‹ Moralistes françoisChapitre 189 sur 309 · VIL · texte numérisé non relu

VIL

Du bon sens.

Le bon sens n'exige pas un jugement bien profond ; il semble consister plutôt à n'apercevoir les objets que dans la proportion exacte qu'ils ont avec notre nature, ou avec notre condition. Le bon sens n'est donc pas à penser sur les choses avec trop de sagacité, mais à les concevoir d'une manière utile, à les prendre dans le bon sens.

Celui qui voit * avec un microscope , aperçoit sans doute dans les choses plus de qualités; mais il ne les aperçoit point dans leur proportion naturelle avec la nature de l'homme, comme celui qui ne se sert que de ses yeux. Image des esprits subtils, il pénètre souvent trop loin : celui qui regarde naturellement les choses a le bon sens.

Le bon sens se forme d'un goût naturel pour la justesse et la médiocrité ; c'est une qualité do caractère , plutôt encore que de l'esprit. Ponr avoir beaucoup de bon sens , il faut être iaitde manière que la raison domine sur le sentiment, l'expérience sur le raisonnement.

Le jugement va plus loin que le bon sens; mais ses principes sont plus variables.

vra.

De la profondeur,

Jjk profondeur est le terme de la réflexion'. Quiconque a l'esprit véritablement profond r

> Ces idées sont , etc. G'est-&-dire quHI y a de la folie ûamks sages, y.

• Celui qui voit, etc. Fin et vrai. T.

» La profondeur, etc. ; c'est-à-dire ce qui suppose le plw* force à la ré6exioo. S.

DE L'ESPRIT HUMAIN

doit avoir k force de fixer sa pensée fugitive, de la retenir sous ses yeux pour en considérer le fond » el de ramener à un point une longue chaîne d'idées : c*est à ceux principalement qui ont cet esprit en partage, que la netteté et la justesse sont plus nécessaires '. Quand ces avantages leur manquent, leurs vues sont mêlées d'illusions et couvertes d'obscurités. Et néanmoins, comme de tels esprits voient toujours plus loin que les autres dans les choses de leur ressort, ils se croient aussi bien plus proches de la vérité que le reste des hommes ; mais ceux-ci ne-pouvant les suivre dans leurs sentiers ténébreux , ni remonter des conséquences jusqu'à la hauteur des principes , ils sont froids et dédaigneux pour cette sorte d'esprit qu'ils ne sauroient mesurer.

Et même entre les gens profonds, comme les uns le sont sur les choses du monde, et les autres dans les sciences , ou dans un art particulier» chacun préférant son objet dont il connoît mieux les usages, c'est aussi de tous les côtés matière de dissension.

Enfin , on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vi& et les esprits profonds, qui n'ont l'un qu'au défaut de l'autre; car les uns marchant phis vite , et les autres allant plus loin , ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence , et ne trouvant pcnnt de mesure pour des choses si différentes , rien n'est capable de les rapprocher.

De la délicatesse, de la finesse et de la force.

La délicatesse nent essentiellement de l'ame * : c'est une sensibilité dont la coutume , plus ou moins haixlie , détermine aussi le degré ^. Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres n'ont trouvé qu'une langueur sans gmee ; celles-ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité a plus haut prix qu'aucun autre

« CcMt à eeuXt etc. Deacartes me pnott un esprit très profond . quoique faux ot romaoeaiiue. V.

» lA ééHcatuu vieni essentieiUment de l'ams. La déticalene est , ce me semble , finesse et grâce. V.

3 c'est une sensibilité, etc. La coutume , les mœurs du pays qu'on habile, déterminent le degré de délicatesse et de acnsil»lilé qu'on iwrte sur certaines cboses , c'cat-ànlire qu'elles formt>ni en noua des tiabitudcs qui reiideul ct^tc délicatesse plus on nioins térère , cette sensibililé plus ou moins vive. S.

peuple de la terre : nous voulons donner beaucoup de choses à entendre sans les exprimer, et les présenter sous des images douces et voilées ; nous avons confondu la délicatesse et la finesse , qui est une sorte de sagacité sur les choses de sentiment *. Cependant la natui'e sépare souvent des dons qu'elle a faits si divers : grand nombre d'esprits délicats ne sont que délicats ; beaucoup d'autres ne sont que fins ; on en voit même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils n'entendent, parcequ'ils ont plus de facilité à parler qu'à concevoir. Cette dernière singularité est remarquable; la plupart des hommes sentent au-delà de leurs foibles expressions ; l'éloquence est peut-être le plus rare comme le plus gracieux de tous les dons.

