines et d'humbles solit»res, et qu'ils en devroient être l'exemple? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage ! Et, sans parler de plus grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un simple abbé en velours gris et à ramages comme une éminence , ou avec des mouches et du rouge comme une femme?

Que les saletés des dieux, la Vénus, le Ganymède, et les autres nudités du Carracheaîeot été faites pour des princes de l'Église, et qui se disent successeurs des apôtres , le palais Fa^ nèse en est la preuve.

Les belles choses le sont moins hors de leor place : les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi Ton n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans on sermon des tons de théâtre; l'on ne voit point d'images profanes ' dans les temples , un Christ, par exemple , et le jugement de Paris dans le même sanctuaire, ni à des personnes consacrées à l'église le train et Téquipage d'un cavalier.

Dédarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau saint, la décoration souvent profane, les places retenues et payées, des livres' distribués coqMue au théâtre , les entrevues et les rendez- vous fi'équents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu'un monté sur une tribune qui y parie familièrement , sèchement , et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un orchestre , le dîrai-je ? et des voix qui concertent depuis long-temps se fassent enlendre ? Est*ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du Seigneur me consume , et à tirer le voile léger qui couvre les mystères , témoins d'une teUe indécence? Quoi! parcequ'on œ danse pas encore aux T. T. ^ , me forcera-t-oa d'appeler tout ce spectacle office d'église?

L'on ne voit point faire de vœux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus doux, l'ame plus recounoissanle; d'être plus équitable , et moins malfaisant ; d'être guéri de la vanité , de l'inquiétude et de la mauvaise raillerie.

< Tapisseries. ( La Bruyère. )

* Le motet, traduit en vers firançois par L. L** {La irmyrft.)

s Théatins.

DE QUELQUES USAGES

Quelle idée plus bizarre que de se représenter ime foule dechrétieDsde Tun et de Tautre sexe » ]ui se rassemblent à certains jours dans une laile , pour y applaudir à une troupe d'excommuniés , qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent , et qui est déjà payé d'avance? Il (M semble qu'il foudroit , ou fermer les théà^ très, ou prononcer moins sévèrement sur l'état Jes comédiens.

Dans ces jours qu'on appelle saints , le moine confesse pendant que le curé Umne en chaire contre le moine et ses adhérents : tdie femnoe pieuse sort de l'autel, qui entend au prône qu'elle vient de faire un sacrilège. N'y a-t-il point dans l'église une puissance à qui il appartienne , ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps le pouvoir du bamabkt? Il y a plus de rétributions dans les paroisses pour un mariage que pour un baptême, et plus pour un baptême que pour la confession. L'on diroit que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par-là être appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage ; et ceux qui reçoivent pour les choses saintes ne croient point les vendre, coamne ceux qui donnent ne pensent point, è les acheter : ce sont peut-être des apparences qu'on pourroit épargner aux simples et aux indérots.

Un pasteur frais et en parfaite santé , en linge fin et en point de Venise, a sa place dans l'œuvre au|irès les pourpres et les fourrures ; il y achèTe sa digestion , pendant que le Feuillant ou le RéooHet quitte sa cellule et son désert, on il est lié par ses vœux et par la bienséance, pour venir le prêcher, Ibi et ses ouailles , et en recevoir le salaire , comme d'une pièce d'étoffe* Vous m'interrompez , et vons dites : Quelle censure ! et combien elle est nouvelle et peu attendue ! ne voudiiez- vous point interdire à ce pasteur et à son troupean la parole divine, et le pain de l'Évangile? An contraire, jevondrois qu'il le distribuât fan-même le matin , le soir, dans les temples, dans les maisons, dans ies places, snr les toits; et que nul ne prétendit à ni ewploi si grand, si laborieux , qu'avec des immitions , des talents et des poumons capables de Iw mérîler les belles ofiWindes et les riches rétributions qui y sont attachées. Je suis forcé , il <^ vrai , d*excuser un curé sur cette conduite ,

par un usage reçu, qu'il trouve établi , et qu'il laissera à son successeur; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore m<Mns que celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour ses droits , pour sa présence , pour son assistance.

