D'UN VILAIN HOMME
ŒAPITRE XVUI.
De la défiance.
L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché Tun de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par un autre, qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si qudquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule à chaque stade (1) qu'il fait pour voir s'il a son compte. Une autre fois, étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son coffre-fort fût bien fermé, si sa cassette est toujours scellée (2) , et si on a eu soin de bien fermer la porte du vestibuble; et, bien qu'elle assure que tout est en bon état, Finquiétude le prend , il se lève du lit , va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa chambre, visiter lui-même tous les endroits de sa maison ; et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort après cette recherche. 11 mène avec lui des témoinsquand il va demander ses arrérages (3) , afin qu'il ne prenne pas un jour envie à ses débiteurs de lui dénier sa dette. Ce n'est pas chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il envoie teindre sa robe , mais chez celui qui consent de ne point la recevoir sans donner caution (4). Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter quelques vases (5), il les lui refuse souvent ; ou , s'il les accorde , [ il ne les laisse pas enlever qu'ils ne soient pesés : il fait suivre celui qui les emporte, et envoie dès le lendemain prier qu'on les lui envoie. ] (6) A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville (7), il le fait marcher devant lui, de peur que, s'il le perdoit de vue, il ne lui échappât et ne prit la fuite. A un homme qui, emportant de chez lui quelque chose que ce soit, lui diroit : Estimez cela, et mettez-le sur mon compte, il répondroit qu'il faut le laisser où on Ta pris, et qu'il a d'autres afiaires que celle de courir après son argent (8).
NOTES
(I) Sii cents pas. ( La Bruyh-e, ) Le stade olympique, atoît , selon M. Barthdemy , qnatre-viDgt^quatone toises
et demie. Le manuscrit du VaUcan porte : « Et s'asded à < chaque stade pour le compter. »
(2) Les anciens employoient sourent la cire et le cadiet en place des serrures et des defe. Os cachetoient mémo quelquefois les portes, et sur-tout celles du gynécée. (Vo) es entre autres les Jliesmoph, d'Âristoph., v. 422. )
(3) «r Quand U demande les intérêts de son argent, aOn c que ses débiteurs ne puissent pas nier la dette. » D fiint supposer peut-être que c'est avec les mêmes témoins qui étoient présents lorsque Targent a été remis.
(4) Le grec dit : cMaisclies celoiqoi a nn bon répondant»
(5) D'or ou d'argent ( La Bruyère. )
(6) Ce qui se Ut entre les deux f ] n'est pas dans le grec, où le sens est interrompu; mais il est suppléé par quelques interprètes. ( La Bruyère. ) C'est Casaubon qui avolt suppléé à cette phrase défectueuse, non seulement par les mots que La Bruyère a désignés , mais encore par les quatre précédents. Voilà comme le manuscrit du YaUcan restitue ce passage , dans lequel on reconnolUn arec plaisir un trait que Casaubon avoit deviné : c 11 les refuse la plu- « part du temps; mais, s'ils sont demandés par un ami € ou par un parent, il est tenté de les essayer et de les c peser, et eiîge presque une caution ayant de les prêter. » 11 Teut les essayer aux yeux de celui à qui il les confie , pour Im prouver que c'est de l'or ou de l'argent fin. Ce sens du verbe grec, restitué dans cette phrase par M. Coray, est justifié par l'explication que donne Hésychius du substantif qui en dérive.
(7) La Bruyère a ajouté les mots, c Qu'il affectionne. » M. Coray a joint ce trait au précédent, en l'appliquant à l'esclave qui porte les vases.
(8) Dans les addiUons du manuscrit du Vatican , à cette phsase difficile et elliptique, il fiint, je crok, mettre le dernier verbe à Voptatif attique de l'aoriste, et traduire : «r n répond à ceux qui, ayant acheté quelque chose ches « lui, lui disent de faire le compte, et de mettre l'objet « en note, paroequ'ils n'ont pas en ce moment le temps c de lui envoyer de l'argent : Oh ! ne vous en mettez pas c en peine ; car, quand même tous en auriez le temps , je c ne vous en sulvrois pas moins; » c'estpè-dire , quand même vous me diriez que vous m'enveirez de l'argent sur4e-champ, je préièrerois pourtant de vous accompagner chez vous ou chez votre banquier pour le toucher moi-même.