La force vient aussi d'abord du sentiment , et se caractérise par le tour de l'exprossion ; mais quand la netteté et la justesse ne lui ^sont pas jointes , on est dur au lieu d*être fort , obscur au lieu d'être précis , etc.

De Cétendue de Cesprit.

Rien ne sert au jugement et à la pénétration comme l'étendue de Icsprit. On peut h regarder, je crois , comme une disposition admirable des organes , qui nous donne d'embrasser beaucoup d'idées à la fois sans les confondre.

Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels : il saisit d'un coupd'œii tons les rameaux des choses ; il les réunit à leui* source^ et dans un centre commun ; il les met sous un même point de vue. Enfin il répand la lumière sur de grands objets el sur une vaste surface.

On ne sauroit avoir un grand génie sans avoir l'esprit étendu ; mais il est possible qu'on ait l'esprit étendu sans avoir du génie; car ce sont deux choses distinctes. Le génie est actif, fécond ; l'esprit étendu , fort souvent, se borne à kl spéculation ; il est froid , paresseux et timide.

Personne n'ignore que cette qualité dépend aussi beaucoup de l'aine, qui donne ordinairc-

> on n'a jamais dit qne la finesse fût vne^orte de sagacité sur les choses de sentiment Cda ne pourroil se dire que de la délicatesse de l'ame. S.

> Métapliorc incohérente : un rameau n'a pas de source. ll«

VAUVENARGUES

ment à l'esprit ses propres bornes , et le rétrécît ou rétend , selon l'essor qu'elle-même se donne.

Des saillies»

Le mot de saillie vient de sauter; avoir des saillies, c'est passer sans gradation d'une idée à une autre qui peut s'y allier. C'est saisir les rapports des choses les plus éloignées ; ce qui demande sans doute de la vivacité et un esprit agile. Ce& transitions soudaines et inattendues causent toujours une grande surprise ; si elles se portent à quelque chose de plaisant , elles excitent à rire ; si à quelque chose de profond , elles étonnent; si à quelque chose de grand , elles élèvent : mais ceux qui ne sont pas capables de s'élever, on de pénétrer d'un coup d'œil des rapports trop approfondis, n'admirent que ces rapports bizarres et sensibles que les gens du monde saisissent si bien. Et le philosophe, qui rapproche par de lumineuses sentences les vérités en apparence les plus séparées , réclame inutilement contre cette injustice : les hommes frivoles, qui ont besoin de temps pour suivre ces grandes démarches de la réflexion , sont dans une espèce d'impuissance de les admirer ; attendu que l'admiration ne se donne qu'à la surprise , et vient rarement par degrés.

Les saillies tiennent en quelque sorte dans l'esprit le même rang que l'humeur peut avoir dans les passions '. Elles ne supposent pas nécessairement de grandes lumières, elles joignent le caractère de l'esprit. Ainsi ceux qui approfondissent vivement les choses , ont des saillies de réflexion ; les gens d'une imagination heureuse , des saillies d'imagination ; d'autres, des saillies de mémoire ; les méchants , des méchancetés; les gens gais, des choses plaisantes , etc.

