CHAPITRE XVI
Des esprits forts.
Les esprits forts savent -ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande foiblesse (|ue d'être incertain quel est le principe de son cire , de sa vie , de ses sens , de ses connoissances, et quelle en doit être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son ame Q*est point matière comme la pierre et le reptile , et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? n y a-t-il pas plus de force et de (jrandeurà recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres , qui les a tous Faits, et à qui tous se doivent rapporter; d'un ùtre souverainement parfait , qui est pur, qui n a point commencé et qui ne peut finir , dont notre ame est l'image, et, si j'ose dire, une portion comme esprit et comme immortelle?
Le docile et le K>ible sont susceptibles d'impressions : l'un en reçoit de bonnes , l'autre de mauvaises ; c'est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et
corrompu. Ainsi Tesprit docile admet la vraie
religion ; et l'esprit foible , ou n'en admet aucune, ou en admet une fausse : or l'esprit fort, ou n'a point de religion, ou se fait une religion ; donc l'esprit fort c'est l'esprit foible.
J'appelle mondains , terrestres ou grossiers , ceux dont l'esprit et le cœur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au-delà : gens aussi limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que Ton mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes. Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité ; si avec des vues si courtes ils ne percent point , à travers le ciel et les astres, jusqu'à Dieu même; si, ne s'apercevant point ou de l'excellence de ce qui est esprit , ou de la dignité de l'ame, ils ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir, combien la terre entière est au-dessous d'elle , de quelle nécessité lui devient un être souverainement parfait qui est Dieu , et quel besoin indispensiible elle a d'une religion qui le lui indique , et qui lui en est une caution sûre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou l'indifférence , et de foire ser>'îr Dieu et ta religion à la politique , c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration de ce monde , la seule chose , selon eux , qui mérite qu'on y pense.
Quelques uns achèvent de se corrompre par de longs voyages , et perdent le peu de religion qui leur restoit; ils voient de jour à autre un nouveau culte, diverses mœurs, diverses cérémonies; ils ressemblent à ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des étoffes qu'ils veulent acheter : le grand nombre de celles qu'on leur montre les rend plus indifférents ; elles ont chacune leur agrément et leur bienséance : ils ne se fixent point , ils sortent sans emplette.
Il y a des hommes qui attendent à être dévots et religieux que tout le monde se déclare impie et libertin : ce sera alors le parti du vulgaire ; ils sauront s'en dégager. La singularité leur plaît dans une matière si sérieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que dans les choses de rien et de nulle suite : qui sait
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lions , et de ses mystères : plus cette philosophie est subtile et idéale , plus elle est vaine et inutile pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu*un sens droit pour être connues jusqu'à un certain point , et qui au-delà sont inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu , de ses perfections , et , si j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les anciens philosophes, que les apôtres, que les premiers docteurs ; mais ce n'est pas rencontrer si juste , c'est creuser long-temps et profondément sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes de bonté , de miséricoixle, de justice et de toute-puissance, qui donnent de Dieu de si hautes et de si aimables idées , quelque grand efFort d'imagination qu'on puisse faire , il faut recevoir les expressions sèches , stériles , vides de sens ; admettre les pensées creuses, écartées des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses ; et, à mesure que Ton acquiert d'ouverture dans une nouvelle métaphysique, perdre un peu de sa religion.
Jusqu'où les hommes ne se portent-ils point par l'intérêt de la religion , dont ils sont si peu persuadés, et qu'ils pratiquent si mal!
Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire , ils l'altèrent euxmêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers; ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient , et ils demeurent fermes et inébranlables dans cotte forme qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une seule nation qu'elle vit sous un même culte , et qu'elle n'a qu'une seule religion ; mais, à parler exactement , il est vrai qu'elle en a plusieurs , et que chacunpresquey a lasienne.
Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans divers temps , les libertins et les hypocrites : ceux-là gaiement , ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des artifices, parla cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès; ils veulent la gouverner, la posséder seuls , la partager entre eux, et en exclure tout autre : dignités, charges, postes, bénéfices, pensions ,' honneurs ,
tout leur convient et ne convient qu'à eux, le reste des hommes en est indigne ; ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les espérer. Une troupe de masques entre dans un bal ; ont-ils la main , ils dansent, ils se font danser les uns les autres , ils dansent encore, ils dansent toujours, ils ne rendent b main à pei*sonne de l'assemblée , quelque digne qu''elle soit de leur attention : on languit , on sèche de les voir danser et de ne danser point ; quelques uns murmurent , les plus sages prennent leur parti, et s'en vont.
