‹ Moralistes françoisChapitre 188 sur 309 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

De l'esprit en général.

Ceux qui ne peuvent rendre raison des variétés de Tesprit humain , y supposent des contrariétés inexplicables. Ils s*élonnent qu*un homme qui est vif, ne soit pas pénétrant ; que celui qui raisonne avec justesse, manque de jugement dans sa conduite ; qu*un autre qui parle nettement, ait l'esprit faux, etc. Ce qui (ait qu'ils ont tant de peine à concilier ces prétendues bizarreries, c'est qu'ils confondent les qualités du caractère avec celles de l'esprit, et qu'ils rapportent au raisonnement des effets qui appartiennent aux passions. Ils ne remarquent pas qu'un esprit juste, qui fait une faute, ne la fait quelquefois que pour satisfaii*e une passion , et non par défaut de lumière ; et , lorsqu'il arrive à un homme vif de manquer de pénétration , ils ne savent pas que pénétration et vivacité sont deux choses assez différentes, quoique ressemblantes, et qu'elles peuvent être séparées. Je ne prétends pas découvrir toutes les sources de nos erreurs sur une matière sans bornes; lorsque nous croyons tenir la vérité par un endroit , elle nous échappe par mille autres. Mais j'espère qu'en parcourant les principales parties de l'esprit, je pourrai observer les différences essentielles , et faire évanouir un très grand nombre de ces contradictions imaginaires qu'admet l'ignorance. L'objet de ce premier li\Te est de faire connoitre, par des définitions et des réflexions, fondées sur l'expérience , toutes ces différentes qualités des hommes qui sont~ comprises sous le nom d'esprit. Ceux qui recherchent les causes physiques de ces mêmes qualités , en pourroient peutêtre parler avec moins d'incertitude , si on

réussissoit dans cet ouvrage à dë^dopper les effets dont ils étudioient les principes.

Imagination, réflexion j mémoire.

Il y a trois principes remarquables dans l'esprit : l'imagination, la réflexion et la mémoire'.

J'appelle imagination le don de concevoir les choses d'une manière figurée, et de rendre ses pensées par des images*. Ainsi rimagiiation parle toujours à nos sens ; elle est Ymeatrice des arts et l'ornement de l'esprit,

La réflexion est la puissance de se replier sur ses idées , de les examiner, de les modifier, ou de les combiner de diverses manières. Elle est le grand principe du raisonnement, du jugement, etc.

La mémoire conserve le précieux dépôt de l'imagination et de la réflexion. 11 seroitsupe^ flu de s'arrêter à peindre son utilité non codtestée. Nous n'employons dans la plupart de nos raisonnements que des réminiscences; c'est sur elles que nous bâtissons; elles sont le foudénient et la matière de tous nos discours. L'esprit que la mémoire cesse de nourrir, s'éteint daus les efforts laborieux de ses i*echercbes. S'il y a un ancien préjugé contre les g«is d'une heureuse mémoire, c'est parcequ*on suppose qu'ils ne peuvent embrasser et mettre en ordre tous leui*s souvenirs, parcequ'on présume que leur esprit , ouvert à toute sorte d'impressions, est vide , et ne se charge de tant d'idées empruntées, qu'autant qu'il en a peu de propres: mais l'expérience a contredit ces conjectures par de grands exemples. Et tout ce qu'on peut eo conclure avec raison, est qu'il feut avoir delà mémoire dans la proportion de son esprit, sans quoi on se trouve nécessairement dans undeœs deux vices, le défaut ou l'excès.

Fécondité,

Imaginer, réfléchir, se souvenir, voilà les trois principales facultés de notre esprit. Cest i

' La mémoire est la première. Pooniuol? V. ' L'imagination est ici considéré^ relativement i la EttAaturp. M.

DE L'ESPRIT HUMAIN

là tout le don de penser \ qui précède el fonde les autres. Après vient la fécondité, puis la justesse , etc.

Les esprits stériles laissent échapper beaucoup de choses*, et nen voient pas tous les côtés; mais l'esprit fécond sans justesse» se ooofond dans son abondance, et la chaleur du seotinoent qui raccompagne est un principe d'iUttsion très à craindre ; de sorte qu'il n'est pas étrange de penser beaucoup et peu juste.

Personne ne pense, je crois, que tous les esprits soient féconds, ou pénétrants, ou éloquents, ou justes , dans les mêmes choses. Les uns abondent en images , les autres en réflexions , les autres en citations, etc. , chacun selon son caractère, ses inclinations, ses habitudes, sa force ou sa foiblesse.

Vivacité.

La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie à la fécondité. 11 y a des esprits lents, fertiles ; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la foiblesse de leur mémoire , ou de la confusion de leurs idées , ou enfin de quelque défaut dans leurs organes , qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse^ La stérilité des esprits vi^, dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu'ils sont sans passions ; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres , et €«la pourroit expliquer de certaines bizarreries : un esprit vif dans la conversation, qui s'éteint dans le cabinet; un génie perçant dans l'intrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc.

C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que les objets frivoles intéressent, paroissent les plus vives dans le monde. Les

' On ne pense que par mémoire. V. — Ne seroit-il pas plus cttd de dire : On ne pense qu'au moyen de la mémoire ? S.