Tite, par vingt années de service dans une seconde place , n'est pas encore digne de la première , qui est vacante : ni ses talents, ni sa doctrine, ni une vie exemplaire, ni le vœu des paroissiens, ne sauroîent l'y faire assecnr. 11 naît de dessous terre un autre clerc ' pour la remplir. Tite est reculé ou congédié ; il ne se plaint pas : c'est l'usage.

Moi, dit le cbeffeder, je suis maitredu chœur : qui me forcera d'aller à matines? mon prédécesseur n'y àUoit po\pt; suis-je de (ûre condition ? dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle que je l'ai reçue? Ce n'est point , dit l'écolâtre , mon intérêt qui me mène, mais celui de la prébende : il seroit bien dur qu'un grand chanoine fût sujet au chœur, pendant que le trésorier, l'archidiaci'e, le pénitencier et le grand-vicaire s'en croient exempts. Je suis bien fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à l'efiioe : il y a vingt années entières que je suis en possession de dormir ies nuits ; je veux finir comme j'ai conmienoé , et l'on ne me verra point dévù^ ger à mon titre : que me serviroit d'être à la tête d'un chapitre? mon exemple ne tire point à oonséquenoe. Enfin c'est entre eux tous à qui ne louera point Dieu , à qui fera voir, par un long iJtsaifse , qu'il n'est point obUgé de le faire : l'émulation de ne se point rendre aux offices divins ne sauroit être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranqiuiUe ; et leur mélodie , qui réveille les chanti^ et les enfants de chœur, end^yrt les cihanoiaes, les plonge dans un sommeil doux et facile , et qui ne leur procure que debeaux songes : ils«e lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'tfvoir dormi.

Qui pourroit s'imî^nei*, si l'expérience ne nous le mettoit devant les yeux , queUe peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

leur propre félicité , et qu'on ait besoin de gens •d'un certain habit, qui, par un discours pré- * paré , tendre et pathétique , par de certaines inflexions de voix, par des larmes» par des mouvements qui les mettent en sueur et qui les jettent dans l'épuisement, fessent enfin consentir un homme chrétien et raisonnable , dont la maladie €st sans ressource , à ne se point perdre et à isire son salut !

La fille d'Arinippc est malade et en péril ; elle envoie vers son père , veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grâces : cet homme si sage , le conseil de toute une ville , fera-t-il de lui-même cette démarche si raisonnable? y entrsdnera-t-il sa femme? ne iaudra-t-il point, pour les remuer tous deux , la machine du directeur?

Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse , se charge d'une ame avec la sienne , en répond à Dieu même, en est la caution : afin qu'une telle mère ne se perde pas, il iaut que sa fille se sauve.

' Un homme joue et se ruine : il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un ilmfrrm/fe. La cadette est sur le point de faire ses vœux» qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son père.

Il s'est trouvé des filles qui avoient de la vertu , de la santé , de la ferveur, et une bonne vocation, mais qui n'étoient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté.

Celui qui délibère sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastère, pour s'y renfermer, agite l'ancienne question de l'état populaire et du despotique.

Faire une folie et se marier par amovarette^ c'est épouser Jtfié(t/«^ qui est jeune, belle, sage, économe , qui platt , qui vous aime , qui a moins de bien qu'^^n^ qu'on vous propose , et qui, avec une riche dot , apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.

Il étoit délicat autrefois de se marier ; c'étoit un long établissement, une aflaire sérieuse, et qui méritoit qu'on y pensât: on étoit pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise ; même table, même demeure , même lit; l'on n'en étoit point quitte pour une pen-

sion : avec des enfiamts et un ménage complet, l'on n'avoit pas les apparences et les délices du célibat.

Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne , voilà une pudeur qui est bien placée : qu'on sente quelque peine à se trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est attaquée ; cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paroftre dans le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, qui doit faire sa joie , ses délices et tonte sa sodété ; avec celle qu'il aime, et qu'il estime, qai est son ornement, dont l'esprit, le mérite, h vertu , l'alliance , lui font honneur ? Que ne coidmence-t-il par rougir de son mariage?

Je connois la force de la coutume , et jusqo'ou elle maîtrise les esprits et contraint les mœurs, dans les choses même les plus dénuées de raison et de fondement : je sens néanmoins que j'aurob l'impudence de me promener au Cours , et d'y passer en revue avec une personne qui seroit ma femme.

Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d'épouser une femme avancée en âge; c'est quelquefois prudence, c'est précaution. L'infamie est de se jouer de sa bienfaitrice par des traitements indignes, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et d*un ingrat. Si la fiction est excusable , c'est où il faut femdre de Tamitié : s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y auroit de h dureté à être sincère. Hais elle vit long-temps : aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et l'acquit de toutes vos dettes? n'a-t-elle plus après ce grand ouvrage qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de Fopium ou de la ciguë ? a-t-elle tort de vivre? si même vous mourez avant celle dont vous aviei déjà réglé les funérailles , à qui vous destinieib grosse sonnerie et les beaux ornements , en estdle responsable?

Il y a depuis long-temps dans le monde une manière ' de faire valoir son bien qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens, et d'être condamnée par d'habiles docteurs.

' BiHets et obligations. {La Bruyère,)

DE QUELQUES USAGES

On a toujours vu dans la république de cerines charges qui semblent n'avoir été imagines la première fois que pour enrichir un seul IX dépens de plusieurs : les fonds ou l'argent » particuliers y coule sans fin et sans interiptîon ; dirai-je qu^il n'en revient plus , ou qu'il en revient que tard? C'est un gouffre; c'est le mer qui reçoit les eaux des fleuves, et qui 3 les rend pas ; ou , si elle les rend , c'est par » conduits secrets et souterrains, sans qu'il y iroisse, ou qu'elle en soit moins grosse et ioins enflée; ce n'est qu'après en avoir joui ng-temps , et qu'elle ne peut plus les retenir. Le fonds perdu ', autrefois si sûr, si religieux ;si inviobble, est devenu avec le temps, et ar les soins de ceux qui en étoient chargés, a bien perdu. Quel autre secret de doubler tes revenus et de thésauriser? entrerai-je dans ! huitième denier ou dans les aides? serai-je rare, partisan, on administrateur?

Vous avez une pièce d'argent , ou même une ièce d'or, ce n'est pas assez; c'est le nombre ui opère : faites-en, si vous pouvez , un amas >nsidérable et qui s'élève en pyramide , et je te charge du reste. Vous n'avez ni naissance , i esprit, ni talent, ni expérience, qu'importe? 3 diminuez rien de votre monceau , et je vous lacerai si haut que vous vous couvrirez devant )tre maître , si vous en avez : il sera même n éminent, si, avec votre métal, qui de jour autre se multiplie, je ne fais en sorte qu'il se îcouvre devant vous.

Oranie plaide depuis dix ans entiers en régleent de juges , pour une affaire juste , capitale , oii il y va de toute sa fortune : elle saura peutre dans cinq années quels seront ses juges , et tns quel tribunal elle doit plaider le reste de vie.

L'on applaudit à la coutume qui s'est introlite dans les tribunaux d'interrompre les avots au milieu de leur action , de les empêcher être éloquents et d'avoir de l'esprit , de les ralener au fait et aux preuves toutes sèches qui ablissent leurs causes et le droit de leurs pares; et cette pratique si sévère , qui laisse aux

' AUnsioo à la banqueroute des hôpitaux de Paris et des Inwables en I6S8, qui fit penlrcaux particuliers qui avoientdes i^nifn à fonds ixrdu sur ces cHablisscnients la plus grande par- '•''"IpIciirslHrus.

orateurs le regret de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours , qui bannit l'éloquence du seul endroit où elle est en sa place , et va faire du parlement une muette juridiction , on l'autorise par une raison solide et sans réplique , qui est celle de l'expédition : il est seulement à désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre , qu'elle réglât au contraire les bureaux comme les audiences , et qu'on cherchât une fin aux écritures *, comme on a fait aux plaidoyers.

Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier, de la différer : quelques uns savent leur devoir, et font leur métier.

Celui qui soUicite son juge ne lui fait pas honneur ; car, ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou il lui demande une injustice.

Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité , les droits de l'amitié et de l'alliance , nuisent à une bonne cause, et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.

Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu : celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait souvent par où aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par mille foibles qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire.

Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la république , et que la magistrature ne consacre les hommes comme la prêtrise. L'homme de robe ne sauroit guère danser au bal, paroître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes , sans consentir à son propre avilissement ; et il est étrange* qu'il ait fallu une loi pour régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus respecté.

Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentis* sage; et, en montant des moindres conditions jusqu'aux plus grandes , on remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes sont sans conséquence, et mènent, au contraire, à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître et durer

> Procès par écrit. {^La Brtiyére^)

3 Un arrêt du conseil ol)li.:;ca les conseillers à être en ral)at; avant ce temps ils étoient presque toujours en cravate.

LES CARACTÈRES

que par la confusion et le désordre, a ses préceptes : on ne se massacre pas par pelotons et par troupes, en rase campagne, sans l'avoir appris, et Ton s'y tue méthodiquement. Il y a Técole de la guerre : où est l'école du magistrat? 11 y a un usage, des lois, des coutumes: où est le temps , et le temps assez long que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes.

La principale partie de l'orateur, c'est la probité : sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits , il cite faux , il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle ; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures.

U est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et 06 droit lui est acquis ; mais je l'attends à cette petite formalité ; s'il l'oublie , il n'y revient plus , et conséqueniment il perd sa somme , ou il est incontesûUflemerU déchu de son droit : or, U oubliera cette formalité. Voilà ce que j'appelle une oonscienoe de praticien.

Une belle maxime pour le palais , utile au public, remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce seroit précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond.

La question est une invention merveilleuse et tout-à-fiût sûre pour perdre un innocent qui a la complexion foible, et sauver un coupable qui est né robuste.

Un coupable puni e^ un exemple pour la canaille ; un innocent condamné est l'afiaire de soua les honnêtes gens.

Je dirai presque de moi : Je ne serai pas voleur ou meurtrier ; je ne serai pas un jour puni comme tel : c'est parler bien hardiment.

UQeconditionlaîmentable est celled'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime; celle même de son juge peut-«lle l'être davantage?

Si l'on me racontoit qu'il s'est trouvé autrefois un prevêt , ou l'un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connoissoit tous depuis h>ng-temps de nom et de visage, savoit leurs vols, j'entends

DE LA BRUYÈRE

l'espèce, le nombre et la quantité, pénétroitsi avant dans toutes ces profondeurs, et étoitsi initié dans tous ces affreux mystères, qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avoit pris dans la foule au sortir d'une aisemblée , et dont il étoit sur le point de faire de 1 éclat ; que le parlement intervint dans celle affaire , et fit le procès à cet officier ; je regsu^ derois cet événement comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge , et à qui le temps ôte la croyance : comment donc pourrois-je croire qu'on doive présumer par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivences! pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume?

Combien d'hommes qui sont forts contre les foibles , fermes et inflexibles aux sollidtatioos du simple peuple , sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qoi refusent les petits présents , qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre!

U n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande feveur pei*de un procès.

Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être écoulés comme des oracles : chacun les tire de son côté, et les interprète à sa manière ; je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts.

U est vrai qu'il y a des hommes dont on peot dire que la mort fixe moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution et l'inquiétude. Un dépit pendant qu'ils vivent les fait tester ; ils s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table ; ils les comptent par les années: un second se trouve détruit par un troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice, on l'autorité , manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions : car appertAl mieux des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire.

DE QUELQUES USAGEÎiS.

S'il n'y avoit point de testaments poar régler e drok des héritiers , je ne sais si Ion auroit lesoin de tribunaux pour régler les différends les hommes. Les juges seroient presque réduits L la tiiste fonction d'envoyer au gibet les voears et les incendiaires. Qui voit-on dans les iDtemes des chambres , au parquet , à la porte m dans la salle du magistrat? des héritiei's ib intestat ? Non , les lois ont pourvu à leurs Minages : on y voit les testamentaires qui plailent en explication d*une dause on d'un artide ; es personnes exhérédées; ceux qui se plaipient d'un testament (ait avec loisir, avec naturité , par un homme grave , habile , conidencieux , et qui a été aidé d'un bon consdl : l'un acte où le praticien n'a rien omis de son argon et de ses finesses ordinaires; il est signé Ju testateur et des témoins publics , il est paraphé ; et c'est en cet état qu'il est cassé et dédarë nul.