Il y a deux espèces de libertins : les libertins, ceux du moins qui croient l'être; et les h>^ crites ou faux djévols , c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas être crus libertins : les derniers, dans ce genre-là , sont les meilleurs.
Le faux dévot, ou ne croit pas en Dieu, on se moque de Dieu : parlons de lui obligeamment, il ne croit pas en Dieu.
Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que penser de ceux qui osent h blesserdanssa plus viveimage , qui est le prince?
Si l'on nous assuroit * que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le roi très chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux Talor poins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants , et à nous-mêmes, par leurs livres et par leurs entretiens; qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes , où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine, et du Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions : qui fait cela en eux et en nous? ne seroit-ce point la force de la vérité?
Il ne convient pas à toute sorte de pei'sonnes de lever l'étendard d'aumônier, et d'avoir tous
' L'ambassade des Siamois envoyée au roi en ICSo.
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s pauvres d'une vUIe assemblés à sa porte , qui reçoivent leurs portions : quj ne sait pas, au 3niraire, des misères plus secrètes, qu'il peut Dtreprendre de soulager, ou immédiatement t par ses secours, ou du moins par sa médiaon? De même il n*est pas donné à tous de mon- T en chaire, et d*y distribuer en missionnaire 1 en catéchiste la parole sainte : mais qui n*a is quelquefois sous sa main un libertin à rétiire» et à ramener par de douces et insinuantes mversations à la docilité? Quand on ne seroit codant sa vie que Tapôtre d'un seul homme, i ne seroit pas être en vain sur la terre , ni lui xe un fardeau inutile. .
Il y a deux mondes : l'un où Ton séjourne eu, et dont Ton doit sortir pour n*y plus ren« er; Tautre où Ton doit bientôt entrer pourn en imais sortir. La feveur, lautorité, les amis, la aute réputation, les grands biens , servent pour i premier monde ; le mépris de toutes ces cho- 3s sert pour le second. Il s'agit de choisir. Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle : même )leil, même terre, même monde, mêmes senitioDS ; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui ue demain : il y auroil quelque curiosité à mouir, c est-^-direà n'être plus un corps, maisà être eulement esprit. L'homme cependant , impaent de la nouveauté , n'est point curieux sur ce sol article : né inquiet et qui s'ennuie de tout , oe s'ennuie point de vivre ; il consentiroit peuttre à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort i frappe plus violemment que ce qu'il en sait :
I maladie , la douleur, le cadavre, le dégoûtent e la connoissanoe d'un autre monde; il faut Mit le sérieux de la religion pour le réduire.
Si Dieu avoit donné le choix ou de mourir
II de toujours vivre, après avoir médité prondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à [pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la madie, ou de n'essayer des richesses , de la graneur, des plaisirs et de la santé, que pour les (Mr changer inviolablement , et par la révoluion des temps , en leurs contraires , et être ainsi î jouet des biens et des maux, l'on ne sauroit ;uère à quoi se résoudre. La nature nous fixe, staous ùie l'embarras de choisir: et la mort, «p'eile nous rend nécessaire, est encore adouôeparh religion.
I Si ma religion étoit fausse, je l'avoue, voilà
le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer; il étoit inévitable de ne pas donner tout au travers et de n'y être pas pris : quelle majesté, quel éclat de mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle raison éminente! quelle candeur, queDe innocence de mœurs ! quelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plussages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil , dans les fers , contre la vue de la mort et du dernier supplice ! Prenez l'histoire, ouvrez, remontez jusqu'au commencement du monde, jusqu'à la veille de sa naissance; y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu même pouvoit-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? par où échapper? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par-là que je veux périr; il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière : mais je l'ai approfondi, je ne puis être athée, je suis donc ramené et entraîné dans ma religion : c'en est fait.
La religic» est vraie, ou elle est fausse : si ellen'est qu'une vaine fiction, voilà , si l'on veut , soixante années perdues pour l'homme de bien , pour le chartreux ou le solitaire ; ils ne courent pas un autre risque : mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux; l'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination ; la pensée est trop foible pour les concevoir et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes , en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en efl^t sur la vérité de la religion , il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.
Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu Aiéritent qu'on s'efforce de le leur prouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on a f^it dans ce chapitre. L'ignorance, qui est leur caractère , les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis : je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu'ils ne se persuadent
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pas que c'est tout ce que l'on pouToit dire sur une vérité si éclatante.