Les gens du monde, qui font leur élude de ce qui peut plaire , ont porté plus loin que les au-

* Let sttilUes tiennent f etc. Qnel rang tient rbnmenr entre lo8 passions? est-elle une passion? Cette pensée peut expliquer V humour des Anglols. H. — L'humeur, comme la colère , est une passion momentanée qui ne mène à rien , parce qu'elle n'a point de but déterminé. Est-ce en cela que Vauvenargues la compare aux saiHies qui . le plus souvent , ne prouTent rien ? ou bien l'humeur est-elle prise ici pour le caractère ? De quelque manière qu'on Teuille l'entendre» ce passage est difficile k expliquer. S.

très ce genre d'esprit; mais , parœqu'il est difflcite aux hommes de ne pas outrer ce qui est bien , ils ont fait du plus naturel de tOBS les dons un jargon plein d'affectation. L'envie de briller leur a fait abandonner par réflexion le vrai et le solide, potu* courir sans cesse après iesaUnsionset les jeux d'imagination les ptos frivoles; il semUe qu'ils soient convenus de ne plus riea dire de suivi, et de ne saisir dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et leur suHace. Cet esprit, qu'ils croient si aimable , est sans doute bienéloignédelanature , qui se piattà sereposer sur les sujets qu'elle embellit , et ti*ouve la variété dans la fécondité de ses Inmières , bien plus que dans la diversité de ses objets. Un agrément si faux et si superfidel est un art enneoii du cœur et de l'esprit % qu'il resserre dans des bornes étroites ; un art qui ôte la vie de tous les discours en bannissant le sentiment qui en est l'ame, et qui rend les conversations du monde anssi ennuyeuses qu'insensées et ridicules.

xn.

Du goût.

Le goât est une aptitude à bien juger des objets de sentiment '. Il faut donc avoir de l'ame pour av(Hr du goût ; il faut avoir aussi de la pénétration y paroeque c'est l'intelligence qui remue le sentiment. Ce que l'esprit ne pénètre qu'avec peine ne va pas souvent jusqu'au cœur, ou n'y fait qu'une impression foible ; c'est là œ qui fait que les choses qu'on ne peut saisir d'un coup d*œil ne sont point du ressort du goût.

Le bon goût consiste dans un sentiment de la belle nature ;• ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent avoir le goût juste.

Toute vérité peut entrer dans un livre de réflexion ; mais dans les ouvrages dégoût ^, nous

r Un agrément si faux , etc. L'auteur veut parler sans doute ici de cette habitude et de ce laknt qn'ont les gens du monde de glacer tout sentiment par une plaisanterie, et de couper court à toute discussion sérieuse par une saillie beorense. kor dée sur quelques friyoles rapports de roots. S.

* Le goûtf etc. Le goût ne potte-t-U pas auMi sur des ol^efi qui ne sont pas de sentiment, mais du simple ressort del'eiprit?M.

Par objets de senUmeni, Tanleur entend les choses qui le sentent et ne se raisonnent pas ; ille dit lui-même. B.

3 Mais dans les ouvrages de goût, etc. Qu'est-ce qne les onvragcs degoAt? Sont-ce lesoiivragesdontle goûtscuidoit jusi^'

DE L'ESPRIT HUMAIN

aimons que la vérité soit puisée dans la nature ; nous ne voulons pas d*hypothèses ; tout ce qui n'est qtt'ingénieux est contre les règles de goût.

Conime il y a des degrés et des parties différentes dans Fesprit, il y en a de même dans le goût. Notre goût peut, je crois , sétendre autant que notre intelligence ; mais il est difficile quil passe au-delà. Cependant ceux qui ont une sorte de talent se croient presque toujoui*s un goût universel , ce qui les porte quelquefois jus- (|a à juger des choses qui leur sont les plus étrangères. Mats cette présomption , qu on pourroit supporter dans les hommes qui ont des talents , se ^marque aussi parmi ceux, qui raisonnent des talents, et qui ont une teinture superfidelie des règles du goût , dont ils font des applications tout-à-fait extraordinaires. C'est dans les grandes villes , plus que dans les autres y qu'on peut observer ce que je dis : elles sont peuplées de ces hommes suffisants qui ont assez d'^ueation et d'habitude du monde pour parler des choses qu'ils n'entendent point : aussi sont-elles le théâtre des plus impertinentes décisions ; et c'est là que l'on verra mettre , à côté des meilleurs ouvrages, une fade compilation des traits les plus brillants de morale et de goût , mêlés à des vieilles chansons et à d'autres extravagances, avec un style si bourgeois et si ridicule , que cela fait mal au cœur.