Titms assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et humides , et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession : un artide lui donne la charge , un autre les rentes de la ville , un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y a une dause qui , bien entendue » lui accorde une man 8on située au milieu de Paris , comme elle se trouve , et avec les meubles ; son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux; le moyen de les contenir? il se voit officier, logé aux champs et à la ville , meublé de même ; U se voit une bonne table et un carrosse : F avoit-U au monde un plus honnête homme que le défunt , un meilleur homme? U y a un codidlle , il £iut le lire : il fait Mœv'uu légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre , et le met à pied. Il essuie ses larmes : c'est à Usevius à s'affliger.

La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force ouverte , tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homidde ? La loi qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner rédpro* quement n'a-t-die connu que les voies directes et immédiates de donner? a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t«elle introduit les fidéicommis, ou si même elle les tolère ? Avec une

femme qui nous est chèi*e et qui nous survit , lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnoissance pour lui , ou plutôt par une extrême confiance , et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à odui que Ton peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en effet l'on veut donner? faut-il se parler, faut-il s'écrire , est-il besoin de pacte ou de serments pour former cette collusion? Les hommes ne sentent4ls pas en cette rencontre ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire , pourquoi perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles? Youdroiton le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt/ à un domestique qui vole l'^argent que son maître lui envoie porter? On auroit tort : y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité , et à conserver pour soi ce qui est à soi ? Étrange embarras, horrible poids que le fidéicommis ! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien : si par le respect d'un ami mort l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve , on est confidendiaire, on blesse la loi : elle cadre donc bien mal avec l'opinion des hommes. Cela peut être: et il ne me convient pas de dire id , La loi pèche; ni , Les hommes se trompent.

J'entends dire de qudques particuliers , ou de quelques compagnies : Tel et tel corps se contestent l'un à l'autre la préséance ; le mortier et la pairie se disputent le pas. U me paroit que celui des deux qui évite de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui, sentant son foible , juge lui-même en faveur de son concurrent.

Tifphon fournit un grand de chiens et de chevaux : que ne lui fournit-il point ! Sa protection le rend audadeux ; il est impunément dans sa province tout ce qu'il lui plaft d'être , assassin , parjure ; il brûle ses voisins , et il n'a pas besoin d'asile : il faut enfin que le prince se mêle lui-même de sa punition.

Ragoûts , liqueurs , entrées, entremets, tous mots qui devroientétrebarbareset inintelligibles en notre langue : et , s'il est vrai qu'ils ne devraient pas être d'usage en pleine paix , où ils

LES CARACTÈRES DE LA TîRUYÈRE,

ne servent qu'à enlrelenir le luxe et la gourmandise, comment peuvcnt-îls être entendus dans ie temps de la guerre et d*une misère publj<|ue , à la vue de Tennemi , à la veille d'un •conibat, pendant un siège? Où est-il parlé de la table de Scipion ou de celle de Manus? Ai-je lii quelque part qucMiltiadey qu Épaminondas , qaAgésUax^ aient l^t une chère délicate? Je voudrois qu'on ne fit mention de la délicatesse , de la propreté , et de la somptuosité des généraux , qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur sujet, et s'étreépuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée et d'une ville prise : j'aimcrois même qu'ik voulussent se priver de cet éloge. Hcrmippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités : il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance; il les cherche en toutes choses ; il quitte une moindre pour une plus grande ; il ne néglige aucune de celles qui sont praticables ; il s'en fait une étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une découverte. 11 laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peme en admet-il les termes ; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porte. 11 voit faire son lit ; quelle main assez adroite ou assez heureuse pourroit le faire dormir comme il veut dormir? U sort rarement de chez soi ; il aime la cliambre, où il n'est ni oisif ni laborieux, où il n'agit point , oix il tracasse, et dans l'équipage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui , s'il faut limer, il a une lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas , et meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se servent : il en a de nouveaux et d'inconnus , qui n'ont point de nom , productions de son esprit , et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile : il faisoit dix pas pour aller de son lit à la gai*de-robe , il n'en fait plus que neuf, par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! Ailleurs Ton tourne la clef, l'on pousse contre , ou l'on tire à soi , et une porte s'ouvre : quelle fatigue ! voilà un mouvement do

trop qu'il sait s'épargner; et comment? cviX un mystère qu'il ne révèle point : il est, à la vérité , un grand maître pour le ressort et pour la mécanique , pour celte du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre ; il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par Tescalier , et il cherche celui d*enti*er et de sortir plus commodément que par la porte.