U y a quarante ans que je n'étois point , et qu'il n'étoit pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi , qui suis une fois , de n'être plus : j'ai donc commencé , et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi , qui durera après moi , qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quel* que chose n'est pas Dieu ^ qu'on me dise ce que c'est.
Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la forced' une nature universeilequia toujours été telle que nous la voyons, en remontant jusqu'à l'infinité des temps*. Hais cette. nature, ou elle est seulement esprit, et c'est Dieu; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit ; ou elle est un composé de matière et d'esprit; et aloi*s ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.
Peut-être aussi ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de matière qui existe par la force d*une nature universelle qui est aussi matière , qui a toujours été , et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n'est point Dieu * : mais du moins fout-il m'accorder que ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense ; et que , s'il est matière, il est nécessairement une matière qui pense : car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce quelque chose qui est en moi, et qui pense, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il fout indispensablement que ce soit à une nature universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfoile que ce qui pense; et, si cette nature ainsi foite est matière , l'on doit encore conclure que c'est une matière universelle qui pense , ou qui est plus noble et plus parfoite que ce qui pense.
Je continue , et je dis : Cette matière , telle qu'elle vient d'être supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas aussi imperceptible à tous les sens ; et, si elle ne se
■ OliiiectiOD OQ système des libertins. {La Bruyérf.) * loitiiice desMlMïrtliis. {La Brufére.)
découvre pas par elie-méme , on là oonnoit dn moins dans le divers arrangement de ses parties, qui constitue les corps, et qui en foit ladiffiérence ; elle est donc elle-même sous ces différents corps; et, comme elle est une matière qui pense, selon la supposition, ou qui vant mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle eat telle du moins selon quelques uns de ces corpi, et par une suite nécessaire selon tous ces corpi, c'est-à-dire qu'elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moi-même qui ne suis qu'un corps, comme dus toutes les autres parties qui la composent : c'est donc à rassçmblage de ces parties si terrestra, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible , que je dois ce quelque chose qui est eo moi , qui pense, et que j'appelle mon esprit; ce qui est absurde.
Si, au contraire, cette nature université, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces coi-ps, il suit de là qu'elle n'est point niatièt*e, ni percef^ tible par aucun des sens : si cependant die pense, ou si elle est plus parfoite que ce qoi pense, je conclus encore qu'elle est esprit, oa un être meilleur et plus accompK que ce qui est esprit : si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moi , et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine , parcequ'il ne trouve point son principe en soi, et qu'il le trouve enoore moins dans la matière , ainsi qu'il a été dëma»tré , aloi*s je ne dispute point des noms ; rm cette source originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus excellente qa« tout esprit , je rappelle Dieu. *
En un mot , je pense*; donc Dieu existe : car ce qui pense en moi , je ne le dois point à moimême , parcequ'il n*a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois , qu'il dépend encore de moi de me le conserver yn seul instant ; je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de mm , et qui soit matière , puisqv'il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui passe : je le dois donc à on être qai est au-dessus de moi , et qui n'est point matiM^ ; ^ c'est Dieu.
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'une nature universelle qui pense exjëÉéralement tout ce qui est matière, issairement qu'un être particulier qui eut pas aussi admettre en soi la moine ; car« bien qu'un être universel qui Ferme dans son idée infiniment plus ir, de puissance , d'indépendance et i , qu'un être particulier qui pense , rme pas néanmoins une plus grande de matière , puisque cette exclusion et l'autre de ces deux êtres est aussi 'elle peut être et comme infinie , et itant impossible que ce qui pense en natière, qu'il est inconcevable que natière : ainsi , comme Dieu est esame aussi est esprit, is point si le chien choisit , s'il se ress'Û affectionne, s'il craint, s'il ima- [)ense : quand donc Ion me dit que choses ne sont en .lui ni passions, ni , mais l'effet naturel et nécessaire de ion de sa machine préparée par le digement des parties de la matière, je )ins acquiescer à cette doctrine. Mais et je suis certain que je pense : or, portion y a-t-il de tel ou de tel arran- » parties de la matière , c'est-â-dire idue selon toutes ses dimensions , qui t , large , et profonde , et qui est divitoÉis ces sens , avec ce qui pense ?
