PREMIÈRE PARTIE, ART. V
c'est une des prinapales raisons qui a fait révolter contre l'Église une grande partie de l'Europe.
Que le cœur de l'homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un homme ce qu'il seroit juste , en quelque sorte , qu'il fit à l'égard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions?
U y a différents d^*és dans cette aversion pour la vérité : mais on peut dire qu'elle est dans tous en quelque degré, parcequ'elle est inséparable de î'amour-propre. C'est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres de choisir tant de tours et de tempéraments pour éviter de les choquer. 11 faut qu'ils diminuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser, qu'ils y mêlent des louanges et des témoignages d'affection et d'estime. Avec tout cela , cette médecine ne laisse pas d'être amère à I'amour-propre. Il en prend le moins qu'il peut, et toujours avec dégoût , et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.
Il arrivede là que si on a quelque intérêt d'être aimé de nous , on s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être désagréable; on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité , on nous la cache ; nous voulons être flattés , on nous flatte; nous aimons à être trompés, on nous trompe.
C'est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parcequ'on appréhende plus de blesser ceux dont laffection est plus utile et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent , parcequ'ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent ; et amsi ils n'ont garde de lui pro» curer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parcequ'il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n'est
qu'uoe illusion perpétuelle ; on ne feitque s'entre-tromperets'entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui .est entre les hommes nest fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteroient , si chacun sa- Yoit ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.
L'homme n'est donc que déguisement , que mensonge et hypocrisie , et en soi-même , et à l'égard des autres. U ne veut pas qu'on lui dise la vérité , il évite de la dire aux autres , et toutes ces dispositions y si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.