Il y a déjà long-temps que l'on improuve les médecins , et que Ton s'en sert : le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils au parlement et dans la prélature , et les railleurs euxmêmes fournissent l'argent. Ceux quisepoitent bien deviennent malades; il leur fîiut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront pomt : tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre , le médedo sera raillé et bien payé.

Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques; ou, s'il en manque, qui permet à ceux qui les ont , de guérir son malade.

La témérité des charlatans, et leurs tristes succès , qui en sont les suites , font valoir la médecine et les médecins : si ceux-ci laissent mourir, les autres tuent.

Carro Carri ' débarque avec une recette qu'il appelle un prompt remède , et qui quelquefois est un poison lent : c'est un bien de famille , mais amélioré en ses mains; de spécifique qu'il étoii contre la colique, il guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l'hydropisie, de l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une maladie , la première qui vous viendra en l'esprit : l'hémorragie, dites-vous? il la guérit : il ne ressuscite pei*sonne , il est vrai; il ne rend pas la vie aux hommes , mais il les conduit nécessairement jusqu'à la décrépitude; et ce n'est que par hasard que son père et son ateul , qui avoient ce secret , sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent pour leurs visites ce qu'on leur donne , quelques uns se contentent d'un remerciement : Carro Carri est si sur (!e son remède , et de l'effet qui en doit suivre , qu'il

' Carclti , Italien, qui acquit de la forlune et de la répufalif>n rn vendant fort cher des renicdes qu'U faisoit sagenuml luiui* (rayancc. et qui ne luoient iwis (oujoura U^ malades.

DE QUELQUES USAGES

Il liésite pas de s en bire payer d'avance, et de recevoir avant que de donner : si le mal est ini:araUe , tant mieiyc , il n'en est que plus digne de son ap{^cation et de son remède : commenc^z par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de constitution , donnezlui une de vos terr^ , la plus petite , et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre gudrison. L'émulation de cet homme a peuplé le monde de noms en O et en I, noms vénérables (]ui imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon% et de toutes les facultés, avou<iz-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement ; ceux au contraire qui ont hérité de leurs |)ères la médecine pratique , et à qui l'expérience est échue par succession, promettent toujours, et avec serments , qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien ù l'agonie! La mort surprend agréablement et sans s'être feit craindre : on la sent plus tôt qu'on n'asongé à s'y préparer et à s'y résoudre. 0 Fagon-Esculape! feites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique; conduisez à sa perfection la science des simples qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures , avec plus de précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat , les temps , les symptômes , et les complexions; guérissez de la manière seule qu'il con\îentàcl]acund'étreguéri;chassezdcs corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées ; n'attentez pas sur celles de l'esprit , elles sont incurables; laissez à Corinne, à Lesbie, à Car nidie, à Trimalcion et à Corpus, la passion ou la fureur des charlatans.

L'on souffre dans la république les chiromandens et les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure , ceux qui connoissent le passé par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d'eau la claire vérité ; et ces gens sont en effet de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles qu'elles épouseront leurs amants; consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment rinijuiétude des jeib

' Fagon . premier mi-ilrcin du roi.

nés femmes qui ont de vieux maris ; ils trompent enfin h très vil prix ceux qui cherchent à être trompés.

Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure , les principes vagues , incertains, et qui approdient du visionnaire. Mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous, ou les nier tous , parott un égal inconvénient ; et j'ose dire qu'en cela , comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sor* tent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts.

L'on ne peut guère charger Yeahnce de la connoissanoe de trop de langues , et il me semble que l'ondevroit mettre toute son application à l'en instruire : elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse , ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas .celle d'y persévérer; et, si l'on y persévère , c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire ; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin, et qui dcv mande des choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'ame naturellement et profondément; que la mémoire est neuve, prompte, et fidèle; que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs , et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles , ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique.