est matière , et si la pensée en moi , ms tous les autres hommes , n'est ïi de l'arrangement des parties de la qui a mis dans le monde toute autre elle des choses matérielles ? La malle dans son fonds Une idée aiissi pure, tle , aussi immatérielle , qu'est celle de comment peut-elle être le principe de nie et l'exclut de son propre être ?
est-elle dans l'homme ce qui pense , « ce qui est à l'homme même une conli n*est point matière ?
les êtres qui durent peu , parcequ'ils K)sés de choses très différentes, et qui i réciproqaement ; il y en a d'autres il davantage, pareequ'ils sont plus aoais ils périssent , parcequ'ils ne laisl'avoir ^ parties selon lesqAeHeè ils ttre àMsés. Ce qui pense en moi doit
durer beaucoup , parceque c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition ; et il n'y a pas de raison qu'il doiVe périr : car qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n'a point de parties?
L'ame voit la couleur par l'organe de l'œil , et entend les sons par l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre quand ces sens ou ces objets lui manquent , sans que pour cela eUe cesse d'être ; parceque l'ame n'est point précisément ce qui voit la couleur, ou ce qui entend les sons ; elle n'est que ce qui pense : or, comment peut-elfe cesser d'être telle? ce n'est point par le défaut d'organe , puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière ; ni par le défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'étemelles vérités : elle est donc incorruptible.
Je ne conçois point qu'une ame que Dieu avoulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait doive être anéantie.
Voyez , Luette , ce morceau de terre •, plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont contiguës : ici ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes ; là « des allées en palissades qui n'ont pas de fin , et qui vous couvrent des vents du nord : d'un côté c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, etd'un autre un beau pointdevue : t)lusbasane Yvette , ou un Lignon , qui couloit obscurément entre les saules et les peupliers , est devenu un canal qui est revêtu : ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la campagne' , et annoncent la maison , qui est entourée d'eaux. Vous récrierez-vous : Quel jeu du hasai^d ! combien de belles choses se sont rencontrées ensemblent inopinément ! Non , sans doute ; vous direz au contraire : Cela est bien imaginé et bien ordonné ; il règne ici un bon goût et beaucoup d'intelligence. Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit être la demeure de quet qu'un de ces gens chez qui un Le Nostre va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où tout Fart tfnri oiivrier habile â été employé pour FenAelfir, si même toute la terre n'est qu'un atome èu^eifidn en l'air, et si vons écoutez ce qtie je vais dire?
« Chantmy.
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
Vous êtes placé , ô Lucile ! quelque pai t sur cet atome ; il faut donc que vous soyez bien petit , car vous n'y occupez pas une grande place: cependant vous avez des yeux , qui sont deux points imperceptibles ; ne laissez pas de les ouvrir vers le ciel : qu'y apercevez-vous quelquefois? la lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse , quoique sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil : elle paroit grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes , et qu'aucune des étoiles. Mais ne vous laissez pas tromper par les dehors ; il n'y a rien au ciel de si petit que la lune ; sa superficie est treize fois plus petite que celle de la terre ; sa solidité , quarante-huit fois ; et son diamètre de sept cent cinquante lieues n'est que le quart de celui de la terre : aussi est -il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est guère plus éloignée de nous que de trente fois le diamètre de la terre , ou que sa distance n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même de chemin à faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces du ciel ; car il est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent quarante mille lieues : ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq cents lieues , et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. Il faut néanmoins, pour accomplir cette course , qu'elle aille cinq mille six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui feroit quatre lieues par heure , qu'elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son , que le bruit , par exemple , du canon et du tonnerre , qui parcourt en une heure deux cent soixante et dix-sept lieues. Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour Téloignement , pour la course ! vous verrez qu'il n'y en a aucune. Souvenez-vous seulement du diamètre de la terre , il est de trois mille lieues ; celui du soleil est cent fois plus grand , il est donc de trois cent mille lieues. Si c'est là sa largeur en tous sens , quelle peut être toute sa superficie ! quelle est sa solidité ! comprenez-vous bien cette étendue, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seroient toutes ensemble pas plus grosses que le soleil? Quel est donc, direz-vous, son éloignement , si l'on en juge par son apparence! Vous avez raison , il est prodigieux ; il est démontré
qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil moins de dix mille diamètres de la terre , autrement moins de trente millions de lieues : peutêtre y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus loin ; on n'a aucune méthode pour dëtemuner cette distance.