> L'esprit stérile est celui en qui l'Idée qu'on lui présente ne fait pas naître d'idées accessoires; au lieu que l'esprit fécond produit sur le sujet qui l'occupe , toutes les idées qui apparlieonent à ce sid^t. De média que dans une oreille exercée et sensihle. on son produit le sentiment des sons harmoniques, et qo'dle entend un accord où les antres n'entendent qo'un son. S.

bagatelles qui soutiennent la conversation, étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, leur fournissent une occasion eontinuelle de paroitre. Ceux qui ont des passions plus sérieuses, étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.

Pénétration.

La pénétration est une facilité à concevoir >, à remonter au principe des choses , ou ù prévenir > leurs effets par une suite d'inductions.

C'est une qualité qui est attachée comme les autres à notre organisation , mais que nos habitudes et nos connoissanoes perfectionnent : nos connoissances , parcequ'elles forment un amas d'idées qu'il n'y a plus qu'à réveiller; nos habitudes, parcequ'elles ouvrent nos organes, et donnent aux esprits un cours facile et prompt.

Un esprit extrêmement vif peut être faux , et laisser échapper beaucoup de choses par vivacité ou par impuissance de réfléchir, et n'être pas pénétrant. Mais l'esprit pénétrant ne peut être lent ; son vrai caractère est la vivacité et la justesse unies à la réflexion .

Lorsqu'on est trop préoccupé de certains principes snr une science, on a plus de peine à recevoir d'auti*es idées dans la même science et une nouvelle méthode; mais c'est là encore une preuve que la pénétration est dépendante , comme je l'ai dit, de nos habitudes. Ceux qui font une étude puérile des énigmes , en pénètrent plus tôt le sens que les plus subtils phi* losophes.

De la justesse, de la netteté, du jugement,

La netteté est l'ornement de la justesse ^; mais elle n'en est pas inséparable. Tous ceux qui ont l'esprit net ne l'ont pas juste. Il y a des hommes qui conçoivent très distinctement , et qui ne raisonnent pas conséquemment. Leur esprit ,

' Concevoir, veut dire ici se former, diaprés ce qu'on Toit . des idées de ce qu'on ne Toit pas, et par là pénétrer plus loin que la simple apparence. S.

« Au lieu de prévenir, il fant. ce me semble, prévoir Jfs effets par indu4:Uon, aprÉs quoi on les prérient S.

3 La netteté naît de l'ordre d» idées. V.

VAUVENARGUES

trop foible ou trop prompt, ne peut suivre la liaison des choses , et laisse échapper leurs rapport. Ceux-ci ne peuvent assembler beaucoup de vues, attribuent quelquefois à tout un objet ce qui convient au peu qu1Is en connoissent. La netteté de leurs idées empêche qu'ils ne s'en défient. Eux-mêmes se laissent éblouir par Téclat des images qui les préoccupent ; et la lumière de leurs expressions les attache à Terreur de leurs pensées '.

La justesse vient du sentiment du vrai formé dans Tame , accompagné du don de rapprocher les conséquences des principes, et de combiner leurs rapports. Un homme médiocre peut avoir de la justesse à son degré, un petit ouvrage de même *. C'est sans doute un grand avantage, de quelque sens qu'on le considère : toutes choses en divers genres ne tendent à la perfection qu'autant qu'elles ont de justesse ^

Ceux qui veulent tout définir ne confondent pas le jugement et l'esprit juste ; ils rapportent a ce dernier 4 Texactitude dans le raisonnement , dans la composition , dans toutes les choses de pure spéculation ; la justesse dans la conduite de la vie , ils l'attachent au jugement ^.

Je dois ajouter qu'il y a une justesse et une netteté d'imagination ^; une justesse et une netteté de réflexion, de mémoire, de sentiment, de raisonnement, d'éloquence, etc. Le tempérament et la coutume mettent des différences infinies entre les hommes , et resserrent ordinairement beaucoup leurs qualités. Il feut appliquer ce principe à chaque partie de l'esprit; il est très facile à comprendre.

Je dirai encore une chose que peu de person-

' Bien écrit. V.

• yi ton degré, de même, expressions trop nëgligécsb M» > Je dirois n'ont de perfection; et môme comment dit-on

qu'une chose a plus ou moins de justesse? M. — Justesse id n'est pas te mot propre; cela veut dire sans doute ici, Jnste proportion de parties , exacte combinaison de rapports. Sans <?ela, vaudrai t-il la peine dédire, comme le fait Vauvcnargues deux lignes plus haut, qu'un petU ouvrage peut avoir de la justesse? Sans doute, puisqu'une pensée, qui est assurément le plus petit ouvrage possible , n'a pas de mérite sans la justesse. S.

4 Us rapportent à ce dernier. C'est qu'il me semble que l'esprit juste consiste seulement à raisonoer juste ^ur ce qu'on oonnolt, et que le jugement suppose des connoissances qui mettent en état de juger ce qu'on rencontre , et la vie en générai est composée de rencontres. S.

• La justesse, etc. Justesse est ici sagesse. V.

• Je dois ajouter, etc. Un pea confku. v.

nas ignorent : on trouve quelquefois dans Tes* prit des hommes les plus sages , des idées pAi* leur nature inalliables, que l'éducation , la coutume, ou quelque impression violente, oiit liées irrévocablement dans leur mémoire. Ces idées sont tellement jointes, et se présentent avec tant de force , que rien ne peut les séparer ■ ; ces ressentiments de folie sont sans conséquence, et prouvent seulement, d'une manière incontestable, l'invincible pouvoir de b coutume.

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