L'étude des textes ne peut jamais être stssm recommandée : c'est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de la première main , puisez à la source; maniez, remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, citez-le dans les occasions, songc^z sur-tout a en pénttier le sens dans tome son étendue et dans ses circonstances;

hES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE,

coBctlies un auteur original , ajustez ses principes, tirez TOus-méme les condusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que tous soyez : n'empruntez leurs lumières , et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seroient trop courtes ; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper. Vos observations, au contraire , nais» sent de votre eqprit, et y demeurent; vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation , et dans la dispute. Ayez le plaisir de. voir que vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles , où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court , si fertiles d'ailleurs , si abondants et si chargés d'une vaine et iastueuse érudition dans les droits clairs, et qui ne font de peine ni à eux , ni aux autres : achevez ainsi de vous convaincre , par cette méthode d'étudier , que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires ; et qu*eHe a en cehi agi contre soi-même et contre ses plus diers intérêts, en multipliant les lectures , les recherches et le travail qu'elle cbercboit à éviter.

Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments? la santé et le régime ! Cela est douteux. Une nation entière mange les viandes après les fruits; une autre fait tout le contraire. Quelques uns commencent leurs repas par de certains fruits , et les finissent par d'autres : est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s'habillent Jusqu'au menton , portent des fraises et des collets , eux qui ont eu si long-temps la poitrine découverte? Est-ce par bienséance , surtout dans un temps où ils avoient trouvé le secret de paroitre nus tout habillés? Et d'ailleurs, les femmes, qui montrent leur gorge et leurs éj^ttles, sont-elles d'une complexion moins délicate que les hommes , ou moins sujettes qu'eux aux bienséances? Quelle est la pudeur qui engage celles-ci à couvrir leurs jambes et presque leurs pieds, et qui leur pecmet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui avoit mis autrefois dans l'esprinles hommes qu'on étoit à la guerre ou pour se défendre ou pour attaquer.

et cjui letir avoit insinué l'usage des armes offensives et des défensives? Qui les oblige aih jourd'huide renoncera cel(ps-ci,et, pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposés à tout le fe^ d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugecMcnt pas une telle conduite utile au prince et à la patrie, étoient-ils sages ou insensés? Et nous-mêmes , quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un Guesdin, unClisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l'armet et endossé une cuirasse.

Qui pourroit rendre raison de la fortune de certains mots, et de la proscription de quelques autres ? Aim a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l'élision , n'a pu le sauver; i a cédé à un autre monosyllabe % et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur sou dédin : la poésie le rédame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devoit jamais abandcHiner, et par la facilité qu'il y avoit à le couler dans le style , et par son origine , qui est françotse. Moult, quoique latin , étmt dans son temps d'un même mérite ; et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle pe^ sécution le car n'a-t-il pas essuyée ! et s'il n'eât trouvé de la protection parmi les gens polis» n'étoit-il pas banni honteusement d'une langue à qui il a rendu de si longs services , sans qu'on sût qud mot lui substituer ? Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue françoise, et il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Doubureux ne vient pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou ckaUmreux; celui-d se passe, bi^ que ce fût une richesse pour la langue , et qu il se dise fort juste où chaud ne s'emploie qu'improprement. Valeur devoit aussi nous conserver valeureux; haine, haineux; peine, peineux; fruit , fructueux; pitié, piteux ; joie, jovial; foi, féal ; cour, courtois ; gîte , gisant ; haleine, halené; vanterie, vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier* : comme part maintient

• Mais. {Lfi Brvyére.)

* La plupart de ces mots que La Bruyère regrette sont rentrds daiis la langue.