Pour aider seulement votre imagination à se la représenter, supposons une meule de moulio qui tombe du soleil sur la terre ; donnons-lui h plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle même que n'ont pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve toujours cette même vitesse, sans en aoquéiv et sans en perdre; qu'elle parcoure quinze toises par chaque seconde de temps , c'est-à-dire la moitié de l'élévation des plus hautes tours , et ainsi neuf cents toisés en une minute ; passonslui mille toises en une minute pour une plus grande facilité ; mille toises font une demi-lieoe commune ; ainsi en deux minutes la meule fera une lieue, et en unejieure elle en fera trente, et en un jour elle fei^ sept cent vingt lieues : or, elle a trente millions à traverser avant que d'a^ river à terre ; il lui faudra donc quatre mille cent soixante et six jours , qui sont plus de onze années, pour faire ce voyage. Ne vous effraya pas, Lucile, écoutez -moi : la distance delà terre à Saturne est au moins décuple de celle de la terre au soleil , c'est vous dire qu'elle ne peut être moindre que de trois cents millions de Ijeues , et que cette pierre emploieroit plus de cent dix ans pour tomber de Saturne en terre.
Par cette élévation de Saturne élevez vousmême , si vous le pouvez , votre imagination à concevoir quelle doit éive l'immensité du chemin qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes : le cercle que Saturne décrit a plus de six cents millions de lieues de diamètre, et par conséquent plus de dix-huit cents millions de Ueues de circonférence ; un cheval angiois qui feroit dix lieues par heure n'auroit à courir que vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.
Je n'ai pas tout dit, ô Lucile I sur le mirack de ce monde visible, ou, comme vous paries quelquefois , sur les merveilles du hasard que vous admettez seul pour la cause première de toutes choses. II est encore un ouvrier plu)s admirable que vous ne pensez : connoisseK le k^'
DES ESPRITS FORTS
siird , bissez-vous ins'truire de toute la puissance de YOtre Dieu. Savez-vous que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terreau soleil , et celle de trois cents millions de lieues de la terre à Saturne , sont si peu de chose , comparées à Téloignement qu*tl y a de la terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se servir, sur le sujet de ces distances , du terme de comparaison ? Quelle proportion à la vérité de ce qui se mesure , quelque grand qu'il puisse être , avec ce qui ne se mesure pas ? On ne connoit point la hauteur d'une étoile; elle est , si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni angles , ni sinus, ni parallaxes , dont on puisse s'aider : si un homme observoit à Paris une étoile fixe , et qu'un autre b regardât du Japon , les deux lignes qui partiroient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet astre ne feroient pas un angle , et se confondroient en une seule et même ligne, tant la terre entière n'est pas espace par rapport à cet âoigneoiient. Hais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le soleil : il iàut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs , l'un sur la terre , et l'autre dans le soleil , observoient en même temps une étoile , les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeroient point d angle sensible. Pour concevoir h chose autrement : si un homme étoit situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les séparent , lui paroftroient un même point : cela est démontré. On ne sait pas aussi la distance d'une étoile d'avec une autre étoile , quelque voisines qu'elles Dousparoissent. Les Pléiades se touchent presque, à en juger par nos yeux : une étoile parolt assise sur l'une de celles qui forment la queue de la Grande Ourse; à peine la vue peut-elle atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c'est comme une étoile qui paroît double. Si cependant tout l'art des astronomes est mutile pour en marquer la distance, que doit- OD penser de l'éloignement de deux étoiles qui en effet paroisseni éloignées l'une de l'autre , et Ji {dus forte raison des deux polaires ? quelle est Hioiic l'immensitéde la lignequi passe d'une pobôre à l'autre? et que sera-ce que le cercle dont celte ligne est le diamètre? Mais n'est-ce pas qudquecbosede plusquede sonder les abymes^
que de vouloir imaginer la solidité du globe dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris que ces mêmes étoiles , si démesurées dans leur grandeur, ne nous paroissent néanmoins que comme des étincelles? N'admirerons-nous pas plutôt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des étoiles , oui , de celles qui sont apparentes ; le moyen de compter celles qu'on n'aperçoit point, celles, par exemple, qui composent la voie de lait, cette trace lumineuse qu'on remarque nu ciel dans une nuit sereine du nord au midi , et qui , par leur extraordinaire élévation , ne pouvant percer jusqu'à nos yeux pour éti^e vues chacune en particulier, ne font au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées?
He voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien , qui est suspendu au milieu des aii*s : un nombre presque infini de globes de feu d'une grandeur inexprimable et qui confond l'imagination , d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour , depuis plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des deux. Voulez-vous un autre système , et qui ne diminue rien du merveilleux? La terre eHe-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil , le centre de Tunivers. Je me les représente, tous ces globes , ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s'embarrassent point l'un l'autre; ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d'eux tous venoit à se démentir et à rencontrer la terre , que deviendroit la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l'ordre qui leur est prescrit , suivent la route qui leur est marquée , et si paisiblement à notre égard , que personne n'a Toreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au monde. 0 économie merveilleuse du hasard! rintelligence même pourroit-elle miiux réussir? Une seule chose, Lucile , me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, dans leurs ^révolutions, et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal re-
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
légué en un coin de cet espace immense quon appelle le monde, après les avoir observés, s'est fait une méthode inlaiilible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en deux, en quatre, en vin{yt mille ans : yoilà mon scrupule , Lucile ; si c'est par hasard qu'ils observent des règles si invariables , qu'est-ce que Tordre? qu'est-ce que la règle?
Je vous demanderai même ce que c'est que le hasard : est-il corps? est-il esprit? est-ce un être distingué des autres êtres , qui ait son existence particulière, qui soit quelque p;irt? ou plutôt n'est-ce pas un mode, ou une façon d'être ? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit : C'est un hasard ; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais réfléchi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et qu'elle pirouette; conclurai-je que c'est par ce même hasard qu'en général la boule est en mouvement? ne soupçonnerai-je pas plus volontiers qu'elle se meut, ou de soi-même , ou par l'impulsion du bras qui l'a jetée? Et parceque les roues d'une pendule sont déterminées l'une par Fautre à un mouvement circulaire d'une telle ou telle vilesse , examinerai-je moins curieuse* ment quelle peut être la cause de tous ces mouvements ; s'ils se font d'eux-mêmes ou par la force mouvante d'un poids qui les emporte? Mais ni ces roues ni ces boules n'ont pu se donner le mouvement d'elles-mêmes, ou ne l'ont point par leur nature, s'ils peuvent le perdre sans changer de nature ; il y a donc apparence qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. Et les corps célestes, s'ils venoient à perdre leur mouvement, changeroient-ils de nature? seroicnt'-ils moins des corps? je ne l'imagine pas ainsi : ils se meuvent cependant, et ce n'est point d'eux-mêmes et par leur nature. Il laudroit donc chercher, ô Lucile! s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les iaitmouvoir ; qui que vous trouviez, je l'appelle Dieu.
Si nous supposions que ces grande corps $ont sans mouvement, on ne demanderoit plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on
seroit toujours reçu à dentondcr qiiî a fini cei corps , comme on peut s'informer qui a fîiit en roues ou cette boule; et quand cfaacuii de œi grands corfis seroit sufifiosé un amas fortuit d'atomes qui se sont liés et enchaînés eaiembk par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrois un de ces atomes , et je dirois : Qui a créé cet atome? est-il matière? est-il intelligence? a-t-il eu quelque idée de soi-même avaDt que de se faire soi-miéme? il étoit donc un ibqn^ent avant que d'être; il étoit et il n'était pis tout à-la-fois ; et s'il est auteur de son être et de sa manière d'être, pourquoi s'est-il (ait corps plutôt qu'esprit? bien plus, cet atome n'a-tii point commencé? est-il éternel? est-ii infini? ferez-vous un Dieu de cet atome?
Le ciron a des yeux , il ae détourne à I9 reaeontre des objets qui lui pourroient nuire; quand on le met sur de l'ébène pour le mieuxre* marquer, si, dans le temps qu'il marche vers un côté, on lui présente le mointlre fiéui, il change de route : est-ce un jeu du kisard qw son cristallin , sa rétine , et son nerf optique?
L'on voit dans une goutte d'eau, que lepoivie qu'on y a mis tremper a altérée, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le microscope notis fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une rapidité incroyable, comme autant de monstres dans une v«sl6 mer: chacun de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron, et néanmoins c'est un corps qui vit, qui jse nourrit, qui croit, qui doji avoir des muscles, des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères , et im cerveau pour distj'ibuer les esprits animaux.