Je crois que l'on peut dire , sans témérité , que le goût du plus grand nombre n'est pas juste : le cours déshonorant de tant d'ouvrages ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits , 1 est vrai , ne se soutiennent pas ; mais ceux ]uî les remplacent ne sont pas formés sur un meilleur modèle : l'inconstance apparente du jMiblîc ne tombe que sur les auteurs. Cela vient le ce que les choses ne font d'impression sur nous que selon la proportion qu'elles ont avec notre esprit ; tout cequi est hors de notre sphère fNHis échappe , le bas , le naïf, le sublime , etc.

Il est vrai que les habiles réforment nos jugements; mais ib ne peuvent changer notre ^oût , parceque l'ame a ses inclinations indépendantes de ses opinions; ce que l'on ne sent

Vais il y en a de plusieurs sortes : pourquoi ce qui n'est qu'in- ^énUux ea doit-U être banni? Ce qui n'est qu'ingénieux n'est M vrai , et ce qui n'est pas vrai n'est bon nulle part ; et où est a vérité qui ne soit \\9» puisée dans la nature? Toute cette KtMée ne parait pas nette. S.

pas d'abord , on ne le sent que par degrés , comme l'on fait en jugeant ', De la vient qu'on voit des ouvrages critiqués du peuple, qui ne lui en plaisent pas moins ; car il ne les critique que par réflexion , et il les goûte par sentiment.

Que les jugements du public, épurés par le temps et par les maîtres, soient donc, si l'on veut, infaillibles; mais distinguons -les de son goût, qui paroit toujours récusable.

Je finis ces observations : on demande depuis long -temps s'il est possible de rendre raison des matières de sentiment ; tous avouent que le sentiment ne peut se connoitre que par expérience; mais il est donné aux habiles d'expliquer sans peine les causes cachées qui l'excitent. Cependant bien des gens de goût n'ont pas cette facilité, et nombre de dissertateurs qui raisonnent à l'infini, manquent du sentiment, qui est la base des justes notions sur le goût.

Du langage et de t éloquence.

On peut dire en général de l'expression, qu'elle répond à la nature des idées, et par conséquent aux divers caractères de l'esprit.

Ce seroit néanmoins une témérité de juger de tous les hommes par le langage. Il est rare peut-être de trouver une proportion exacte entre le don de penser et celui de s'exprimer. Les termes n'ont pas une liaison nécessaire avec les idées : on veut parler d'un homme qu'on connoît beaucoup; dont le caractère, la figure, le maintien, tout est présent à l'esprit, hors son nom qu'on veut nommer , et qu'on ne peut l'appeler; de même de beaucoup de choses dont on a des idées fort nettes, mais que l'expression ne suit pas : de là vient que d'habiles gens manquent quelquefois de celte facilité à rendre leurs idées, que des hommes superficiels possèdent avec avantage.

■ ce que Von ne sent pas d'abord, on ne le sent que par degrés, comme l'on fait en jugeant. Il y a, Je crois, beancoup de gens capables de sentir par degrés, ou lorsqu'on les en avertit , des choses qu'ils n'avoient pas senties d'abord. Hais cela est vrai plutôt des beautés que des défauts. On n'est jamais choqué du défaut qui n'a point choqué d'abord ; mais on peut , à force de réflexion, se transporter pour des beautés qu'on n'avoiti)as senties d'abonl. parcequ'on n'avoil pu en embrasser d'un coup rt'n'il tout le mérite. S.

VAUVENARGUES

La précision et la justesse du langage dépendent de la propriété des termes qu'on emploie.

La force ajoute tu la justesse et à la brièveté ce qu'elle emprunte du sentiment : die se cai*actérise d'ordinaire par le tour de l'expression.

La finesse emploie des termes qui laissent beaucoup à entendre.

La délicatesse cache sous le voile des paroles ce qu'il y a dans les choses de rebutant.

La noblesse a un air aisé, simple, précis, naturel.

Le sublime ajoute à la noblesse une force et une hauteur qui ébranlent l'esprit, qui l'étonnent et le jettent hors de lui-même; c'est l'expression la plus propre d'un sentiment élevé, ou d'une grande et surprenante idée.

