‹ Moralistes françoisChapitre 17 sur 309 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Vanité de Chomnte, effets de t amour ^propre.

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous ayons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire , et nous nous efforçons pour cela de paroftre. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire , et nous négligeons le véritable; et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité » nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre , et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être baillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre , et de renoncer souvent à l'un pour l'autre! Car qui ne mourroit pour conserver son honneur, celuilà seroit infâme. La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort » on l'aime.

L'orgueil contre-pèse toutes nos misères ; car ou il les cache, ou s'il les découvre, il se glorifie de les connottre. Il nous tient d'une possession si naturelle au milieu de nos misères et de nos erreurs , que nous perdons même la vie avec joie , pourvu qu'on en parle.

ni.

La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme , qu'un goujat , un marmiton , un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre hi gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu : et moi qui écris ceci , j'ai peut^tre cette envie ; et peutrêlre que ceux qui le liront l'auront aussi.

Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent et qui nous tiennent à la gorge , nous avons un instinct que nous ne pouvons i-éprimer, qui nous élève.

Nous sommes si présomptueux,que nous voudrions être connus de toute la terre» et même des gens qui viaulront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains, que l'estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

La curiosité n'est que vanité. Le plus souvait on ne veut savoir que pour en parler. On ne voyageroit pas sur la mer pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne.

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