Une tache de moisissure de la gr^uodeur d'ua grain de sable parolt dans le microscope coomie un amas de plusieurs plantes très distinctes , dont les imes ont des fleurs» les autres 'des fruits ; il y en a qui n'ont quie des boutons » de^ù ouverts; il y en a quelques unes qui soBt fstjoiées : de quelle étrange pe^lesse doivent être les racines et les filtres qui séparent les aUmeais de ces petites plantes ! et si l'on vient à considérer que ces plantçs ont leurs grsMnes , aîpsi, que les chênes et les pins , et que ces petits aai" maux dont je viens de parler se mull^dient per voie de génération , comme les éléphants et le» baleines; où ceIR ne mène-t-il point ? Qui a sa
DES ESPRITS FORTS
^r à des ouvrages si délicats » si fins , qui ent à la vue des hommes , et qui tiemient ioi comme les deux » bien que dans Taurémité? Ne seroît-ce point celui qui a fait IX 9 les astres , ces masses énormes , époules par leur grandeur, par leur élévation, rapidité et l'étendue de leur course , et joue de les faire mouvoir?
t de fait que Tbomme jouit du soleil , des des cieux et de leurs influences» comme de l'air qu'il respire , et de la terre sur e il mardie , et qui le soutient ; et s'il ijouter à la certitude d'un fait la conve* >u la vraisemblance » elle y est tout enpuisque les deux et tout ce qu'ils contiene peuvent pas entrer en comparaison»
I noblesse et la dignité , avec le moindre mmes qui sont sur la terre ; et que la tion qui se trouve entre eux et lui est e la matière incapable de sentiment , qui ilement une étendue selon trois dimen^ œ qui est esprit , raison , ou intelligence, dit que l'homme auroit pu se passer à pour sa conservation» je réponds que le pouvoit moins faire pour étaler son r» sa bonté et sa magnificence, puifrjuelque chose que nous voyions qu'il ait il pouvoit faire infiniment davantage.
Donde entier» s'il est fait pour l'homme» éralement la moindre chose que Dieu ait Mir riiomme ; la preuve s'en tire du fond eligion : ce n'est donc ni vanité ni préon à l'homme de se rendre sur ses avan- I la force de la vérité ; ce seroit en lui stuet aveuglement de ne pas se laisser coni par l'enchaioement des preuves dont la n se sert pour lui faire connoitre ses privises ressources, ses espérances ; pour lui idi'e ce qu'il est , et ce qu'il peut devenir. I luneest habitée ; il n'est pas du moins imle qu'elle le soit. Que parlez-vous» Lucile, me » et à quel propos ? en supposant Dieu, est en effet la chose impossible? Vous idez peut-être si nous sommes les seuls 'univers que Dieu ait si bien tmtés ; s'il point dans la lune » ou d'autres hommes , Mitres créatures , que Dieu ait aussi favo- »? Vaine curiosité! frivole demande! La , Lucile» est habitée; nous l'habitons» et
nous savons que nous l'habitons; nous avons nos preuves » notre évidence , nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes : que ceux qui peuplent lesgldbes célestes » quels qu'ils puissent être , s'inquiètent pour eux-mêmes; ils ont leurs soins, et nous les nôtres. Vous avez» Ludle, observé la lune; vous avez reconnu ses taches , ses abymes, ses inégalités, sa hauteur, son étendue » son cours » ses éclipses*; tous les astronomes n'ont pas été plus loin : imaginez de nouveaux instruments , observez-la avec plus d'exactitude : voyez-vous qu'elle soit peuplée» et de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes? Laissez-moi voir après vous , et si nous sommes convaincus l'un et l'autre que des hommes habitent la lune , examinons alors s'ils sont chrétiens» et si Ueu a partagé ses faveurs entre eux et nous.
Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s'y voit rien qui ne soit marqué au coin de l'ouvrier : ce qui s'y voit quelquefois d'irrégulier et d'impaiîlait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez : vous avez horreur du crapaud , faites un crapaud, s'il est possible : quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages , je ne dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent ! Je ne vous demande pas de vous mettre a votre atelier pour faire un homme d'esprit» un homme bien fait » une belle femme ; l'entreprise est fort au-dessus de vous : essayez seulement de faire un bossu, un fou , un monstre ; je suis content.
Rois , monarques , potentats » sacrées majestés! vous ai-je nommés par tous vos superbes noms? grands de la terre» très hauts» très puissants et peut-être bientôt toui-fumanU mîgneurs ! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie » de quelque chose de moins , d'un peu de rosée : feites de la rosée , envoyez sur la terre une goutte d'eau.