On ne peut sentir le sublime d'une idée dans une foible expression ; mais la magnificence des paroles avec de foibles idées est proprement du phébu's : le sublime veut des pensées élevées, avec des expressions et des tours qui en soiept dignes.

L'éloquence embrasse tous les divei*s caractères de rélocution : peu d'ouvrages sont éloquents ; mais on voit des traits d'éloquence semés dans plusieurs écrits.

Il y a une éloquence qui est dans les paroles, et qui consiste à rendre aisément et convenablement ce que l'on pense , de quelque nature qu'il soit; c'est là l'éloquence du monde. Il y en a une autre dans les idées mêmes et dans les sentiments, jointe à celle de l'expression : c'est la véritable.

On voit aussi des hommes que le monde échauffe, et d'autres qu'il refroidit. Les premiers ont besoin de la présence des objets; les autres, d'être retirés et abandonnés à eux-mêmes : ceux-là sont éloquents dans leur conversation , ceux-ci dans leurs compositions.

Un peu d'imagination et de mémoire, un esprit facile, suffisent pour parler avec élégance; mais que de choses entrent dans l'éloquence ! le raisonnement et le sentiment, le naïf et le pathétique , l'ordre et le désordre , la force et la grâce, la douceur et la véhémence, etc.

Tout ce qu'on a jamais dit du prix de l'éloquence n'en est qu'une foible expression. Elle donne la vie à tout : dans les sciences , dans les affaires , dans la conversation , dans la compo-

sition, dans la recherche même des plaisirs, rien ne peut réussir sans eUe. Elle se joue des passions des hommes, les émeut , les cahne, les pousse, et les déterminera son gré : tout cède à sa voix; elle seule enfin est capable dete célébrer dignement.

De l'invention.

Les hommes ne sauroient créer le fond des choses ; ils les modifient. Inventer n'est donc pas créer la matière de ses inventions, mais lai donner la forme. Un architecte ne fût pas le marbre qu'il emploie à un édifice , il le disjwse ; et l'idée de cette disposition , il l'emprunte encore de difiiérents modèles qu'il fond dans soi imagination , pour former un nouveau tout De même un poète ne crée pas les images de sa poésie; il les prend dans le sein de la nature, et les applique à différentes choses pour les figurer aux sens : et encore le philosophe; il saisit une vérité souvent ignorée , mais qui existe éternellement, pour joindre à une autre vérité, et pour en former un principe. Ainsi se produisent en différents genres les chefe-d'oeuvre de la réflexion et de l'imagination. Toas ceux qui ont la vue assez bonne pour lire dans le sein de la nature, y découvrent, selon le caractère de leur esprit, ou le fond et l'enchaînement des vérités que les hommes effleurent, m l'heureux rapport des images avec les vérités qu'elles embellissent. Les esprits qui ne peuvent pénétrer jusqu'à cette source féconde, qui n'ont pas assez de force et de justesse pour lier leurs sensations et leurs idées , donnent des fiutômes sans vie , et prouvent , plus sensiblement que tous les philosophes, notre impuissance à créer.

Je ne blâme pas néanmoins ceux qui se se^ vent de cette expression pour caractériser avec plus de force le don d'inventer. Ce que j'ai dit se borne à faire voir que la nature doit être le modèle de nos inventions, et que ceux qui h quittent ou la méconnoissent ne peuvent rieo faire de bien.

Savoii' après cela pourquoi les hommes quelquefois médiocres (excellent à dos inventions oii lies hommes plus «rlairésnc |)euvent atteindre;

DE L'ESPRIT HUMAIN

cest là le secret du génie, que je vais tâcher trexpUquer.

Du génie et de Cesprit.

Je crois qu'il n'y a point de génie, sans activité. Je crois que le génie dépend en grande partie de nos passions. Je crois qu'il se forme du concours de beaucoup de différentes qualités, et des convenances secrètes de nos indinatîons avec nos lumières. Lorsque quelqu'une des ocHiditions nécessaires manque, le génie n'est point ou n'est qu'imparfeit ; et on lui conteste son nom.

