‹ Moralistes françoisChapitre 136 sur 309 · DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

DE LA CHAIRE

tiire des hommes apo^loUques : de si grands avaux et de si heureuses missions ne seroient is à leur gré payées d'une abbaye.

Tel, tout d'un oonp, et sans y avon* pensé la allé , prend du papier, une plume, dit en soiéoie : Je vais faire un livre, sans autre talent Mir écrire que le besoin qu'il a de cinquante istoles* Je lui crie inutilement : Prenez une ie y DioMcore; sciez, ou bien tournez , ou iiaûtes ne jante de roue, vous aurez votre salaire. Il a point lait l'apprentissage de tous ces méers. Copiez donc, transcrivez, soyez au plus Mrecteur d'imprimerie , n'écrivez pomt. 11 veut crire et foire imprimer; et parcequ'on n'en* oie pas à l'imprimeur un cahier blanc , il le arbouille de ce qui lui plaît; il écriroit voloners que la Seine coule à Paris, qu'il y a sept Nirs dans la semaine, ou que le temps est à la laie ; et comme ce discours n'est ni contre la digion ni contre l'état, et qu'il ne fera point 'autre désordre dans le public que de lui gâter i goût et l'accoutumer aux choses fodes et inipides , il passe à l'examen , il est imprimé , et , la honte du siède , comme pour l'humiliation es bons auteurs, réimprimé. De même, un (Omme dit en son cœur: Je prêcherai, et il mèche; le voilà en chaire, sans autre talent ni ocation que le besoin d'un bénéfice.

Un derc mondain ou irréligieux, s'il monte n chaire , est dédamateur.

11 y a au contraire des homtnes saints , et dont î seul caractère est efficace pour la persuasion : iparoissent, et tout un peuple qui doit les coûter est déjà ému et comme persuadé par Nir présesce ; le discours qu'ils vont prononcer sra le reste.

L evêque de Meaux et le P. Bourdaloue me uppelient Démosthèfie et Cicéron. Tous deux , laitres dans l'éloquence de la chaire , ont eu le estin des grands modèles : l'un a fait de mauais censeurs, l'autre de mauvais copistes.

L'éloquence de la chaire , en ce qui y entre l'humain et du talent de l'orateur, est cachée, xmnue de peu de personnes, et d'une difficile exécution : quel art en ce genre pour plaire en [persuadant! U faut marcher par des chemins battus , dire ce qui a été dit , et ce que l'on prévoit que vous allez dire : les matières sont granit mais usées el trivalcs; les principes sûrs.

mais dont les auditeurs pénètrent les condusions d'une seule vue. H y entre des sujets qui sont sublimes : msûs qui peut traiter le sublime t Il y a des mystères que l'on doit expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les mœurs des hommes, roule sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des bornes bien plus étroites que la satire. Après l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému , après avoir fait attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peutêtre conviendra-t-on que c'est la matière qui se prêdie elle-même , et notre intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est point soutenu , comme l'avocat , par des faits toujours nouveaux, par de différents événements , par des aventures inouïes ; il ne s'exerce point sur les questions douteuses , il ne fait point valoir les violentes conjectures et les présomptions ; toutes choses néanmoins qui élèvent le génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contraignent bien moins l'éloquence qu'dies ne la fixent et ne la dirigent ; il doit , au contraire, tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde puise; et, s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est plus populaire , il est abstrait ou dédamateur, il ne prêche plus l'Évangile. Il n'a besoin que d'une noble simplidté , mais il faut l'atteindre ; talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes : ce qu'ils ont de génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire, ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner.

La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement chargé , comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons composées avet; loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans contradicteurs, et qui avec de médiocres chan-

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

gcments lui font hoDneur plus d'une fois : il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui Finterrompent ; il doit être prêt sur la j'ëplique ; il parle en un môme jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n est pas pour lui un lieu de repos et de retraite , ni un asile contre les plaideurs : elle est ouverte a tous ceux qui viennent Taccabler de leurs questions et de leurs doutes ; il ne se met pas au lit, on ne Tessuie point, on ne lui prépare point des rafraîchissements ; il ne se fait point dans sa cfaambi*e un concours de monde de tous les états et de tous les sexes, pour le féliciter sur Tagrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où, il a couru risque de demeurer court , ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d avoir plaidé moins vivement qu*à Tordinaire. il se délasse d*un long discoui's par de plus longs écrits; il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j'ose dire qu'il est, dans son genre, ce qu'étoient dans le leur les premiers hommes apostoliques.

Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de l'avocat , et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus difficile de bien prêcher que de bien plaider.

Quel avantage n'a pas un discours prononcé, sur un ouvrage qui est écrit ! Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole , comme de tout l'appareil de Fauditoire : pour peu de prévention qu'ils aient en faveur de celui qui parle , ils l'admirent , et cherchent ensuite à le compi'cndre : avant qu'il ait commencé , ils s'écrient qu'il va bien faire; ils s'endorment bientôt; et, le discours fini, ils se réveillent pour dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur : son ouvrage est lu dans le loisir de la campagne ou dans le silence du cabinet : il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux , et pour l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit, dans l'esprit de le trouver médiocre ; on le feuillette , on le discute , on le conironle; ce ne sont pas des sons qui se pirdcnl en Fair, vi (|ui s'ou-

blient ; ce qui est imprimé doneure imprime. On l'attend quelquefois plusieurs jours avaot l'impression pour le décrier; et le plaisir le plus délicat que Ton en tire vientdelaci*itique qu'on en fait : on est piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce livre que parcequ'ii est bon.

Tout le monde ne se donne pas pour orateur; les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou l'engagement de celui qui proche, ne sont pas des choses qu'on ose ou qu'on veuille toujours s'approprier : chacun, au contraire, croit penser bien , et écrire encore mieux ce qu'il a pensé ; il en est moins favorable à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mol, le sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu d'un prieuré simpl^^ et, dans la distribution des grâces , de nouvelles sont accordées à celui-là, pendant que Fauteur grave se lient heureux d'avoir ses restes.

S'il arrive que les méchants vous haïssent oi vous persécutent, les gens de bien vous conseillent devons humilier devant Dieu , pour vous mettre en garde contre la vanité qui pouiToit vous venir de déplaire à des gens de ce caractère : de même, si certains hommes, sujets à se récrier sur le médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours que vous venez de prononcer en public, soit au l»rreau, soit dans la chaire, ou ailleurs, humiliez-vous ; on ne peut guère être exposé à une tentation d'orgueil plus délicate et plus prt chaîne.

U me semble qu'un prédicateur > devroitfaii-e choix dans chaque discours d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive; b manier à fond, et Fépuiser; abandonner toutes ces divisions si recherchées, si i*etournées, si remaniées, et si différenciées; ne point supposer ce qui est faux , je veux dire que le grawl ou le beau monde sait sa religion ou ses devoirs, et ne pas appréhender de faire , ou à ces bonnes têtes, ou à ces esprits si raffinés, des caufchismes : ce temps si long que l'on use à composer un long ouvrage, Femployer à se rendre si mailn^ de sa matiiVo. que le tour et les ex-

' Le r. do La Riif.

DES ESPRITS FORTS

ressions naissent dans l'action , et coulent de >urce; se livrer, après une cei'taine préparaon , à son génie et aux mouvements qu'un rand sujet peut inspirer : qu'il pourroit enfin épargner ces prodigieux efforts de mémoire , ui ressemblent mieux à une gageure qu'a une Flaire sérieuse , qui corrompent le geste et dégiirent le visage; jeter au contraire, par un el enthousiasme, la persuasion dans les esrits , et l'alarme dans le cœur, et toucher ses uditeurs d*une tout autre crainte que de celle e le voir demeurer court.

Que celui qui n'est pas encore assez parfait our s'oublier soi-même dans le ministère de la arole sainte ne se décourage point par les rèles austères qu'on lui prescrit, comme si elles ni ôtoient les movens de foire montre de son sprit , et de monter aux dignités ou il aspire : |uel plus beau talent que celui de prêcher aposoliquement? et quel autre mérite mieux un îvèché? Fénelon en éloit-il indigne? auroit-il ,)u échapper au choix du prince que par un nutre choix ?

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