L'ordre , la décoration » les effets de la nature » sont populaires ; les causes » les prindpes» ne le sont point : demandez à une femme comment un bel œil n-'a qu'à s'ouvrir pour voir; demandeile à un homme docte.
LES CARACTERES
Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d*années , en un mot , tous les temps ne sont qu'un instant » comparés à la durée de Dieu , qui est éternelle : tous les espaces du monde entier ne sont qu un point , qu'un léger atome , comparés à son immensité. S'il est ainsi , comme je l'avance (car quelle proportion du fini à l'infini?), je demande, qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de poussière qu'on appelle la terre? qu'estce qu'une petite portion de cette terre que l'homme possède et qu'il habite ? Les méchants prospèrent pendant qu'ils vivent ; quelques méchants, je l'avoue. La vertu est opprimée et le crime impuni sur la terre; quelquefois, j'en conviens. C'est une injustice. Point du tout : il faudroit, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni : il faudroît du moins que ce peu de tenfips où les bons souffrent et où les méchants prospèrent , eût une durée , et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence itiusse et une ombre vaine qui s'évanouit; que cette terre, cet atome, où il paroît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû , fût le seul endroit de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses.
De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais on ne fais point , selon qu'il me plaft , que je suis libre : or, liberté c'est choix , autrement une détermination volontaire au bien ou au mal , et ainsi une action bonne ou mauvaise, et ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il est vrai, c'est injustice ; qu'il le soit sur la terre , c'est un mystère. Supposons pourtant, avec l'athée, que c'est injustice : toute injustice est une négation ou une privation de justice : donc toute injustice suppose justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison : je demande, en effet, quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit puni, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avoit moins de trois angles. Or toute confbrmité à la raison est une vérité ; cette conformité, comme il vient d'être dit, a< toujours été : elle est donc de celles que l'on
DE LA BRUYÈRE
appelle des étemelles vérilés. Cette vérité d'aï* leurs , ou n'est point, et ne peut être ; ou elle est l'objet d'une connoissance : elle est donc éternelle , cette connoissanœ ; et c'est Dieu.
Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés, et où la précaution des ooupah blés pour les dérober aux yeux des hommes i été plus grande, paroissent si simples et si 6ciles , qu'il semble qu'il n'y ait que Dieu seul qui puisse en être l'auteur ; et les faits d'ailleon que l'on en rapporte sont en si grand nombre, que, s'il plaît à quelques uns de les attribuera de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que le hasard de tout temps a passé en coutume.
Si vous faites cette supposition , que tous les hommes qui peuplent la terre, sans excq[)tioD, soient chacun dans l'abondance , et que rien ne leur manque , j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans l'abondance, et qoe tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l'argent et les terres : si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fbuill^ ront pas , ni ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en tirer des fruits : on aura recours au commerce , et on le suppose. Mais si les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre par son travail , qui transportera d'une région à une autre les lingots ou les choses échangées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? on manquera alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'invention, plus de mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus les uns des autres; rend les lois frivoles et inutiles; entraine une anarchie universelle; attire la violence, les injures, les massacres, l'impunité.
Si vous supposez, au contraire, que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échauffe b terre et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain ï^
DISCOURS
et répandent dans les diverses contrées ité et l'abondance; inutilement aussi la ;se sonder ses abymes profonds, les rot les montagnes s'ouvrent pour laisser dans leur sein et en tirer tous les trë- *ils y renferment. Mais si vous établisde tous les hommes répandus dans le les uns soient riches et les autres paundigents , vous faites alors que le b^in :be mutuellement les hommes, les lie, ncilie : ceux-ci servent, obéissent, in- , travaillent, cultivent, perfectionnent; jouissent, nourrissent, secourent, progouvernent : tout ordre est rétabli, et découvre.
*z Tautoriié , les plaisirs et l'oisiveté d'un i dépendance, les soins et la' misère de ou ces choses sont déplacées par la mahommes, ou Dieu n'est pas Dieu, certaine inégalité dans les conditions, retient l'ordre et la subordination, est le de Dieu, ou suppose une loi divine : p grande dispropoition , et telle qu'elle irque parmi les hommes, est leur ou- [)u la loi des plus forts, extrémités sont vicieuses, et partent de e : toute compensation est juste, et vient
ne goûte point ces Caractèret, je m'en et si on les goûte, je m'en étonne de
FIN DES CARACTÈRES
DISCOURS