Ce qui forme donc le génie des négociations, ou celui de la poésie, ou celui de la guerre, etc. , ce n'est pas un seul don de la nature, comme on pourroit croire : ce sont plusieurs qualités, soit de l'esprit, soit du cœur, qui sont inséparablement et intimement réunies.

Ainsi l'imagination, l'enthousiasme, le talent de peindre , ne suffisent pas pour faire un poète : il fiiut encore qu'il soit né avec une extrême sensibilité pour l'harmonie, avec le génie de sa langue, et l'art des vers.

Ainsi la prévoyance , la fécondité , la célérité de l'esprit sur les objets militaires , ne formeroientpas un grand capitaine, si la sécurité dans le péril, la vigueur du corps dans les opérations laborieuses du métier, et enfin une activité infatigable , n'accompagnoient ses autres talents.

C'est la nécessité de ce concours de tant de qualités indépendantes les unes des autres, qui fût apparemment que le gém'e est toujours si rare. II semble que c'est une espèce de hasard , quand la nature assortit ces divers mérites dans un même homme. Je dirois volontiers qu'il lui eu coûte moins pour former un homme d'esprit, parcequ'il n'est pas besoin de mettre entre ses talents cette correspondance que veut le génie.

Cependant on rencontre quelquefois des gens d'esprit qui sont plus éclairés que d'assez beaux ^ génies. Mais soit que leurs inclinations partageât leur application , soit que la foiblesse de '<*tjr ame les empêche d'employer la force de ^*ur esprit, on voit qu'ils demeurent bien loin

après ceux qui mettent toutes leurs ressources et toute leur activité en œuvre, en faveur d'un objet unique.

C'est cette chaleur du génie et cet amour de son objet qui lui donnent d'imaginer et d'inventer sur cet objet même. Ainsi , selon la pente de leur ame et le caractère de leur esprit, les uns ont l'invention de style, les autres celle du raisonnement , ou l'art de former des systèmes. D'assezgrandsgéniesneparoissentpresqueavoir eu que l'invention de détail : tel est Montaigne. La Fontaine, avec un génie bien différent de celni de ce philosophe, est néanmoins un autre exemple de ce que je dis. Descartes, au contraire, avoit l'esprit systématique et l'invention des desseins; mais il manquoit, je crois, de l'imagination dans Fexpression *, qui embellit les pensées les plus communes.

A cette invention d u génie est attaché , comme on sait, un caractère original, qui tantôt naît des expressions et des sentiments d'un auteur, tantôt de ses plans, de son art, de sa manière d'envisager et d'arranger les objets. Car un homme qui est maîtiîsé par la pente de son esprit et par les impressions particulières et personnelles qu'il reçoit des choses, ne peut ni ne veut dérober son caractère ù ceux qui l'épient.

Cependant il ne faut pas croire que ce caractère original doive exclure l'art d'imiter. Je ne connois point de grands hommes qui n'aient adopté des modèles. Rousseau* a imité Marot; Corneille 3, Lucain et Sénèque; Bossuet, les prophètes; Racine, les Grecs et Virgile; et Montaigne dit quelque part qu'il y a en lui une condition aucunement singeresse et imitatrice. Mais ces grands hommes, en imitant, sont demeurés originaux , parcequ'ils avoient à peu près le même génie que ceux qu'ils prenoient pour modèles : de sorte qu'ils cultivoient leur propre caractère, sous ces maîtres qu'ils oonsultoient , et qu'ils surpassoient quelquefois ; au lieu que ceux qui n'ont que de l'esprit, sont

» Mais il manquoit, je crois, de IHmagination . etc. Mais il manquoit bien davantage de la Justesse d'esprit nécessaire pour faire un bon usage des inath<!niatiques ; voilà pouniuoi il a dit tant de folies. V.

> Homaoàu {Jemi-Baptiste). B.

3 Pierre Corneille, dans ses tragédies, a emprunté qockpie» Irails de la Pharsale de Lucain et des tragédies de Sénéqoe.B.

VAUVENARGUES

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