DE QUELQUES USAGES

; point, pointu et pointilleux; ton, tonon , sonore; frein, effréné ; front, effronridicule ; loi^ loyal ; cœur, cordial ; bien, nuU , malicieux. Heur se plaçoit où bonî saurait entrer ; il a fait heureux y qui nnçois, et il a cessé deFétre : si quelques s'en sont servis, c'est moins par choix r la contrainte de la mesure. Issue prosit vient ù'imr, qui est aboli. Fin subsiste nséquence pour finer, qui vient de lui , t que cesse et cesser régnent également. s fait plus verdoyer; ni fête, fêtoyer; ni larmoyer; ni deuil, se douloir, se con^ ; ni joie , s'éjouir, bien qu'il fasse tou- ; réjouir, se conjouir; ainsi qu orgueil, Âeillir. On a dit gent, le corps gent : ce lacile non seulement est tombé » Ton voit [u il a entraîné gentil dans sa chute. On mé, qui dérive de famé « qui ne s'entend n dit curieux, dérivé de cure, qui est usage, n y avoit à gagner de dire si que sorte que, ou de manière que; de moi , le pour moi ou de quant à moi; de dire, rue c'est quun mal, plutôt que je sais ce i qu'un mal, soit par l'analogie latine, l'avantage qu'il y a souvent a avoir un moins à placer dans loraison. L'usage a par conséquent à par conséquence ^ et en ?nce à en conséquent; façons de faire à s de faire, et manière d'agir à façon d'àms les verbes , trai^ailler à ouvrer, être né à souloir, convenir à duire , faire du Tuire, injurier à vilainer, piquer à poinre ressouvenir à ramentevoir.., et dans s f pensées à pensers, un si beau mot, et vers se trouvoit si bien; grandes actions ses , louanges k bz, méchanceté à mauporte à huis , navire à nef, armée à ost, re à tnonstier, prairies à prées.,, tous i pouvoient durer ensemble d'une égale et rendre une langue plus abondante.

a y par l'addition , la suppression , le lent ou le dérangement de quelques fait frelater de fralaler, prouver de preur Si de proufit, froment de fourment, prourfil , provision de pourveoir, promener nener^ et promenade de pourmenade. Le isage iait, selon l'occasion, d'habile, de facile , de docile, de mobile, et de

fertile f sans y rien changer, des genres difiërents : au contraire de vil, vile, subtil, subtile, sdon leur terminaison , masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons anciennes : de scel il a fait sceau ; de mantel, manteau; de capel, chapeau; de cou" tel, couteau; de hamelj hameau; de damoisel, damoiseau; de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie guère ce que la langue françoise gagne à ces diflërences et à ces changements. Est-ce donc feire pour le progrès d'une langue que de déférer à l'usage? ^roit-il mieux de secouer le joug de son empire si de^tique ? Faudroit-il , dans une langue vivante^ écouter la seule raison qui prévient les équivoques , suit la racine des mots , et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?

Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous , bu si nous l'emportons sur eux par le ch«ix des mots , par le tour et l'expression , par la darté et la brièveté du discours , c'est une question souvent agitée , toujours indécise : on ne la terminera point en comparant , comme l'on fait quelquefois , un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de celui-ci , ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire , à ceux de Marot et de Desportes. Il faudroit , pour prononcer juste sur cette matière , opposer siècle à siècle , et excellent ouvrage à excellent ouvrage ; par exemple , les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci qu'une tradition nous a conservés sans nous en marquer le temps ni Fauteur :

Bien à propos s'en vint Ogier en Fran<te Pour le pals de mescréans monder :

Jà n*est besoin de conter sa vaillance, Puisque ennemis n'osoient le regarder.

Or quand il eut tout tnis en assurance , De voyager il voulut s'enharder; £n Paradis trouva Teau de Jouvanee , Dont il se sceut de vieillesse engarder Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout décrépite Transmué fut par manière subite En jeune gars , frais , gracieux , et droit. Grand dommage est que cecy soit sornettes; Filles connois qui ne sont pas jeunettes, A qui cette eau de Jouvanee viendrait Bien à propos

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

De cetlay preax maints grands dercs ont écrit Qu'oncqaes dangier n'étonna son courage : • Abosé fut par le malin esprit , Qu'il épousa sous féminin visage.

Si piteux cas à la fin découvrit Sans un seul brin de peur ny de dommage ; Dont grand renom par tout le monde acquit , Si qu'on tenoit très honneste lan^ge De cettuy preux.

Bientost après fille de roy s'éprit , De son amour, qui voulentiers s'offirit Au bon Richaotl en second mariage.

Donc s'il vaut mieux ou diable ou femme avoir, Et qui des deux bruit plus en ménage ; Ceulx qui voudront, si le pourront sçavotr De cettuy preux.

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